13 reasons why… les antidépresseurs peuvent être un recours en cas d’idées suicidaires

L'actrice Katherine Langford incarne une jeune fille qui met fin à ses jours dans la série 13 Reasons Why. Beth Dubber/Netflix

La série américaine 13 Reasons Why, diffusée sur Netflix depuis le 31 mars bat des records d’audience en France et dans le Monde. On y suit un adolescent, tandis qu’il écoute les 13 cassettes audio enregistrées par une camarade avant que celle-ci ne se suicide, chacune donnant une des « motivations » qui, selon elle, l’ont conduite à son geste fatal.

Le scénario suscite des polémiques, notamment parce que la jeune fille ne trouve à aucun moment de ressource pouvant soulager sa détresse. De même, les spécialistes de la prévention du suicide s’inquiètent du possible effet de contagion de l’acte commis dans la fiction.

Ceci étant dit, la série offre une formidable tribune à la question de la santé mentale, notamment adolescente, rarement abordée de manière aussi centrale dans une série à succès. Ainsi, c’est une occasion à ne pas manquer pour rappeler que nombre de patients ayant des idées suicidaires, voire commettant des passages à l’acte, peuvent surmonter de telles difficultés avec une aide adéquate. La psychothérapie, la mobilisation de l’entourage, la consultation d’un médecin ou parfois une hospitalisation soulagent beaucoup plus que 13 Reasons Why ne le laisse penser. Quant à la dépression, souvent présente derrière les idées suicidaires, elle peut et doit être soignée.

De tous ces recours, celui qui a la plus mauvaise réputation est sans aucun doute la prise de médicaments antidépresseurs. On parle ici de la fluoxétine (le Prozac), de la sertraline (Zoloft) ou de la venlafaxine (Effexor), pour en citer quelques un. Ils sont souvent jugés inefficaces et dangereux, voire comparés à des produits stupéfiants pouvant entraîner des dépendances.

À l’intention des fans de la série – et des autres – nous avons relevé 13 raisons pour lesquelles les antidépresseurs doivent être considérés comme un recours possible face à une dépression, notamment en cas d’idées suicidaires. De nombreuses études publiées dans les revues scientifiques et mon expérience de psychiatre à l’hôpital public, au contact quotidien avec des patients atteints de dépression, m’ont convaincu que ces traitements apportent une aide réelle, et sont souvent injustement vilipendés. Il ne s’agit pas ici de réhabiliter ces médicaments à tout prix ou de les présenter comme l’alpha et l’oméga de la souffrance psychique. Simplement d’offrir une perception plus juste de leurs bénéfices, rarement mis en avant dans la sphère publique.

1re raison pour laquelle ces médicaments méritent davantage de considération : la dépression est une maladie fréquente, et grave.

Avec près de 350 millions de personnes atteintes dans le monde selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de 2012, les troubles dépressifs sont particulièrement répandus et ses conséquences, lourdes. Ainsi, la dépression diminuerait l’espérance de vie de 12 à 15 ans, plus que le tabac qui la diminuerait d’une dizaine d’années. L’accès au traitement est faible, puisque moins de la moitié des patients bénéficient d’un traitement approprié, selon le rapport de l’OMS.

2e raison : les antidépresseurs sont des traitements efficaces.

Et le sont autant que des médicaments utilisés pour d’autres affections non psychiatriques, comme l’hypertension et l’asthme. Une étude comparative pour 28 maladies publiée en 2012 montre que leur efficacité est comparable avec celle d’autres médicaments, pourtant perçus bien plus positivement.

3e raison : les antidépresseurs ne traitent pas un simple « vague à l’âme » mais une véritable pathologie.

Pourtant, la dépression n’est pas considérée comme une maladie par 80 % des personnes interrogées dans une grande étude sur la population française. Elle reste encore largement stigmatisée dans la société, et même chez les soignants, le « dépressif » est encore perçu comme quelqu’un de « faible ».

4e raison : stigmatiser les antidépresseurs c’est, au fond, mépriser la souffrance des malades qui les prennent.

Par un mécanisme bien connu dans le champ de la santé publique, le stigma associé à une pathologie vaut pour son traitement. Cet effet a été mis en évidence dans le domaine du VIH, en particulier. Les personnes considérant les antidépresseurs plus dangereux qu’utiles sont en général plus enclines à penser qu’il faille « s’en sortir tout seul » – ce qui est une non-reconnaissance de leur trouble, assimilé à un manque de volonté.

5e raison : non, les antidépresseurs ne sont pas surconsommés en France, ils sont surtout mal prescrits, c’est-à-dire à mauvais escient.

L’idée selon laquelle notre pays serait le plus grand consommateur d’antidépresseurs est fausse. La France se situe en 17e position des pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), en deçà de la moyenne des 28 pays de développement comparables selon ses statistiques santé pour 2015. On estime qu’en France, seules 30 % des dépressions sont prises en charge par un traitement antidépresseur. Pour autant, il faut savoir que près de la moitié des personnes prenant un traitement antidépresseur ne remplirait pas les critères diagnostiques de la dépression. Sachant que 80 % des prescripteurs sont des médecins généralistes, cela questionne la qualité de leur formation sur cette pathologie et l’accès des patients à des soins dispensés par des spécialistes.

6e raison : les antidépresseurs sont une réponse médicale appropriée en cas d’épisode dépressif sévère.

D’aucuns reprochent aux antidépresseurs de ne traiter que la conséquence d’un ensemble de facteurs sociétaux ou personnels (des évènements de vie) favorisant l’apparition d’un trouble dépressif. Il ne paraît pas éthique de laisser des malades dans la détresse sous prétexte que la réponse devrait être sociétale ou politique, si réponse il y a. Le professeur de médecine Bruno Falissard propose à ce sujet, dans la revue Esprit, un parallèle éclairant : imaginerait-on renoncer à traiter le diabète et ses complications parfois mortelles, sous prétexte que cette pathologie augmente avec les changements culturels dans les habitudes alimentaires ?

7e raison : les antidépresseurs ne sont pas… les anxiolytiques.

Beaucoup des craintes vis-à-vis des premiers viennent d’une confusion avec les seconds, notamment ceux de la classe des benzodiazépines comme le diazepam (Valium), le bromazépam (Lexomil) ou l’alprazolam (Xanax). Ces derniers peuvent en effet provoquer la dépendance, la somnolence, voire l’apparition d’une véritable toxicomanie dans le cas du zolpidem (Stilnox). Les antidépresseurs n’entraînent pas ces effets secondaires. Ils peuvent cependant en générer d’autres, comme la prise de poids, des troubles digestifs ou des troubles cardiaques. Ces effets, bien connus avec des molécules utilisées depuis une vingtaine d’années, sont surveillés. Si l’escitalopram (Seroplex) figure sur la liste des médicaments à écarter dressée en 2017 par la revue Prescrire, c’est parce qu’il exposerait à des risques cardiologiques plus élevés que les autres antidépresseurs.

8e raison : l’industrie pharmaceutique n’investit pas particulièrement dans la dépression.

Une idée reçue fréquente voudrait que cette maladie soit une « invention » des laboratoires pharmaceutiques pour vendre davantage de médicaments. Or la psychiatrie est aujourd’hui l’une des spécialités dans lesquelles les laboratoires investissent le moins. Les études cliniques réalisées en neurologie et psychiatrie ne représentaient que 6 % de toutes celles réalisées par l’industrie en France en 2015, selon leur organisation, le Leem. Sur la vingtaine de molécules disponibles et prescrites couramment dans la dépression, seules 2 ne sont pas encore passées en générique et font donc l’objet d’une promotion active de la part de l’industrie.

9e raison : il ne s’agit pas d’une « camisole chimique », comme on l’imagine trop souvent.

Une étude espagnole ainsi qu’une étude que nous avons publiée en avril dans la revue l’Encéphale montrent que les patients prenant un traitement antidépresseur en ont eux même une vision plus positive que la population générale.

10e raison : les antidépresseurs ne sont pas des pilules miracles.

En effet, et là aussi contrairement à leur image dans l’opinion, ils n’ont aucune vertu « dopante » ni euphorisante. Ils ne sont en aucun cas la « solution de facilité » que l’entourage évoque trop souvent, renvoyant cette image culpabilisante aux patients. Ces médicaments ne sont que le premier pas vers un soulagement et la reprise d’une vie quotidienne et sociale active interrompue par la dépression.

11e raison : la représentation des antidépresseurs dans les médias paraît souvent exagérément alarmiste.

Beaucoup de patients atteints de troubles psychiques déclarent éviter la plupart des reportages – surtout télévisés – sur la santé mentale car ils ne se reconnaissent pas dans les « clichés » véhiculés sur leur pathologie et ses traitements, selon notre étude déjà citée.

Les deux personnages principaux de la série 13 Reasons Why. Tu n’as pas pu me sauver, disent les mots sur le visage du jeune homme, qui était amoureux de sa camarade. tmdb

12e raison : le traitement antidépresseur n’empêche pas la psychothérapie en parallèle.

Il peut d’ailleurs être utile de les combiner. Dans un certain nombre de cas, notamment pour les dépressions légères et modérées, la psychothérapie est aussi efficace que les médicaments. Plutôt que les opposer, il est intéressant de demander au patient sa préférence pour l’un ou l’autre des traitements, ce qui est un gage de réussite.

13e et dernière raison : les antidépresseurs peuvent prévenir les suicides chez les jeunes.

La prescription d’antidépresseurs chez les adolescents et les jeunes adultes ne fait pas consensus, certaines études montrant chez eux une augmentation des idées suicidaires sous antidépresseurs. Cependant, une large étude menée auprès de plusieurs millions d’Américains a montré une diminution de la prescription d’antidépresseurs chez les jeunes, suite aux avertissements des autorités sanitaires américaines sur ce point en 2003. Cette baisse globale des prescriptions a été associée à une augmentation dans des proportions comparables des tentatives de suicide chez les jeunes aux États-Unis.

Rappelons qu’en cas de détresse, les écoutants de Fil santé jeunes, 0800 235 236, service anonyme et gratuit depuis les lignes téléphoniques, ou depuis un portable 01 44 93 30 74, répondent tous les jours de 9h à 23h.

Dans 13 Reasons Why, les proches et les camarades du personnage principal s’interrogent tour à tour sur ce qu’ils auraient pu ou dû faire pour éviter son geste fatal. S’il n’y a pas de coupable à désigner quand une personne commet un suicide, cette fiction rappelle à point nommé qu’il est nécessaire de mobiliser tous les moyens à notre disposition face à une personne dans la détresse.