1848 : mieux connaître les acteurs du « printemps des peuples » européen

La République universelle démocratique et sociale – le triomphe. Bulloz/RMN-Grand Palais

2018 est une grande année de commémorations d’événements au retentissement international. On pense naturellement au centenaire de la fin de la Grande Guerre ou au cinquantenaire de Mai 68. mais il ne faut surtout pas oublier le 170e anniversaire des révolutions européennes de 1848, celles du printemps des peuples, car leur histoire a beaucoup à nous apprendre.

L’espoir d’une République universelle

De Palerme à Paris, de Milan à Vienne, de Neuchâtel à Venise, de Berlin à Bucarest, une grande partie de l’Europe d’alors s’embrase.

Le plus souvent, ces révolutions s’inscrivent sur fond de crise économique et de disette, mais aussi de contestation et de revendications politiques. Dans un monde où les hommes et les idées circulent, les espoirs sont partout les mêmes et traversent les frontières : soif de liberté, volonté de démocratisation, désir de fraternité, espérance en l’établissement d’un droit au travail, aspiration chez certains à l’avènement d’une République universelle

Au-delà du Vieux Continent, l’onde de choc touche même des espaces extra-européens par le biais des empires coloniaux, et les décisions prises en un pays suscitent des espoirs ailleurs. Ainsi, le décret du 27 avril qui abolit l’esclavage dans les colonies françaises a-t-il des répercussions à Cuba et à Porto-Rico !

Après le « Christ des barricades », pour reprendre le titre d’un ouvrage célèbre de Frank Paul Bowman, après les prêtres bénissant les arbres de la liberté, après l’« illusion lyrique », selon l’expression heureuse de l’historien du monde ouvrier Georges Duveau, le reflux contre-révolutionnaire ne tarde généralement pas. En France, les journées insurrectionnelles de juin 1848 sont réprimées dans le sang et l’espoir d’une République démocratique et sociale est enterré, avant que l’élection présidentielle du 10 décembre suivant n’amène, avec la victoire de Louis-Napoléon Bonaparte, le triomphe du parti de l’Ordre et le retour aux affaires d’une grande partie de l’ancien personnel dirigeant. Dans les États allemands et italiens, dans l’Empire d’Autriche, dans l’Europe du Nord et de l’Est la réaction, si elle s’opère à des rythmes différents et selon des modalités qui varient, est identique.

Il en reste cependant partout quelque chose de durable. Un grain est semé qui donnera bientôt de belles moissons.

Fête du 16 avril 1848 à la Robertsau : plantation des arbres de la Liberté et Fraternisation. BnF Gallica

Zones d’ombre et révisionnisme américain

Si les principaux acteurs européens de ce printemps des peuples sont naturellement bien connus (Mazzini, Marx, Mickiewicz, Kossuth, Ledru-Rollin…), il n’en est pas de même des figures de second plan, des simples protagonistes – ouvriers, femmes, esclaves… mais aussi, plus curieusement peut-être, des dirigeants dans leur généralité, induisant parfois des erreurs grossières d’interprétation, sur les origines, le milieu ou les motivations des acteurs, comme le déplorait Maurice Agulhon, voilà pourtant déjà plus de quarante ans à propos du cas français, dans deux ouvrages classiques : 1848 ou l’apprentissage de la République (Le Seuil, 1973) et Les Quarante-huitards (Folio, 1976).

Il faut dire que l’on a affaire à des vaincus de l’histoire. Dans son 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx écrit à propos d’eux :

« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795. »

S’ajoute le fait que ces hommes, dont beaucoup sont entrés dans l’histoire pour en sortir peu après, ont laissé peu de traces. À la suite, l’historiographie les a négligés.

Alors que 1848 a donné lieu à de multiples études, on en est tenu aux lieux communs les plus rebattus sur la question fondamentale de savoir qui étaient réellement ces acteurs politiques de 1848. Certes, les onze membres du Gouvernement provisoire et de la Commission exécutive et leurs ministres sont bien connus, mais il importe de ne pas se limiter à l’étude de ces quelques personnalités pour comprendre la façon dont la France a alors été effectivement dirigée. Pour ne citer que l’exemple le plus connu, celui des membres de l’Assemblée nationale constituante, Charles Seignobos dans le volume qu’il consacrait à la Deuxième République et au Second Empire dans l’Histoire de France de Lavisse (1921) notait un net succès des républicains modérés du National dans l’élection d’avril, même s’il était plus nuancé qu’on le dit souvent. Louis Girard le suivait encore dans sa Deuxième République parue en 1968. Pourtant, les historiens américains se lançaient dans un révisionnisme complet : George W. Fasel dans sa thèse soutenue à Stanford (1965) puis dans un article des French Historical Studies en 1968 et de façon encore plus radicale Frederick De Luna dans son étude The French Republic under Cavaignac, parue à Princeton en 1969 croyaient voir au contraire dans l’élection une victoire, au mieux des républicains du lendemain, sans doute même des anciens partis.

C’est une image encore différente que nous donnaient les monographies régionales et départementales : les volumes du Centenaire, en 1948, comme les grandes thèses d’histoire politique et sociale sur la Deuxième République : Georges Dupeux sur le Loir-et-Cher (1962), Philippe Vigier sur la région alpine (1963), André-Jean Tudesq sur les grands notables du milieu du siècle (1964), Vincent Wright sur les Basses-Pyrénées (1965), Maurice Agulhon sur le Var (1971), Jean Merley sur la Haute-Loire (1974), Alain Corbin sur le Limousin (1975), Raymond Huard sur le Bas-Languedoc (1982), Jean‑Pierre Chaline sur les bourgeois de Rouen (en 1982 aussi), Pierre Lévêque sur la Bourgogne (1983), Peter Jones sur le sud du Massif Central (1985), Jean‑Luc Mayaud sur le Doubs (1986), John Merriman sur Limoges (1990), Claude-Isabelle Brelot sur les nobles de Franche-Comté (1992), François Igersheim sur le Bas-Rhin (1993), Peter McPhee sur les Pyrénées-Orientales (1996) ou encore Laurent Le Gall sur les élections dans le Morbihan (2004)…

La nécessité de mieux connaître les dirigeants de 1848

L’affiche du colloque qui se tiendra début juin. Author provided

Alors que nos collègues allemands nous ouvraient la voie avec le monumental Dictionnaire des Parlementaires de Francfort d’Heinrich Best et Wilhelm Weege, en 1996, il convenait de réagir, de rassembler et de compléter les pièces éparses d’un puzzle et d’en proposer enfin une synthèse.

Telle a été la raison d’être de la grande enquête lancée sous le patronage de Maurice Agulhon et de Jean‑Marie Mayeur voilà quinze ans déjà, que nous avons dirigée avec Vincent Robert, qui a réuni plus de 115 chercheurs et qui livrera ses conclusions fin 2018 avec la publication du Dictionnaire des dirigeants de 1848.

L’ouvrage dresse un portrait individuel et de groupe des 1 500 principales personnalités politiques de 1848 : membres des différents gouvernements, Constituants, commissaires de la République et préfets, procureurs généraux, présidents de conseil général, maires des grandes villes…

Auparavant se tient en Sorbonne, les 31 mai, 1er et 2 juin prochain, le colloque international sur les acteurs européens du printemps des peuples 1848 qui propose d’esquisser une réflexion similaire à l’échelle européenne.

Qui sont ces acteurs, ces actrices, ces protagonistes de 1848 ? Sont-ils en rupture complète avec les régimes en place avant le printemps des peuples ? Quels liens entretiennent-ils les uns et les autres par-delà les frontières ? Comment interagissent-ils entre eux au sein des différents États ? Qu’ambitionnent-ils de faire ? Selon quelles modalités agissent-ils ? Quelle image donnent-ils d’eux-mêmes et comment se les représente-t-on ? Que deviennent-ils après 1848 ? Autant de questions que nous évoquerons au cours du colloque à venir.


Colloque international sur les acteurs européens du printemps des peuples 1848, du 31 mai au 2 juin 2018 à la Sorbonne, Amphi Guizot, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris. Inscription obligatoire jusqu’au 28 mai 2018.

Ce colloque du 170e anniversaire est organisé par le LabEx EHNE, le Centre d’histoire du XIXe siècle, l’ED 2 de Sorbonne Université, l’Institut historique allemand de Paris, l’IEG de Mayence, le CSC de Padoue, l’ANR AsilEuropeXIX, la Société d’histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du XIXe s. et le CHPP.