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À Alep, un patrimoine scientifique dans la tourmente

Collection de légumineuses fourragères sur sol rouge méditerranéen. ICARDA, Author provided

À Alep, un patrimoine scientifique dans la tourmente

Collection de légumineuses fourragères sur sol rouge méditerranéen. ICARDA, Author provided

Devant l’horreur de la destruction systématique d’Alep, ville à l’agonie, je souhaite apporter un témoignage en souvenir de moments très riches passés dans cette ville et de travaux scientifiques effectués dans un centre de recherches proche d’Alep : l’ICARDA, International Center for Agricultural Research in the Dry Areas.

Entre 1995 à 2005, j’ai eu des contacts fréquents avec la ville d’Alep, et notamment avec son université, comme membre d’un groupe d’experts français (MEN-MAE). Outre le fait d’auditionner et de sélectionner régulièrement des assistants de cet établissement, désireux de venir étudier en France, nous avons accueilli au sein de notre laboratoire, une étudiante syrienne d’Alep, en vue de la préparation d’une thèse en co-tutelle (thèse réalisée en temps partagé entre Alep et Nancy). Le travail expérimental a été effectué en grande partie dans le cadre de l’ICARDA, situé à une trentaine de kilomètres au sud d’Alep. Cette coopération a généré de nombreux contacts scientifiques et humains. En raison des hostilités, le centre de recherches a dû fermer et les chercheurs s’installer dans d’autres pays.

Face à ces événements dramatiques je souhaiterais évoquer, à côté de la destruction des sites antiques classés par l’Unesco, la destruction et dispersion d’un patrimoine biologique et génétique inestimable, évitées d’extrême justesse.

Alep, une des premières cités du Moyen-Orient, habitée depuis des millénaires, est située dans la zone du croissant fertile, lieu de naissance de l’agriculture et de l’émergence de civilisations anciennes réputées (Ebla, Ougarit, Sumer…). L’installation de l’ICARDA, dont la vocation concerne prioritairement la gestion agricole des zones arides et désertiques, à proximité d’Alep au site de Tel Hadia, constituait ainsi un choix très judicieux.

Établi en 1977, l’ICARDA comportait une ferme de 950 ha, installée sur des sols rouges méditerranéens (terra rossa). Le domaine présentait un arboretum, des serres et équipements divers et surtout un périmètre important de parcelles expérimentales et parcelles de collections.

Photos ICARDA, Author provided

Dans ses locaux modernes très bien agencés, avec un excellent équipement scientifique analytique et informatique, ce centre accueillait de l’ordre de 600 chercheurs et collaborateurs de 32 pays différents.

L’ICARDA était particulièrement réputé pour sa banque de gènes ou banque de ressources génétiques végétales (semences) constituant une forme de mémoire des pratiques agricoles des zones sèches et désertiques.

Les semences sont à la base de notre alimentation qu’il s’agisse de fruits, de légumes, de graines diverses. Les aliments carnés eux-mêmes sont issus de la transformation des végétaux. La conservation des semences constitue donc un enjeu particulièrement important pour la survie de l’humanité. Un autre aspect préoccupant, relatif aux végétaux, concerne la perte de diversité des espèces cultivées, perte liée en grande partie à l’industrialisation de la planète et à la globalisation des échanges.

On constate ainsi un abandon progressif de variétés locales bien adaptées au milieu, au profit de variétés génétiquement uniformes à haut potentiel de rendement, mais relativement fragiles, ce qui peut être particulièrement préjudiciable en zones marginales. D’autres facteurs contribuent aussi à la réduction de la biodiversité : les maladies, les ravageurs, le réchauffement climatique, la modification des pratiques alimentaires et de consommation.

Les thématiques de recherche de l’ICARDA, concernent en premier la biodiversité et la gestion intégrée des gènes. La conservation d’une biodiversité sur le plan agricole dans les régions sèches est importante en vue d’améliorer la sécurité alimentaire, la nutrition et les ressources des habitants. Les espèces végétales concernées sont les suivantes : blé dur, blé panifiable, orge, pois chiche, lentilles, fèves, gesses, fourrages et espèces prairiales. Une attention particulière est portée à la gestion intégrée des maladies et des ravageurs, à la production de semences et leur distribution.

Le second thème porte sur la gestion intégrée de l’eau et des sols. On s’attache en particulier à mieux gérer les ressources rares en eau, à combattre la désertification et la dégradation des sols. En vue d’une utilisation durable de l’eau, l’accent est mis sur une meilleure politique de gestion des eaux pluviales et des systèmes d’irrigation. Un troisième volet concerne la diversification et l’intensification durable des systèmes de production, l’amélioration de l’élevage et le relèvement du niveau de vie.

La dernière thématique s’attache à la politique sociale et économique. Les chercheurs (sociologues et économistes) travaillent à une meilleure compréhension et prise en compte de la pauvreté en milieu rural, au problème spécifique des femmes et des jeunes et à la levée des freins empêchant l’adoption des technologies nouvelles.

Les missions du Département de Recherche Génétique de l’ICARDA, (Genetic Research Section : GRS) concernent prioritairement la gestion de la collection des semences ou banque de gènes : acquisition et conservation ex-situ (conditions contrôlées), régénération, caractérisation et distribution de matériel génétique.

La banque de gènes a été établie en 1983. Cette collection comporte de l’ordre de 148 000 accessions (soit l’unité de base de conservation en banque de gènes, référence unique donnée à un lot de semences pour l’identifier), essentiellement des variétés populations et des écotypes sauvages de céréales (blé, orge) dont une collection remarquable d’ancêtres du blé (Aegilops sp.), des légumineuses (lentilles, pois chiche, fèves) et des légumineuses fourragères (vesces, gesses).

Photos ICARDA, Author provided

Ces plantes ont été collectées dans les différentes régions sèches et arides de la planète, lors de centaines de missions. 128 pays sont ainsi impliqués dans cette importante banque de gènes. À ces ressources végétales, il faut ajouter une collection de souches de bactéries du genre Rhizobium (1380 accessions), bactéries symbiotiques spécifiques des légumineuses.

La gestion et la sauvegarde de ces ressources génétiques représentent donc une des missions centrales de l’ICARDA. L’organisme est ainsi chargé de fournir aux généticiens, aux scientifiques et aux agriculteurs du matériel végétal présentant des « traits » ou caractéristiques favorables en vue d’améliorer la croissance et les rendements notamment dans le contexte du changement climatique. Les caractéristiques recherchées concernent plus particulièrement la tolérance aux stress abiotiques (sécheresse, chaleur, froid, salinité) et aux contraintes biotiques (maladies, insectes ravageurs, mauvaises herbes).

L’ICARDA a distribué près de 25 000 échantillons issus de ce « germoplasme » aux scientifiques du monde entier. Entre 2012 et 2014, l’organisme a assuré la préparation de 66 000 accessions.

Photos ICARDA, Author provided

En raison des hostilités, le centre de Tel Hadia a dû être fermé, et son siège déplacé à Beyrouth. Les chercheurs ont commencé à quitter l’ICARDA en 2012 et ont été relocalisés en Jordanie, au Liban, en Égypte, au Maroc, en Tunisie, en Turquie et en Éthiopie.

Les récents conflits dans d’autres parties de la planète ont démontré les risques importants liés à la conservation en un lieu unique des ressources génétiques. On peut citer à cet égard, la destruction ou les dommages graves causés aux banques de gènes en Afghanistan et en Irak. Conscients de ces risques, les responsables de l’ICARDA ont pris les devants et ont décidé de transférer leur collection en Norvège avant le désastre.

Les semences de l’ICARDA ont ainsi pu être sauvées et conservées grâce à « l’Arche de Noé végétale » située à Svalbard en Norvège.

Les envois de semences vers Svalbard ont été réalisé par l’ICARDA dès 2012, ainsi 87 % de la collection a pu être mise à l’abri. Le dernier envoi date de 2014. D’autres échantillons de l’ICARDA ont été confiés à diverses autres banques de gènes à travers le monde (CIMMYT, ICRISAT, USDA, VIR-Russia…)

En 2015, le directeur général de l’ICARDA a demandé à Svalbard une extraction du tunnel et un retour des semences, afin de dupliquer la banque de gène, restaurer la collection et réinstaller les plantes dans de multiples locations. 38 000 échantillons ont ainsi été retirés et les collections resemées au Liban, à Terbol dans la vallée de la Bekaa et à Rabat au Maroc.

Svalbard a ainsi joué pour la première fois son rôle de lieu de préservation et aussi de restitution des ressources génétiques et démontré son importance capitale dans la sauvegarde de notre patrimoine génétique végétal.

Grâce à la création de Svalbard et à la prévoyance des chercheurs et responsables de l’ICARDA un ensemble unique et irremplaçable de ressources génétiques des régions arides a pu être sauvé.

Les efforts de l’ICARDA ont été couronnés en 2015, par le « Prix d’Innovation Gregor Mendel », prix prestigieux de la Fondation Gregor Mendel, honorant des travaux exceptionnels dans le domaine de l’amélioration des plantes.

Profondément affecté par l’actuel désastre en Syrie, je m’insurge avec véhémence contre la destruction de la ville d’Alep et le sacrifice de sa population. Je déplore vivement aussi qu’un Centre de recherche éminent et unique tel que l’ICARDA ait dû quitter ses installations, disperser ses moyens matériels et humains et se relocaliser ailleurs du fait de la folie guerrière. Je pense avec une profonde tristesse et compassion aux habitants sous les bombes et à tous les collègues connus et rencontrés par le passé lors de mes différentes missions.