À Ayodhya, les tensions entre hindous et musulmans au cœur des élections indiennes

Un artisan peaufine une proposition de maquette du futur temple hindou de Ram pour le site d'Ayodhya, une controverse qui attise les tensions en période électorale. SANJAY KANOJIA / AFP

La ville indienne d’Ayodhya, dans l’État de l’Uttar Pradesh, au nord de l’Inde, a reçu le 1er mai la visite du premier ministre Narendra Modi, candidat à sa propre réélection sous les couleurs de son parti, le Bharata Janatya Party (BJP, au pouvoir depuis 2014).

Cette visite est lourde de symbolique : le premier ministre compte sur ce haut lieu de l’hindouisme pour galvaniser son électorat.

Un nombre important de dévots hindous et soutiens du BJP ont en effet réitéré leur demande – dès le début de la course électorale – de la construction d’un temple dédié au dieu Ram sur un site spécifique.

C’est ce dernier qui attire l’attention de la communauté internationale depuis des années et ne cesse de provoquer des tensions entre hindous et musulmans.

Temple mythique contre mosquée ancienne

Pendant des siècles le site en question abritait une mosquée, surnommée Babri, du nom du fondateur et premier dirigeant de l’Empire moghol en Inde, Zahir ud-Din Muhammad Babar. Il en avait ordonné la construction il y a près de 500 ans. Il fallut deux ans pour en ériger la structure, achevée en 1529, soit un an avant la mort du souverain. Bien que la mosquée soit restée en activité jusqu’au début des années 1990, son existence a fait l’objet de nombreuses controverses.

Ayodhya est en effet une cité-Etat mythique : selon la légende, c’est là que se trouvait le royaume du dieu hindou Rama, qui serait né à l’emplacement exact de la mosquée. Un mythe étant par essence invérifiable, il n’existe aucune source historique attestant de la véracité de ces affirmations.

Toutefois, cela n’a jamais empêché la majorité hindoue de l’Inde moghole, dirigée par une minorité musulmane, de revendiquer cette croyance. Des découvertes archéologiques suggèrent que la mosquée a été érigée sur l’emplacement d’un temple.

Un conflit vieux de 500 ans

Pendant la domination moghole, de 1526 à 1857, cette usurpation du lieu de naissance de Rama suscitait déjà la désapprobation. Quand les Britanniques ont pris le pouvoir en Inde, en 1857, certains hindous se sont élevés contre cette occupation du site, qu’ils jugeaient illégale.

L’administration coloniale britannique, au fait des tensions autour d’Ayodhya, en a laissé l’accès partagé aux deux communautés, à l’image du mont du Temple à Jérusalem. Tout en autorisant les croyants musulmans à prier dans la mosquée, elle permettait aussi aux hindous de pratiquer le puja, une forme d’adoration rituelle, à l’extérieur du bâtiment.

Lorsque l’Inde a obtenu son indépendance, en 1947, beaucoup d’hindous radicaux ont exigé que le site soit rendu à leur communauté.

En 1949, deux ans après la partition du pays, des activistes hindous ont pénétré dans la mosquée pour placer des statues de Rama et de son épouse Sita dans la salle de prière principale. Jawaharlal Nehru, alors premier ministre, a réclamé le retrait des statues.

Pendant un temps, les prêtres hindous radicaux de la ville ont continué à effectuer des rites sacrés quotidiens sur le site. Cependant, suite à un procès intenté par des chefs religieux musulmans, la justice est intervenue et les portes de la mosquée ont été scellées, enfermant les statues à l’intérieur.

Destruction sanglante de la mosquée

Durant les décennies suivantes, hindous et musulmans ont fait plusieurs tentatives, par voie légale ou initiative populaire, pour se réapproprier la mosquée, dont l’accès leur était désormais interdit.

Mais il a fallu attendre 25 ans pour que l’affaire remobilise la communauté hindoue. En 1984, l’organisation Vishwa Hindu Parishad (« Conseil hindou mondial ») a lancé une campagne nationale destinée à récolter le soutien du public pour sa demande d’accès à la mosquée.

Cette campagne a galvanisé les hindous extrémistes. Le 6 décembre 1992, une foule déchaînée a démoli la mosquée à coups de pioches et de marteaux.

Dans les mois qui ont suivi, une folie meurtrière s’est emparée des deux communautés, faisant plus de 2 000 victimes, en majorité musulmane. Certains observateurs estiment que la destruction de la mosquée de Babri par les hindous radicaux constitue un tournant décisif pour les relations entre hindous et musulmans dans l’Inde contemporaine.

Le 6 décembre 1992 des fondamentalistes hindous célèbrent la destruction de la mosquée Babri datée du XVIᵉ siècle. douglas e. Curran/AFP

L’Inde étant une démocratie, la justice est de nouveau intervenue et le périmètre du site a été bouclé.

Cet événement a donné du grain à moudre au Bharatiya Janata (BJP), parti nationaliste et religieux, qui a dès lors profité de l’événement pour faire de la construction d’un nouveau temple consacré à Rama l’une de ses promesses de campagne.

Près de trente ans plus tard, les nationalistes hindous continuent à réclamer la construction d’un nouveau temple sur le site. Cependant, les musulmans tiennent à rebâtir la mosquée à l’endroit exact où elle se trouvait avant d’être détruite.

Tentative de médiation

Le site a fait l’objet de plusieurs batailles juridiques. Pour les instances concernées, ce litige a toujours été teinté de mysticisme et de controverse. En 2011, compte tenu de la nature historique et légendaire des revendications des uns et des autres, le tribunal d’Allahabad, la plus haute cour de justice de la province, a décidé que le terrain litigieux serait divisé entre hindous, musulmans et une faction hindouiste établie à proximité.

Néanmoins, les principaux plaignants hindous et musulmans ont contesté le verdict et porté l’affaire devant la Cour suprême indienne, qui a été chargée de trouver une solution définitive au problème.

En mars 2019, la Cour suprême a nommé un comité de trois membres censés jouer le rôle de médiateurs : un juge musulman de la Cour suprême à la retraite, un avocat chevronné et un gourou hindou, suivi par de nombreux disciples. Cette méthode, certes peu orthodoxe, prouve que les représentants de la loi ont tout à fait conscience des enjeux affectifs du conflit.

L’objectif des médiateurs est d’apaiser les émotions et d’aboutir à un compromis afin de panser les blessures du passé. On attend d’eux qu’ils disent à qui doit revenir ce terrain d’un peu plus d’un hectare, avant les prochaines élections fédérales, fin mai.

Le parti radical hindou Shiv Sena, dont les militants sont connus pour leur goût de la provocation, n’est guère convaincu de l’utilité d’un processus de médiation. Pour sortir de l’impasse, il suggère que le gouvernement central « commence à faire construire le temple de Rama ».

Manifestation de militants nationalistes hindous pour la construction d’un nouveau temple d’Ayodhya, New Delhi le 9 décembre 2018. Sajjad Hussain/AFP

En dépit de la médiation en cours, le litige d’Ayodhya n’a été que peu évoqué durant la campagne électorale. Pourtant, il serait faux de dire que le BJP du premier ministre Narendra Modi se désintéresse du problème.

Ayodhya reste le cheval de bataille des hindous radicaux. Dans son Sankalp Patra (programme électoral), le BJP se déclare résolu à « explorer toutes les possibilités relatives à la construction du temple de Rama à l’emplacement revendiqué ».

Entre le marteau et l’enclume

Le Ramjahmabhoomi, le site de la mosquée détruite, est un lieu imprégné d’émotions. Beaucoup d’hindous ne veulent pas y renoncer, car cela signifierait décevoir leur dieu-roi, Rama. Majoritaires, ils ont le sentiment que cet emplacement leur revient de droit.

Aux yeux de nombreux musulmans modérés, la sécurité de leur communauté en Inde est étroitement liée à ce litige chargé d’idéologie religieuse, et certains sont en faveur d’un règlement à l’amiable.

Toutefois, selon Syed Ghayorul Hasan Rizvi, le président de la commission nationale pour les minorités, « si la communauté musulmane est prête à renoncer à ses revendications sur la mosquée de Babri, ses chefs politiques ne le sont pas ».

Pour ces tenants de la ligne dure, renoncer volontairement à l’emplacement convoité risquerait d’être interprété comme un signe de soumission face à l’hégémonie de la majorité hindoue.

Frustré par l’absence d’avancée sur la question, le président de la Cour suprême a récemment lancé aux requérants d’un procès lié à l’affaire : « Vous ne laisserez jamais ce pays en paix. […] Il faut toujours que quelqu’un jette de l’huile sur le feu. »

Au lendemain des élections de mai, ce problème insoluble pourrait bien se transformer à nouveau en poudrière.


Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast for Word.

This article was originally published in English