« À bas la boutique de Confucius ! » Entrée dans la modernité chinoise

Pudong, Shanghai, 2010. leniners/Flickr, CC BY-ND

Quand et comment la Chine est-elle entrée dans la modernité ? Cet objectif majeur du régime communiste chinois, ajourné par l’utopie maoïste, a été de facto réalisé par le programme d’ouverture et de réforme des quatre dernières décennies.

Nous avons récemment publié un ouvrage sur le sujet tentant de comprendre comment la Chine propose une « autre » modernité, non-occidentale.

Quelle modernisation ?

À la fin du XIXe siècle, et à l’instar de leurs voisins japonais durant l’ère Meiji en 1868, les élites chinoises s’accordent progressivement pour considérer que la modernisation doit être à la fois technologique – se doter des mêmes armes et moyens de transport que les puissances impérialistes –, politique – faire évoluer les institutions – et social. En effet, le retard de la Chine vis-à-vis des puissances qui l’agressent, sa faiblesse face à leurs revendications territoriales, sont mis au compte de structures sociales jugées arriérées. Le respect trop grand aux aînés, l’inégalité entre les hommes et les femmes, la faible autonomie des individus au sein des familles sont autant de maux dénoncés.

Le mouvement du 4 mai 1919 est un moment de cristallisation de l’aspiration à la modernité incarnée par la science et la démocratie occidentales, et de la dénonciation de la tradition. « À bas la boutique de Confucius ! » est le slogan de ceux qui tiennent le confucianisme pour responsable de l’arriération du pays.

Mais il faudra attendre longtemps pour voir ce programme enfin réalisé. La dynastie mandchoue échoue car elle est trop soucieuse de conserver le pouvoir entre ses mains. La République de 1911 est trop faible pour prendre aucune initiative. Le régime autoritaire de Chiang Kai-shek de 1927 est principalement préoccupé par la lutte contre ses ennemis communistes puis japonais.

Mao Zedong dans un champ de riz, image issue du « Petit Livre Rouge », datée vers 1950. Hou Bo/Wikimedia

Mao Zedong, lui, conquiert le pouvoir en mobilisant et encadrant les paysans, puis rallie autour de son parti un grand nombre de ceux, y compris des non-communistes, qui aspirent à la reconstruction du pays enfin réunifié. Promettant la construction d’une Chine nouvelle, le régime socialiste inscrit son programme dans la continuité des espoirs portés les intellectuels et les activistes depuis plus d’un demi-siècle.

Le cas de l’institution familiale

Certificat de mariage, 1959. Gilles Guiheux, Author provided

Dès son installation, le nouveau régime manifeste par exemple son intention de moderniser l’institution familiale. Il le fait en adoptant le 1er mai 1950 une nouvelle loi sur le mariage qui abolit les formes féodales d’union, consacre le libre choix des contractants, établit le principe de l’égalité entre l’homme et la femme, interdit la polygamie, l’entretien de concubines, l’empêchement du remariage des veuves et la revendication de cadeaux pour contracter l’union.

Ce faisant, plus qu’il ne fait œuvre révolutionnaire, le Parti communiste s’inscrit en continuité des réformateurs qui, depuis le début du siècle, s’accordent pour lier le salut de la nation chinoise au développement d’une famille de petite taille, composée d’un couple et de ses enfants, fondée sur la liberté de mariage et une plus grande indépendance économique de ses membres.

Riding in the Milky Way, 6 novembre 2016. Gauthier Delecroix, 郭天/Flickr, CC BY-SA

Le résultat de la mise en œuvre de cette loi est que si les femmes chinoises sont juridiquement libérées du joug de leur époux, c’est pour être mises au service du projet socialiste. Le texte ne renforce pas tant l’institution familiale que le contrôle exercé par l’État sur les individus qui doivent désormais soumettre le choix de leur conjoint à l’approbation du Parti. Intégré à la grande cause révolutionnaire, le mariage devient un outil de politisation des corps, devant être utile aux intérêts de la société dans son ensemble.

De fait, dans bien des domaines, Mao privilégie durablement l’objectif de la révolution sur celui de la modernisation. Il faut attendre les réformes et l’ouverture initiées en 1980 pour que les promesses faites en 1949 soient enfin tenues.

Le retour de la puissance

Quatre décennies plus tard, la Chine est prospère ; elle est devenue la seconde économie mondiale derrière celles des États-Unis. Sa puissance est restaurée sur la scène régionale et internationale ; elle est respectée et crainte.

L’industrialisation, l’urbanisation, les migrations entre les campagnes et les villes, l’élévation du niveau d’éducation, l’achèvement de la transition démographique ont transformé le pays à un rythme sans équivalent dans l’histoire. Ces mutations ont permis à la population d’accéder aux attributs de la modernité : le confort et le bien-être matériel, la culture de masse et les loisirs, les technologies les plus avancées. Aujourd’hui, la société chinoise, en particulier urbaine, connaît des formes d’organisation et se caractérise par des pratiques qui s’apparentent à celles que l’on retrouve dans les sociétés capitalistes avancées.

Sous l’effet de décisions prises par le pouvoir politique, mais aussi de dynamiques induites par l’urbanisation ou la marchandisation, les individus sont désormais autonomes et responsables. Le processus de construction de l’individu en Chine a pourtant suivi un chemin original relativement à ce qui s’est passé, par exemple, dans le cas européen.

Une modernité non-européenne

En effet la trajectoire européenne est fondée sur la conquête de droits civils, politiques et sociaux. Le lien social est assuré par des systèmes politiques de nature démocratique. La fin du paternalisme, du familialisme et des ordres professionnels a été rendue possible parce que l’État protège l’individu des excès du patron et du père de famille, et qu’un système public de protection sociale s’est substitué aux solidarités anciennes face aux principaux risques de la vie. Des institutions ont donc permis à l’individu de s’autonomiser. En outre, ces droits ont été le fruit de luttes conduites par les fractions les plus fragiles. La société, en se mobilisant, a conquis ces droits.

Or, dans le cas de la Chine, c’est l’État lui-même qui a libéré les individus pour stimuler la croissance économique ; l’individualisation a été encouragée par le pouvoir politique.

Façade d’un centre commercial Jiaxing Zhejiang, septembre 2017. Gilles Guiheux, Author provided

L’État maître du jeu

L’État et les politiques publiques ont été à l’initiative des transformations de la société. L’individu occupe donc en Chine une place grandissante sans qu’existe le cadre institutionnel caractéristique de la trajectoire européenne. La dérégulation néolibérale de l’économie, du marché du travail ou de la consommation, est initiée avant l’avènement des droits politiques et sociaux.

Ce faisant le régime communiste chinois bien qu’héritant de certains processus de modernisation suivis par le monde européen ou américain offre une modernité bien différente de la modernité occidentale.


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La modernité chinoise est ainsi fondée sur une individualisation limitée, qui, si elle est souhaitée doit rester cantonnée à la sphère des activités économiques et de la vie privée. Simultanément, les progrès de l’intelligence artificielle vont permettre à l’État et à ses relais de suivre quasiment instantanément l’activité de tous les citoyens.

Une statue de Confucius devant le temple qui lui est consacré. Pékin, 2008. Walter Grassroot/Wikimedia, CC BY-ND

L’individu est ainsi sommé d’être autonome et responsable, et de contribuer à la croissance économique. Mais l’individualisme en tant que tel est lui condamné, car tout à chacun doit d’abord se mettre au service des intérêts de sa famille et de la nation chinoise.

Ironie de l’histoire, des initiatives tant officielles que populaires contribuent à réhabiliter la figure de Confucius, autrefois associée à une tradition honnie au nom de la modernisation. Partout dans le pays, dans des écoles privées, de jeunes enfants apprennent par cœur les textes classiques et font l’apprentissage de règles de vie : saluer les adultes ou prendre soin de sa tenue. À Qufu, dans la province du Shandong, ville natale du penseur, un culte officiel lui est désormais rendu chaque année en présence des autorités locales.