À quoi tient le pouvoir symbolique des villes ?

Faye Wong dans « Chungking Express » du cinéaste Wong-Kar-Wai (1995). Une plongée haletante dans Hong Kong. Allociné

Benoît Meyronin interviendra le vendredi 10 mars 2017 au Festival de géopolitique de Grenoble dont le thème est, cette année, « Le pouvoir des villes ». Il publie ici, en lien avec cette rencontre, un texte qui porte sur le pouvoir de l’imaginaire des villes


New York, Paris, Barcelone, Venise, Samarkand, Buenos Aires, Berlin, Hong Kong… Ces noms évocateurs sont autant de toponymes qui renvoient vers un imaginaire, c’est-à-dire vers des images, des sonorités, des saveurs, des patrimoines ; on parlera plus globalement de « marqueurs culturels », qu’ils soient tangibles ou non.

Quels sont la genèse et les contours de cette forme du pouvoir qu’exercent les villes sur nos esprits ? Car en captant notre intérêt, elles existent dans une cartographie mentale, qui est aussi celle des voyages que nous faisons, des lieux que nous habitons ou encore des destinations dont nous rêvons.

La ville, ce personnage littéraire

Il faut convoquer ici un vieux thème littéraire, philosophique et anthropologique, celui de la flânerie et, plus globalement, de l’expérience de la ville. Cette mythologie renvoie aux écrits de Walter Benjamin sur les « passages » parisiens.

Plus près de nous, on en retrouve la trace dans La Forme d’une ville, essai en forme d’hommage consacré à la ville de Nantes que l’on doit à l’écrivain Julien Gracq, et dans lequel le thème littéraire de la flânerie et la fascination pour les passages sont encore bien présents.

La magie du centre-ville, de ses grands magasins et de ses passages, de ses lumières la nuit et de ses horizons (les skylines), de ses icônes urbaines, enfin, composent donc, depuis le XIXe siècle, les ingrédients d’une « poétique de la ville » que la littérature, la photographie et le cinéma ont magnifiée, produisant en cela un puissant imaginaire collectif.

Cette poétique, c’est celle qu’éprouve notamment le flâneur, ce promeneur sans but précis qui aime à voir se délier les fils de son imagination au rythme de ses pas, de ses méditations et de ses rencontres. Julien Gracq décrit très bien cela dans La Forme d’une ville, à propos de Paris, mais surtout de Nantes :

« Il n’existe aucune coïncidence entre le plan d’une ville dont nous consultons le dépliant et l’image mentale qui surgit en nous, à l’appel de son nom, du sédiment déposé dans la mémoire par nos vagabondages quotidiens. […] L’aptitude particulière d’une ville à fournir indéfiniment, souplement, à l’imagination sollicitée par la poésie, des repères, des modèles et des chemins, à donner sur les visions les plus insolites presque naturellement. »

L’anthropologue Marc Augé renoue lui aussi avec cette vieille tradition :

« Le thème de la promenade et le personnage du promeneur sont étroitement associés à l’image de la ville : la promenade, la flânerie en ville sont l’expression d’une liberté qui s’épanouit dans le paysage urbain. La ville du promeneur, du poète et des chansons, c’est celle que Michel de Certeau, dans L’Invention du quotidien, oppose à la ville fonctionnelle, la ville planifiée et rigoureusement dessinée. »

Mais cet imaginaire est aussi, comme le suggère la référence à Julien Gracq, un produit de la littérature. Spécialiste des sciences politiques et de la ville, Sébastien Thiery souligne ainsi combien « la littérature du XIXe siècle foisonne d’écrits sur les villes, d’écrits de villes, de portraits de villes, de lectures des espaces comme surfaces d’exposition de la condition moderne », de Rimbaud à Lamartine, en passant par Verhaeren. Dans La Condition urbaine, Olivier Mongin revient lui aussi sur ces écrivains qui ont sublimé l’expérience urbaine et qui ont donc contribué à nourrir cet imaginaire de la ville.

Il semble ainsi, pour prendre un exemple concret qui nous ramène à Nantes, que toutes les « folies nantaises » composent, depuis près de 25 ans, l’échafaudage fragile et en perpétuel recommencement, d’une ville qui cherche à se réinventer en se projetant dans l’ère des loisirs culturels. Mais une ère dont les fondations symboliques sont bien celles d’un imaginaire qui s’ancre dans l’œuvre d’un enfant du pays, Jules Verne – cet univers du voyage faisant également écho au passé portuaire de la ville, ancrage tout autant symbolique que réel cette fois-ci.

La bande-annonce du film «Lola» de Jacques Demy, tourné à Nantes (FondationTechnicolor, 2012).

Créer les expériences urbaines de demain

Cette mise en récit de la ville, si elle peut s’appuyer sur la construction d’un imaginaire qui emprunte au passé ses motifs, passe aussi et surtout par la fabrique d’un patrimoine « pour demain ». C’est à ce niveau que les créateurs contemporains jouent la partition qui est la leur : celle de l’innovation, de la transformation toujours singulière d’un patrimoine figé, voire indésirable ou même absent, en un fragment de ville qui devient, du fait de cette transformation, un objet hybride, suscitant un regard nouveau, une expérience nouvelle.

C’est en raison de leur contribution à la production de ces « expériences urbaines » et à la fabrique du patrimoine qu’ils sont légitimes et nécessaires pour embellir et transformer l’espace urbain.

S’il est vrai, comme le souligne Olivier Mongin, que « la ville est un mélange de mental et de bâti, d’imaginaire et de physique », alors les villes qui nous feront rêver seront celles qui sauront faire naître et partager les imaginaires de demain, celles que l’on rêvera de rencontrer un jour parce qu’elles auront été façonnées, mises en scène et mythifiées par des créateurs, qu’il s’agisse de plasticiens, d’architectes, d’écrivains, de concepteurs-lumière ou de cinéastes… et ce parce qu’elles auront su, d’abord, les attirer à elles. Ce qui implique de nourrir les imaginaires de demain, en ne se satisfaisant pas de devenir cette « ville-musée », dont parle l’architecte Christian de Portzamparc. Il faudra donc savoir exciter les créateurs du monde entier, notamment dans les arts du temps présent – la mode, le cinéma, la musique, le digital…