Achille Walch, un destin alsacien au cœur de la Grande Guerre

Achille Walch en 1918. Author provided

Mobilisé dans l’armée du Kaiser en 1918, un jeune homme de 17 ans a tapé ses mémoires à la machine à écrire dans les années 1960, à partir de petits carnets manuscrits. Une fois traduit en français ; le texte fut publié en 2016 aux éditions Atlande sous le titre : 1914 : un destin alsacien, par Achille Walch. Car le jeune homme est alsacien, germanophone et francophile. Il se retrouve sous un drapeau qui n’est pas le sien. Comme il est bon fusil, il reçoit une formation de mitrailleur, mais par chance le front belge s’effondre avant qu’il ne se retrouve face à « ses copains, ces sales têtes de Français », comme le lui rappelle son sous-officier. Au milieu du chaos, il finit par rentrer complètement affamé dans le village du nord de l’Alsace où sa mère et sa sœur vivent comme réfugiées depuis 1915.

Achille affirme ses convictions « d’homme simple », comme il le dit lui-même, convictions forgées durant la Grande Guerre. Il est fils d’ouvrier à Carspach, un village voisin de l’usine textile Jourdain d’Altkirch. Il entre chez Jourdain comme son père, mais lui devient jardinier, peut-être à cause de sa sensibilité toute personnelle au monde vivant. Lorsque la guerre éclate, il a pour bagage intellectuel la langue allemande apprise à coup de trique à l’école primaire et la foi catholique inculquée de la même manière. Faute d’informations, il ne sait même pas ce qu’est un bolchevique en 1918. Adolescent et jeune adulte, il se construit donc de manière pragmatique en portant un regard critique sur ce qu’il subit.

Carspach, Altkirch et le front. Author provided

Une francophilie ébranlée

Avant même que le feu ne s’abatte sur son village, la francophilie inconditionnelle d’Achille Walch va être ébranlée. Son sentiment n’est pas partagé par les autres jeunes,

« plutôt favorables à l’Allemagne. On peut les comprendre. Les fils de paysans, avec leur pas traînant et leur dos courbé (à cause des lourds sabots de bois qu’ils avaient toujours aux pieds), faisaient leur service militaire, puis ils devenaient des uhlans ou des dragons pleins d’allant. Ils rentraient en permission droits comme des i, les gens les regardaient avec étonnement et les filles avec admiration. Alors que les vieux, eux, regrettaient leur Napoléon ».

En août 1914, lorsqu’arrive l’armée de libération d’Alsace, l’auteur reste perplexe devant la médiocrité du commandement français :

« Grâce à des tirs de mitrailleuses bien camouflées selon les règles de l’art de la guerre, l’embuscade permit aux Prussiens de faire des dégâts considérables dans les rangs des chasseurs alpins l’arme au pied. »

Et voilà que des soldats français ivres-morts, couchés sur les rails de la gare d’Altkirch, sont épargnés par des Prussiens, qui

« haussèrent les épaules, et parce qu’ils ne voulurent pas faire de prisonniers, ils continuèrent leur chemin. Mon estime envers les Prussiens monta d’un petit cran ».

Pire, l’armée française le prend avec quelques camarades :

« Et nous, stupides badauds, nous étions les prisonniers d’un officier ivre représentant notre vénérable grande nation menacée de sombrer dans l’alcool. »

Quant à son père, il s’enfuit en France pour ne pas être mobilisé, mais il est déporté en Corse, avant que la France ne le libère en région parisienne. En passant par Marseille, le père d’Achille raconte :

« Si nous n’avions pas été placés sous la protection d’une escorte militaire, la populace nous aurait massacrés. Les frères du Midi nous traitaient de sales Boches et nous balançaient toutes sortes de choses avec des seaux à ordures. Ils en savaient autant à propos des Alsaciens que moi à propos des habitants de la planète Mars. »

Le périple du soldat en 1917-1918. Author provided

« Ces sympathiques Français »

Mais Achille reste indéfectiblement français. À propos du mois de novembre 1918, il écrit :

« Ils sont enfin arrivés, ces sympathiques Français, que j’attendais depuis 1914 et mon grand-père depuis 1870. “Vive la France !”, ont crié les enfants qui leur couraient après, avec une petite miche de pain blanc français sous le bras. “Vive la France !”, a crié le vieux cordonnier depuis son arrière-cour, car il se réjouissait de l’arrivée d’un fleuve de vin rouge bon marché. À vrai dire, moi aussi je me réjouissais pour le pain blanc. En un instant, pour les autres comme pour moi, l’amour porté à nos libérateurs passa par l’estomac. »

Après la guerre, Lina, une jeune fille de bonne famille et flirt dominical du Neroberg de Wiesbaden, lui demande de l’épouser en Allemagne.

« Je lui écrivis qu’en tant que Français il était exclu pour moi de m’installer en Allemagne. Cela valait pour elle aussi. Jamais je ne pourrais accepter que mon épouse soit méprisée chez nous parce qu’elle est allemande (une garce allemande). »

Le Neroberg en 2017. Author provided

Et lorsque le jeune homme part à contrecœur faire ses classes à Chalon-sur-Saône en 1921, c’est finalement la joie.

« Fixées en travers des rues, des guirlandes étaient accrochées avec l’inscription “Vive la France”, et en allemand, “Wilkommen die Elsässer”. À côté du drapeau tricolore, presque toutes les maisons étaient décorées avec le drapeau alsacien rouge et blanc. Des enfants marchaient à nos côtés. “Soldat alsacien”, gazouilla une petite fille que je tenais par la main. À la mairie, on nous offrit le vin d’honneur. Une bouteille pour deux hommes. Un colonel nous tint un discours de bienvenue, que l’un d’entre eux traduisit promptement en alsacien. Profondément impressionné, le degré de sympathie que j’accordais aux Français, et qui avait été orienté à la baisse précédemment, monta en flèche. »

Toute sa vie, Achille se méfiera des puissants.

« Les grands de ce monde ne s’agressent pas mutuellement. Et nous, bande de cochons, de crétins et d’idiots, nous devions leur tirer les marrons du feu. Le tout avec une obéissance aveugle devant l’autel sacré du patriotisme, et en la bouclant jusque dans la mort. Et sans réfléchir, car les militaires avaient seulement le droit de penser à partir du grade de sous-officier. »

Achille Walch rédige ses mémoires. Author provided

Et que d’amertume pour finir :

« Monsieur Poincaré était venu à la rencontre de son ministre du travail. J’avais reçu pour mission de le saluer avec un bonjour monsieur, placé au portail du jardin, le couvre-chef à la main, et en tablier bleu tout neuf de jardinier. Quel honneur ! Mais j’avais plutôt eu l’impression d’être un singe, lorsque le président Poincaré m’ignora complètement. Et pourtant, un petit Français en tablier bleu de jardinier a aussi sa dignité. Je m’en suis plaint auprès de mon chef. Celui-ci a ronchonné et il m’a répondu : “Est-ce que par hasard tu t’attendais à recevoir la Légion d’honneur de sa part ?”. Il a pris une portion de tabac à chiquer, l’a coupée, a craché et il a continué à maugréer : “Ton patron, lui, il l’a gagnée pendant la guerre, dans la Suisse neutre”. Avec la chute du gouvernement Poincaré, le ministre du Travail est tombé lui aussi. Mais les portes du sénat se sont ouvertes pour le copain du président du conseil. À nouveau, mon chef a pu me rassurer : “Sois donc content, il a dégagé le plancher”. Non sans son élégante maîtresse. Il l’avait conquise en Suisse, à côté de la Légion d’honneur… »

Double your gift to the The Conversation. For a limited time, your donation of up to $1000 will be matched dollar-for-dollar.