Actuel Moyen Âge : Côme de Médicis, ou le mécénat ciblé

La chapelle des Mages, le cortège guidé par Laurent le Magnifique. Palais Medici- Riccardi, Florence. Wikipedia

On dit souvent que la France est moins férue de mécénat privé que les pays anglo-saxons, et c’est sans doute vrai. Pourtant, avec les fondations de François Pinault et Bernard Arnaut, l’une à Venise, l’autre en région parisienne, le mécénat artistique privé semble avoir de beaux jours devant lui. En France comme ailleurs, le mécénat attire aujourd’hui de nombreux individus fortunés, qui ont bien conscience de la plus-value d’image qu’il peut leur apporter – sans compter les éventuelles exonérations fiscales… Et puis qui sait, peut-être un jour seront-ils associés à des artistes reconnus, comme tant d’autres avant eux ?

Au cours de l’histoire, peu de familles ont autant été associée aux arts et aux lettres que les Médicis. Et en réalité, les motivations de ces grands amateurs d’art sont sans doute les mêmes que celles des millionnaires et milliardaires d’aujourd’hui : le goût de l’art, sans doute – ne soyons pas mauvaises langues –, mais aussi le prestige social et politique de même qu’un besoin de « recycler » d’une manière ou d’une autre de l’argent gagné en quantité astronomique. Les intentions de ces mécènes du passé étaient-elles exemptes de tout calcul ? Rien n’est moins sûr…

Le Saint George de Donatello. Wikipedia

Les Médicis, mécènes de l’innovation et du progrès renaissant ?

Les Médicis sont une famille de marchands et de banquiers – au départ – tout à fait ordinaire. Mais les circonstances et l’extraordinaire habileté politique de Côme de Médicis les mènent à la tête de l’État florentin à partir de 1427. Leur domination est effective, bien que discrète au début : il s’agit de ne pas froisser les susceptibilités et rien ne serait pire pour leur pouvoir que de se faire passer pour des princes à Florence. Au lieu de cela, ils continuent à jouer le jeu de la République, tout en dominant le gouvernement en sous-main.

Cette volonté de sobriété dans l’exercice du pouvoir se traduit dans leur politique artistique. Côme est un grand mécène, dans une ville qui compte et qui attire de très nombreux artistes. La première moitié du XVe siècle à Florence est un véritable bouillonnement d’idées, d’expériences, de tentatives formelles et techniques. Côme y a sans doute été sensible : mais il s’en est aussi abondamment servi. C’est ainsi qu’il va s’attacher les plus illustres des artistes, comme le sculpteur Donatello.

Celui-ci est probablement l’un des artistes les plus représentatifs des évolutions formelles du XVᵉ siècle italien. Il étudie de près les monuments et la statuaire antiques et cherche aussi à rendre la profondeur des espaces. Il sera parmi les premiers artistes à utiliser la perspective mathématique, qui connaîtra une grande fortune par la suite. C’est un artiste innovant, qui mise sur la sobriété et la perfection formelle plutôt que sur les aspects plus décoratifs.

Donatello, Le festin d’Hérode, vers 1435, marbre, 50 x 71 cm, Lille, Palais des beaux-arts. Heuresitaliennes.com

Quoi de mieux pour Côme de Médicis, qui lui aussi veut apparaître comme un homme sérieux mais sobre, sans la pompe et les fioritures des princes. Un prince à Florence ? Jamais ! En revanche, un homme d’État empreint de gravitas romaine antique et sans luxe, c’est exactement l’image que le nouveau maître de la ville voulait renvoyer.

L’opération de communication semble réussie : Côme de Médicis est considéré comme le père de la patrie, celui qui a restauré l’équilibre dans la ville et les soupçons de tyrannie ou de volonté princière sont écartés…

Portrait de Côme en père de la patrie, Jacomo Pontormo. Wikipedia

Une chapelle bien cachée…

Sauf que… Côme de Médicis est ambitieux, pour lui et pour sa famille. C’est très bien de ne pas se donner d’apparence princière quand on s’adresse au peuple de Florence, mais quand on parle au duc de Milan, quand on traite avec le roi de Naples, et même quand on s’adresse au roi de France, ce ne sont plus les mêmes enjeux ! A leurs yeux, il s’agit de ne pas passer pour un simple homme du peuple, marchand-banquier qui aurait un peu réussi. Il faut réussir à être traité comme un égal. Et là, la sobriété n’est plus vraiment de mise… Il fallait trouver un moyen d’éblouir aux princes et à leurs envoyés, mais sans que Florence ne s’en rende compte.

C’est l’art encore qui nous permet de comprendre les intentions de Côme. Il va utiliser son palais privé, symbole de la puissance des Médicis. La façade est incroyable de sobriété et de simplicité : c’est ce que le peuple voit. Mais l’intérieur, et surtout les appartements privés, ne sont accessibles qu’aux happy few. Côme de Médicis va commanditer à un peintre très peu novateur une fresque couvrant toute sa chapelle privée : c’est la chapelle des Mages de Benozzo Gozzoli. Tout y est : un style gothique flamboyant princier, de l’or, des couleurs chatoyantes, des références culturelles communes aux cours princières de l’époque, et les Médicis, représentés dans un cortège princier, notamment le beau jeune homme qui mène le cortège.

Laurent le Magnifique, détail du Cortège des Mages de Gozzoli. Wikipedia

Il s’agit de Laurent de Médicis, futur Laurent le Magnifique, petit-fils de Côme et héritier de la famille des Médicis, dans un portrait très flatteur et très largement idéalisé. C’est lui l’héritier de tout le travail de Côme, c’est le successeur dynastique qui doit perpétuer la domination de la famille sur Florence. Côme le sait, c’est le projet qu’il mûrit, et il veut que tous les envoyés et ambassadeurs qui passeraient par Florence le sachent aussi. Cette chapelle, c’est la revendication du statut princier international des Médicis et l’affirmation de leur continuité dynastique.

Côme de Médicis, un mécène pour l’amour de l’art ?

L’histoire de Côme nous apprend qu’un marchand ne place jamais son argent sans attendre qu’il fructifie, d’une manière ou d’une autre. D’autres formes de mécénat sont peut-être encore à inventer : quand la campagne « Tous mécènes » du Louvre a permis d’acheter le Livre d’heures de François Ier, grâce à un collectif d’individus anonymes, on se dit que c’est peut-être par ces formes plus démocratiques de mécénat que la culture peut réellement être appropriée par tous, sans risque de récupération politique.

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