Affaire Jacqueline Sauvage : la justice démunie face aux femmes sous emprise de leurs conjoints

La cour d'appel de Paris, abritée dans le Palais de Justice, a rejeté le 24 novembre la demande de libération de Jacqueline Sauvage. Nitot/Wikimedia, CC BY-SA

François Hollande a accordé la grâce présidentielle, le 28 décembre, à Jacqueline Sauvage, devenue un symbole des victimes de violences conjugales. Cette femme, condamnée à dix ans de prison pour le meurtre de son mari dont elle subissait les violences et les abus sexuels, est sortie de prison le jour même. Dans cet article publié le 9 décembre, veille d'un rassemblement organisé à Paris par les associations féministes pour demander cette libération, je décris les difficultés rencontrées par la justice face au phénomène de l'emprise psychologique dans le couple et je tente de montrer comment celui-ci pourrait être mieux appréhendé.

Avant d'être grâciée, Jacqueline Sauvage avait en effet vu rejeter le 24 novembre, en appel, sa demande de libération conditionnelle. Ses filles avaient alors déposé à l’Élysée une demande de grâce « totale », faisant suite à la grâce « partielle » obtenue précédemment du président de la République.

La manière dont la cour d’appel de Paris avait motivé son refus mérite réflexion. Selon le tribunal, cette femme de 68 ans « peine encore à ce jour à accéder à un réel et authentique sentiment de culpabilité » et « continue à se poser en victime tout en remettant en question l’élément d’intentionnalité » dans son acte. Une femme, donc, tue son mari après des décennies de calvaire, ce qui lui vaut une condamnation – le meurtre n’étant jamais acceptable, quelles que soient les circonstances. Cependant, on voit que la condamnation seule ne suffit pas. Il lui faut recevoir, aussi, une leçon de morale. Pour obtenir sa libération, Jacqueline Sauvage devrait faire publiquement acte de contrition. Qu’elle se sente coupable au plus profond d’elle-même – ce que suggère mon expérience de psychologue et d’expert judiciaire – n’est manifestement pas suffisant.

Un « authentique sentiment de culpabilité » chez les hommes violents ?

De façon saisissante, le tribunal correctionnel de Reims avait tenu le 25 novembre une audience « spéciale » en regroupant 14 affaires de conjoints violents envers leurs femmes. A-t-on demandé à ces hommes, comme à Jacqueline Sauvage, de manifester un « authentique sentiment de culpabilité » pour leurs actes ? À lire le compte-rendu de l’audience dans les médias, il semble bien que non.

Un seul exemple, celui d’un prévenu de 43 ans :

« Il serre la barre de ses mains, qu’il a fortes parce qu’il “fait de la couverture”, et martèle : “Je n’ai jamais été violent envers les femmes”. La sienne, suite à leur séparation difficile, a dû obtenir sept jours d’interruption totale de travail [ITT] après une altercation dans la rue. “Elle m’a poussé à bout”, se justifie l’homme, doudoune bleue sur le dos. Minimisant les faits, il reconnaît tout de même une addiction à l’alcool, avant de glisser que “madame aussi a un problème avec l’alcool”. »

Je n’ai jamais rencontré Jacqueline Sauvage mais je connais, comme tous les cliniciens, beaucoup de « Mme Sauvage ». La plupart n’ont pas le sursaut qui consiste à se dresser contre l’auteur des violences, tenues comme elles le sont par la conviction d’être coupables du dysfonctionnement de leur couple. La cour d’appel, qui fustige l’absence de culpabilité chez Jacqueline Sauvage, ne semble pas avoir réalisé que c’est précisément de culpabilité qu’une femme meure tous les 3 jours sous les coups de son conjoint.

« Elle se mettait en situation d’accepter son emprise »

Ainsi de Mme V., une femme de 47 ans, dont 28 à endurer des violences conjugales et des humiliations. Après une nuit et une journée cauchemardesques, la réaction salvatrice d’un proche aboutit à l’arrestation de son mari. Dans son affaire, l’expertise que j’ai réalisée pour le juge d’instruction décrit comment s’est construit son sentiment de culpabilité. « Elle ne s’est pas culpabilisée toute seule de ce qui se passait. De façon réitérée, elle s’entendait dévalorisée par les propos de son mari, et même se faire reprocher d’être la source de sa violence : quand elle espérait au moins un repas de famille qui se passe calmement et que Monsieur se mettait à crier, il lui disait que c’était de sa faute parce qu’elle avait dit quelque chose qu’il ne fallait pas. » Mme V. « s’est très vite fragilisée elle-même par son insécurité intérieure et l’idée récurrente que son compagnon pouvait changer » […]. « Comme d’autres victimes de la violence domestique, elle ne pouvait pas percevoir et concevoir que plus elle pensait cela, plus elle se mettait en situation d’accepter son emprise ».

Les femmes victimes de violence conjugale souffrent en fait d’une triple culpabilité. La culpabilité face à leur agresseur, d’abord. Elle leur fait penser que leur compagnon est gentil sur le fond, et que ce sont elles qui sont imparfaites et ne donnent pas satisfaction. La raison ? Petites, elles n’étaient pas l’enfant « idéale » que leurs parents auraient souhaité. Ou bien elles voyaient, déjà, l’homme-père humilier, crier, frapper, toujours pour de « bonnes » raisons. Ce sentiment de culpabilité est le moteur de l’emprise – conduisant celui qui l’exerce à la neutralisation du désir d’autrui, c’est-à-dire la réduction de toute altérité et de toute différence, l’abolition de toute spécificité, pour reprendre la définition du psychanalyste Roger Dorey. L’emprise transforme le sujet en un « objet » passif, sans autonomie de pensée, et qui ne se rebelle pas contre son possesseur-bourreau puisque la culpabilité vécue interdit toute représentation positive de soi.

La honte, le prix à payer pour avoir ignoré les avertissements

Il existe une deuxième source de culpabilité. Par honte, ces femmes n’osent pas se confier à leurs proches, parce qu’elles sont persuadées d’y perdre leur estime. C’est encore pire quand l’entourage, et notamment les parents, les ont mises en garde contre l’homme qui est devenu leur conjoint. Pour avoir ignoré les avertissements de leurs proches, elles se sentent encore plus coupables face à l’emprise, comme si c’était le prix à payer pour s’être senties « fortes » et n’avoir pas voulu écouter. Cette culpabilité-là est infantile, quand la première naît de l’ambivalence face à l’homme idéalisé qu’elles s’illusionnent à croire amendable.

Enfin, la culpabilité vient aussi comme conséquence du traumatisme. « La culpabilité est ce qui marque toute victime, écrit le professeur de médecine légale Liliane Daligand. C’est avec elle et par elle que le rapport à l’autre peut à nouveau s’établir après le trauma. Encore faut-il que ce sentiment de culpabilité soit entendu et accepté par les personnes qui accompagnent les femmes violentées ou battues : entourage, associations d’aide aux victimes ou thérapeutes.

Ces femmes se voient souvent reprocher d’être restées – ou même retournées – auprès de leur conjoint, comme le fit Jacqueline Sauvage durant quatre décennies. Contrairement à certaines idées reçues, elles ne restent ni par masochisme, ni par la seule peur de la vengeance de leur compagnon. En fait, elles sont dépourvues de stratégie pour échapper à la situation et ne savent pratiquer que l’évitement ou la soumission pour ne plus avoir à supporter le poids de cette triple culpabilité. C’est ce que le professeur Martin Seligman, ancien président de l’Association américaine de psychologie, a nommé « l’impuissance apprise », ce sentiment d’impuissance permanente qui résulte du vécu quand un sujet est plongé dans une situation sur laquelle il ne peut agir.

Une pulsion de haine primitive

La cour d’appel de Paris, par ignorance de la dynamique délabrante de cette culpabilité, appuie dans sa décision là où ça fait mal. En arriver à tuer son conjoint violent entraîne une sur-culpabilité, difficile à supporter pour un psychisme en miettes. Le geste fatal résulte d’un intense moment de régression, d’une pulsion de haine primitive semblable à celle de Caïn face à son frère Abel, quand le sujet n’a plus d’autre pensée que « c’est lui ou moi ». Il en résulte une culpabilité abyssale, sans commune mesure avec la « réflexion » à laquelle la cour invite Jacqueline Sauvage, dans l’idée de l’entendre reconnaître que c’est mal de tuer – ce qu’elle ne sait que trop bien.

En réclamant de Jacqueline Sauvage un « authentique sentiment de culpabilité », la cour d’appel de Paris refuse de voir l’évidence. Nul ne sort indemne d’avoir laissé parler cette haine-là, fut-ce à l’égard d’un bourreau. La culpabilité demeure une fois l’acte commis, et on ne voit pas de raison pour laquelle elle n’accablerait pas Jacqueline Sauvage comme d’autres femmes qui ont connu, avant elle, un tel sursaut. Cela ne regarde ni le tribunal, ni la société, car il s’agit pour la plupart des victimes de violences d’une détresse intime, complexe, cauchemardesque même.

Le repentir n’est pas une peine prévue au Code pénal

Dans son jugement, le tribunal confond deux choses : la culpabilité et la repentance. Inviter Jacqueline Sauvage à se repentir sous peine de rester en prison, c’est reproduire une forme de chantage implicite qu’elle a sans doute bien connu avec son mari violent. Or jusqu’à preuve du contraire, le repentir ne figure pas dans les peines prévues au Code pénal.

La justice en premier lieu, et la société dans son ensemble, sont coupables, elles, de ne pas avoir aidé Jacqueline Sauvage à échapper à l’emprise de son conjoint. Il est regrettable que la cour d’appel de Paris n’ait pas su se rappeler les fortes paroles de l’avocat général Luc Fremiot en 2012, lors du procès d’Alexandra Lange, qui avait tué son mari après 11 ans de calvaire et fut acquittée. « Quelle serait la crédibilité, la légitimité de l’avocat de la société qui viendrait vous demander la condamnation d’une accusée, s’il oubliait que la société n’a pas su la protéger ? » En exigeant de femmes comme Jacqueline Sauvage qu’elles donnent des gages de leur sentiment de culpabilité, la justice ne fait que les maintenir dans l’impuissance.

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