Anonymous défie Daech et ce n’est pas forcément une bonne nouvelle

Les Anonymous, justiciers autoproclamés du Web. Pierre/Flickr, CC BY

Un peu plus d’une semaine après les attentats terroristes de Paris, le groupe d’« hacktivistes » Anonymous a intensifié sa confrontation en ligne avec l’État islamique (ES). Cette campagne, désignée à l’origine comme #OpISIS, affiche désormais le hashtag #OpParis. Une première opération avait été lancée à la suite des attaques visant Charlie Hebdo, en janvier dernier ; depuis, Anonymous prétend avoir désactivé quelque 149 sites Web ainsi que 5 900 vidéos en lien avec Daech.

Si, à première vue, cette action des hacktivistes anonymes peut sembler positive dans la lutte contre l’ES – compte tenu de la forte présence en ligne de l’organisation djihadiste – la réalité s’avère beaucoup plus complexe et nuancée. Car les risques à conduire des actions où l’on se fait justice soi-même sont nombreux dès qu’on pénètre dans les zones hautement sensibles de la sécurité nationale.

Pas touche au contenu

De telles opérations peuvent être perçues en elles-mêmes – indépendamment de leur efficacité et de leurs effets – comme bénéfiques. Seulement, elles font fi du contexte, d’une réelle compréhension de la situation et peuvent compliquer la tâche des gouvernements dans leur lutte contre le terrorisme.

Si l’on se place du point de vue d’un État ou des services de renseignement concernés, l’appréciation du contexte varie en fonction du but à atteindre. Dans le cadre d’une démarche légale, le contenu Web produit par Daech pourra servir de base à un mandat de perquisition ou à une ordonnance de contrôle, ou encore comme preuve dans le cadre d’une enquête.

Pour des services de renseignement, l’activité en ligne des terroristes pourra se révéler être un élément essentiel dans le cadre d’une surveillance continue, ou bien faire partie d’une évaluation plus large du comportement d’un individu ou d’une cellule. Il faut ici comprendre que la présence d’un contenu « négatif » s’inscrit dans le dispositif plus vaste que constitue Daech. Ce dernier est protéiforme et complexe, et telle doit être la réponse des services agissant pour la sécurité nationale.

Il est donc simpliste de penser que la simple suppression du ce type de contenu sur la Toile puisse suffire. Elle n’est d’ailleurs pas nécessairement positive à un niveau plus global, et il peut être souvent bien plus efficace de ne pas toucher à certains éléments présents en ligne. C’est bien cet aspect plus global de la stratégie à adopter et des opérations gouvernementales relatives qui est ignoré des hacktivistes.

Au nom de qui ?

Le but que poursuit Anonymous en supprimant le contenu que Daech met en ligne est également secondaire au regard de la protection des citoyens assurée par l’État. Quand un gouvernement, secondé par des entreprises spécialisées et responsables, supprime ce type de contenu, il le fait car ce dernier est considéré à la fois comme préjudiciable à la sécurité publique et négligeable pour les opérations de renseignement évoquées plus haut.

Les hacktivistes anonymes désactivent, eux, les vidéos de Daech au nom de la liberté d’expression. Cette position est à la fois ironiquement contradictoire et très autocentrée. Soutenir les actions d’Anonymous serait ainsi bien plus simple si ses membres agissaient comme des représentants et non pas comme des justiciers autoproclamés.

Quand les choses tournent mal

Les actions d’Anonymous sont également menées de façon à obtenir le maximum de publicité. Comme on l’a vu dans le cas d’#OpParis, certaines informations personnelles piratées par les hacktivistes se sont révélées inexactes. Si les services gouvernementaux ne sont pas à l’abri de ce type d’erreurs, on peut souligner cependant que dans les États démocratiques, les gouvernements devront en rendre compte, au moment des élections notamment.

Dans un environnement politique et social tendu à la suite d’une attaque terroriste, quand un groupe comme Anonymous se trompe dans l’identification d’un individu – le présentant comme recruteur ou financier de Daech –, il le place en grand danger sans assumer aucune des conséquences de ses erreurs. Ceci s’ajoute au fait que, pour une grande part, le processus de recueil des données par Anonymous se fait de façon souvent illégale.

On vient de le voir, nombreuses sont les raisons pour lesquelles Anonymous devrait s’empêcher d’intervenir dans le domaine de la sécurité nationale, d’autant plus que désactiver du contenu a généralement un assez faible impact ; une organisation qui se fait justice elle-même crée des situations dangereuses en exposant des personnes innocentes et en sapant des efforts plus globaux visant à contrer l’EI. Il faut enfin souligner que ces opérations ne font rien pour les peuples vivant dans les territoires tombés aux mains de Daech, comme en Irak ou en Syrie.

This article was originally published in English