Anti-science ? OGM et climat, les sceptiques ne sont pas les mêmes (1)

Manifestation contre les OGM à Paris, 2013. Fred Dufour/AFP

L’imminence de la COP21 fait sortir du bois ceux qu’on nomme désormais les « climatosceptiques ». Venus de divers horizons, académiques, médiatiques ou politiques, ils ont pour point commun de douter de ce qu’on présente comme le consensus des experts sur le changement climatique. À savoir : hausse tendancielle de la température du globe depuis au moins un siècle ; changement de régime des principales variables décrivant le climat (ce qui inclut une augmentation de la probabilité d’éléments extrêmes) et rôle causal majeur des activités humaines (en particulier, industrie et déforestation) sur cette modification du climat, via en particulier les émissions de gaz à effet de serre. Le consortium de spécialistes en toutes disciplines relatives à la climatologie qu’est le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC, ou IPCC en anglais) est l’institution source des thèses qu’ils contestent. Et par voie de conséquence, leur cible favorite.

Les arguments des climatosceptiques vont des constats de bon sens (« c’est l’hiver, il fait très froid, il pleut, il n’y a donc pas de réchauffement ») aux accusations plus ou moins grossières de manipulation (les climatologues gonfleraient leurs estimations pour recevoir de nouvelles subventions ; ils s’entendraient pour passer sous silence les données qui les gênent, comme l’a montré le scandale des e-mails d’East Anglia). Ces sceptiques estiment en outre qu’il y a lieu de réévaluer certaines variables causales impliquées dans le changement climatique, par exemple, l’effet des perturbations solaires sur le climat terrestre.

Méfiance envers la science

Le discours climatosceptique pose des problèmes scientifiques (il faut bien leur répondre) comme sociologiques (d’où parlent-ils ? pourquoi sont-ils audibles ?) ; il soulève également une question philosophique qu’on pourrait approcher par le terme de « méfiance envers la science ». C’est un aspect qui a déjà étudié dans le monde anglo-saxon sous le nom de « science denial ». Le climatosceptique remet en cause ce qui fait consensus pour un millier de scientifiques travaillant sur le climat : il met donc en doute, au fond, que cette grosse machine qu’est la science contemporaine soit susceptible de produire des énoncés vrais.

Cette position fait écho à une réalité sociologique : la méfiance envers la science est très largement présente au sein des populations occidentales. Elle concerne bien évidemment la médecine et l’agroalimentaire, les technologies (voir les controverses sur les portables et les ondes), la science économique (dont on moque les prédictions toujours invalidées)…. Ou encore l’histoire (si on admet qu’elle est une science) que défient les négationnistes de toutes obédiences. On pourrait sans risque parier que l’importance d’un tel sentiment anti-science enfle proportionnellement à la place démesurée qu’ont prises les sciences et les techniques dans nos vies. (Pour mesurer cette importance, représentez-vous par exemple toute la concentration d’activités scientifiques logée dans le simple acte de regarder les prévisions météo du week-end sur votre iPhone…)

Une voiture aux couleurs du créationnisme. Amy Watts/Flickr, CC BY-SA

Les auteurs qui étudient la méfiance envers la science ont donc tendance à mettre les climatosceptiques dans le même sac que les partisans des médecines alternatives – ce qui inclut les ennemis de la vaccination –, les créationnistes ou les anti-OGM. Un site web au demeurant fort bien fait consacré à fournir des bréviaires à tous ceux qui se demandent quoi et comment répondre à de tels discours. Rationalwiki.org résume ainsi les grandes tendances de l’« anti-science » : « Les cibles les plus communes de l’anti-science sont la biologie de l’évolution, le réchauffement climatique, les OGM et diverses formes de médecine, même si d’autres sciences en conflit avec l’idéologie anti-science sont parfois prises pour cibles.

Tandis que l’on associe souvent l’anti-science à des positions politiques conservatrices, le refus de la vaccination, les médecines alternatives (particulièrement la médecine par les plantes ou la médecine asiatique), le mouvement de l’alimentation biologique tout entier, la phobie de la chimie et l’opposition à une multitude de recherches génétiques sont fréquemment associés à la gauche ». De fait, ces attitudes sont souvent corrélées entre elles : aux USA, les créationnistes sont très probablement climatosceptiques et réciproquement ; de même, les anti-vaccins ne croient pas au changement climatique, etc.

Certes, ce sont là des corrélations sociologiques, mais on peut toutefois hésiter à mettre dans le même panier « l’agriculture biologique », les anti-OGM, et les climatosceptiques. Au demeurant tout semble distinguer un faucheur d’OGM, fan de José Bové, d’un sectateur de Claude Allègre qui se rit des prophéties climatocatastrophistes.

Politiquement, le premier est généralement de gauche (en France) ou démocrate (aux USA), le second de droite (en France) ou Républicain (aux USA). Corrélativement, là où le premier pense décroissance, anti productivisme, écologie politique, le second jure par l’industrie et la technique. Le premier semble pessimiste pour l’avenir de la planète, le second, au contraire, renoue avec l’optimisme des premiers temps du libéralisme : la technologie, dont nous savourons indéniablement les bienfaits dans tous les domaines (santé, longévité, natalité, pouvoir d’achat, transports, information, etc.) trouvera sûrement des voies pour surmonter les petits problèmes actuels d’émissions gazeuses, et le système capitaliste qui la promeut finira bien par distribuer à tous les surplus de richesse qu’il génère. Si du moins quelques rousseauistes barbus ne viennent pas trop souvent contrecarrer son allure…

Principe de précaution

Ainsi, le climatosceptique estime que le principe de précaution ne devrait pas brider l’innovation et l’industrie : cela risque d’empêcher le développement économique par le veto mis sur l’extraction d’énergies fossiles. L’anti-OGM, au contraire, estime qu’il faut souscrire très largement au principe de précaution. À ce titre, il faut stopper ou ralentir la production d’organismes génétiquement modifiés (il ne se contente pas des directives relativement prudentes de l’Union européenne, bien différentes de la situation aux États unis où règne une totale liberté de « Monsanter » en paix).

Toutefois, l’un et l’autre partagent une même méfiance vis-à-vis des consensus d’experts comme de l’expertise scientifique elle-même : c’est là ce qui permettrait de ranger les climatosceptiques et les anti-OGM dans une même large catégorie de « méfiance envers la science ». Nous développerons ce parallèle dans le prochain article de notre série.