Après Daech, quel accueil pour les mères et les enfants revenants ?

Manifestation hostile à l'ouverture d'un centre de déradicalisation à Beaumont-en-Véron, près de Chinon, en février 2017. Guillaume Souvant/AFP

L’Europe comptait, début 2017, 2 500 djihadistes en Syrie et en Irak. Près de 700 Français et 500 Belges combattaient alors encore pour Daech. Après les défaites importantes sur le terrain militaire, la question du retour des familles combattantes est un défi politique, policier, juridique, mais aussi éthique, philosophique et éducatif.

Elles s’appellent Marie, Sonia, Henda, Sophie, Laura ou Julie. Musulmanes de naissance ou converties, portant le voile ou ne le portant pas, elles sont par dizaines déjà de retour dans leurs villes, dans leurs familles ou dans des lieux différents, parfois encore dans des camps de réfugiés ou sous la protection des ONG, espérant une solution. Les mères et les enfants français ayant vécu l’horreur sont de retour. Que faire ?

Naturellement, tout adulte doit rendre compte de ses actes et le départ sur un terrain de guerre conduira ces femmes responsables victimes devant les tribunaux pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Mais les enfants partis sans l’avoir décidé, ou ceux nés en Syrie ou en Irak, que faire pour eux ?

Selon les sources officielles, près de 460 mineurs de nationalité française sont présents en Irak et en Syrie au sein de Daech. Près de la moitié d’entre eux auraient moins de 5 ans. Leur retour en famille ou seul doit être pour nous une occasion de construire un dispositif nouveau de prévention et de réinsertion. Au-delà de leurs responsabilités, ces femmes et ses enfants sont des Français qui doivent pouvoir retisser des liens et construire des projets citoyens. « Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu’un d’autre de sa liberté. L’opprimé et l’oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité », disait Nelson Mandela. Face aux retours en France des jeunes hommes et jeunes femmes radicalisés, nous devons montrer que nous sommes des humains voulant la sécurité et la citoyenneté de tous.

Des enfants dans l’enfer de la guerre et de Daech

Car ces enfants, et parfois, leurs mères sortent d’un enfer. L’État islamique a organisé une véritable éducation sombre pour faire de ces jeunes des soldats du Califat. Tous les témoignages nous racontent les mêmes brimades, les mêmes obligations morbides et le même dispositif de déshumanisation des ennemis ou même des femmes et des enfants qui ont peu à peu détruit le jugement moral de ces enfants. Avec, parfois, la complicité des pères et des mères, les djihadistes ont peu à peu banalisé le mal.

« Même les femmes. Dans la “madafa” (maison des femmes), elles avaient l’air de cautionner tout ce qu’elles voyaient dans les vidéos de propagande. Elles applaudissaient, elles riaient et elles montraient à leurs enfants les tueries, les tortures, les égorgements et les personnes brûlées dans des cages. » Témoignage d’une mère revenue de Syrie

Le système éducatif de Daech est structuré comme tous les systèmes éducatifs déshumanisants et totalitaires. Il comprend des phases éducatives structurées qui visent la destruction du jugement personnel et moral et la dépersonnalisation totale du jeune. En premier lieu, et cela dès son arrivée au sein du califat, le jeune va entrer dans un processus de séduction par des discours valorisant à la fois son engagement, sa position d’enfant de la nouvelle génération et par une affirmation absolue de la pensée salafiste et des choix de la communauté. Le jeune va en permanence vivre dans un univers familial, scolaire social d’endoctrinement qui l’expose à la doctrine salafiste comme une évidence et une joie.

Un enfant déplacé par les combats, près de Raqa, en Syrie, le 14 août. Delil souleiman/AFP

En second lieu, le jeune au sein du système scolaire salafiste va vivre une immersion totale et coercitive dans la pensée religieuse et un entraînement physique et émotionnel visant à détecter ses aptitudes au combat. Dans cette phase, les simulacres de violences et d’exécution sont valorisés et mis en avant comme des honneurs. Ici, un enfant heureux décapite une peluche pour montrer sa force et son courage.

Après ces phases de séduction et d’endoctrinement viennent des phases plus dures encore pour des enfants de 7 à 10 ans. En effet, Daech va systématiquement dépister les futures recrues par leurs attitudes et leurs réactions à l’obéissance. Ce « toilettage » est conçu alors comme une phase initiatique où la glorification de la mort, le don de soi au groupe sont mis en avant. C’est dans cette phase que des jeunes enfants sont conduits à participer à des exécutions volontairement ou sous la menace.

« Il est venu et nous a dit “Toi, tu coupes un pied, toi, tu coupes un bras, et toi, tu frappes le visage au couteau”, raconte l’aînée. “Sinon, je vous enlève tous les trois à votre mère et je vous tue.” » Témoignage de Fadi, 9 ans

Après cette phase de sélection, les enfants entrent dans une préparation militaire intensive où l’isolement de la famille, la brutalisation permanente et l’entraînement violent visent la subjugation du jeune et la perte de tout jugement moral. Le jeune, l’enfant, est alors prêt à devenir un soldat du Califat et d’entrer dans la dernière phase de spécialisation pour l’action directe dans une variété de fonctions.

Les témoignages des revenants, des renseignements militaires décrivent plus de 26 fonctions où les enfants sont utilisés de façon habituelle par Daech. Les plus répandues sont l’espionnage, le transport de munitions, être soldats au point de passage ou éclaireurs dans les zones ennemies et bien sûr bombes humaines.

Les femmes de Daech : mères, djihadistes ou esclaves

Si on observe à présent la place des femmes dans le système social de Daech, on constate que le rêve du Califat prend très vite des tournures de cauchemar. Souvent venues au Cham pour agir dans l’humanitaire, fonder une famille ou agir concrètement pour l’établissement d’un État, ces femmes vont d’abord être mariées ou mises sous tutelle. Aucune marge d’initiative n’est permise aux femmes. Enfermées dans l’appartement de leur mari ou dans une madafa, maison des femmes où elles sont prisonnières. La circulation des femmes et des filles est strictement sous la surveillance de la police religieuse de l’EI appelée Hisbah.

Si les femmes contestent ces règles, si elles souhaitent plus d’autonomie, elles sont systématiquement menacées et frappées par leurs tuteurs ou maris qui sont responsables de leurs comportements. Dans ce système paranoïaque, toute opinion ou expression différente de la loi est considérée comme une trahison et nombreuses sont les femmes battues, violées, enfermées. Peu à peu, les femmes sont presque absentes des rues et même des lieux de travail.

Seules les muhajirats, femmes chargées de la police ou du recrutement à l’étranger, ont un peu d’autonomie. Certaines d’entre elles sont chargées de surveiller les femmes-esclaves capturées, qui sont là pour satisfaire sexuellement leurs hommes. La haine et le racisme entre femmes sont si fort que les exécutions sont nombreuses. La milice al-Khansaa, la police des mœurs de l’État islamique, est entièrement composée de femmes et fait la loi dans une violence extrême.

Accueillir les mineurs revenants : enjeux politiques et humains

Face à cette situation à laquelle il faudrait ajouter l’ensemble des violences qu’ils ont subit durant la guerre, les morts qui s’accumulent, les maladies et malheureusement les viols durant leurs parcours de retour, il est important pour la France de ne pas automatiquement considérer ces mères comme des djihadistes criminelles, ni ces enfants comme de potentiels terroristes en herbe. Dans une circulaire du 24 mars 2017 relative aux dispositions en assistance éducative et au suivi des mineurs de retour de zone irako-syrienne, l’État français pose les bases d’un dispositif global et national d’accueil de ces mineurs.

Ce dispositif conduit par comité interministériel placé lui-même sous le pilotage des ministères de la Justice et des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, en lien avec l’ensemble des ministères concernés et en concertation avec l’assemblée des départements de France, pose des principes importants. Il s’agit, dès l’arrivée de ces mineurs, de travailler dans trois axes qui garantissent l’assistance et la réinsertion.

Près de Raqa, le 8 août 2017. Delil souleiman/AFP

Dans un premier temps, il est important de garantir à chaque mineur une identité et donc de vérifier ou de régulariser l’inscription de ces jeunes à l’état civil. Bien souvent, ces mineurs n’ont pas d’identité ou possèdent des papiers délivrés par l’État islamique. Donner une identité civile, rappelons-le, est un droit humain fondamental qui permet à chaque personne de pouvoir jouir de l’ensemble de ses droits mais aussi de devenir citoyen et donc membre d’une communauté.

Ensuite, le dispositif d’État propose trois actions complémentaires et spécifiques qui consistent, en premier lieu, à évaluer la situation du jeune, son état physique et mental, son niveau social et scolaire. Humainement et dans le respect de la Déclaration des droits de l’enfant, nous devons pour chaque mineur, qu’il soit seul ou accompagné de ses parents, lui assurer la protection et de l’assistance humanitaire nécessaire pour lui permettre de jouir des droits, notamment les droits fondamentaux d’éducation, de santé, de sécurité et de développement.

En deuxième lieu, la circulaire du 24 mars 2017 propose un dispositif de soutien à l’enfant (dans le cadre de l’aide à l’enfance) qui prend la forme ouverte d’une aide éducative ou d’un accompagnement aux soins.

Enfin, et cela, de façon expérimentale et pour les cas les plus importants, le dispositif français prévoit la mise en place, en complément de l’aide à l’enfance, un dispositif d’accueil du jeune mineur en milieu ouvert. Ainsi sont garantis à la fois le besoin national de sécurité et le droit international d’assistance à ces « enfants de Daech » qui sont des victimes du choix de leurs parents et d’une organisation terroriste.

Plaidoyer pour une société tutrice de résilience et de citoyenneté

Les lois internationales qui encadrent les conflits sont claires en ce qui concerne l’utilisation des enfants en temps de guerre ou en ce qui concerne les sévices à la population. La Convention de Genève de 1977 stipule que le recrutement de soldats au-dessous de quinze ans dans les forces ou les groupes armés est un crime de guerre.

Une femme qui a dû fuir les combats à Raqa, en Syrie, le 14 août. Delil Souleiman/AFP

La Cour pénale internationale (CPI) a la capacité juridique à poursuivre des personnes chargées des crimes de guerre commis en temps de conflit armé international comprenant la conscription ou l’enrôlement des enfants sous l’âge de quinze ans dans les forces armées nationales afin de les employer dans les hostilités. La CPI, qui a la capacité juridique à poursuivre toute personne ayant perpétré des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, précise que ceux-ci comprennent « tout acte inhumain causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale ». Elle inclut dans cette catégorie les meurtres, les viols, les mises en esclavage et les persécutions.

Le temps de la justice doit donc venir au niveau national et international. En revanche, les mères et les enfants, dans leur immense majorité, sont des victimes. Notre société doit donc avant tout soigner et accompagner ces jeunes dans leurs parcours de résilience. « Vous n’aurez pas ma haine » a clamé Antoine Leiris au soir du Bataclan après avoir perdu sa compagne. Dans l’accueil des familles revenantes, nous devons agir ainsi.

Les terroristes ne cherchent qu’à approfondir les fossés entre les individus et à nourrir la haine. Pour lutter contre cela et faire de notre société un tuteur solide de résilience, nous devons savoir mettre en place les trois piliers qui permettent le dépassement des traumatismes : la justice en permettant aux victimes de retrouver confiance et aux criminels d’être jugés, l’assistance pour montrer que nos valeurs humaines sont des solides bastions contre la haine, l’éducation pour replacer ces enfants et ces jeunes dans notre société humaine.

Comme le disait Nelson Mandela :

« L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde. »

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