Après les attentats, « la honte d’être un homme »

Dimanche 15 novembre 2015, au carrefour des rues Bichat et Alibert à Paris. Jean-François Gornet / Flickr, CC BY-SA

Face à l’horreur des attentats, il n’y a probablement que très rarement eu autant de prises de paroles par de multiples « experts intellectuels » dans la discussion publique, commentant et analysant une actualité insensée.

Le mutisme comme seul langage

Pourtant, cette actualité est susceptible de produire le mutisme, l’absence de paroles, le retrait dans le silence comme pour affirmer l’état de désolation qui peut être le nôtre. Tel que le décrit Michaël Foessel, le mutisme pourrait bien traduire ce sentiment d’être désemparé face à une situation qui excède nos capacités de comprendre et de dire. C’est comme si renoncer à parler ou détourner son regard était la seule attitude convenable jusqu’à nouvel ordre. La langue est comme desséchée. Cette incapacité de parler « raisonnablement » est l’alliée ultime de l’incapacité concrète à penser le présent. Face aux atrocités maintes fois mises en images ou racontées dans les médias, je pourrais n’avoir en mon esprit que quelques bégaiements, quelques mots balbutiants pour dire ma douleur, ma révolte, ma déception ou mon dégoût. Je pourrais bien éprouver un « sentiment de perte ». Ce qui a été perdu aujourd’hui, c’est peut-être le sentiment d’évidence de la paix. Mon dégoût vient précisément de ce sentiment de perte d’évidence de la paix. Je ne puis me consoler, car cela reviendrait à accepter trop prématurément l’état de non-paix dans lequel les terroristes et les grossières et viriles réactions gouvernementales nous ont plongés.

« La honte d’être un homme »

Dans ces moments de méditation que l’horreur m’impose, peut être que ce qui domine est la « honte d’être un homme » au sens de G. Deleuze. La honte est d’abord celle de devoir mourir « au hasard » de la rue ou de la salle de concert. C’est une mort « au hasard » selon les caprices du tueur, sans raison, ni sens. Comme l’explique si bien Gilles Deleuze, la « honte d’être un homme », c’est aussi plus généralement de constater notre effroyable capacité à « tuer la vie », à « l’emprisonner ».

Résister pour Deleuze, c’est libérer la vie des « prisons que l’homme s’inflige ». Ce que Deleuze nous invite à saisir, c’est que la libération ne réside pas dans le fait de raconter notre propre sentiment de détresse à l’égard de notre actualité ni même de la comprendre. Ce qui libère, c’est de réformer notre existence, de « faire autrement », dans une « autre direction » à travers un « engagement quotidien qui étend la vie ». À la détresse du présent, est opposée une vie qui est « création », « recommencement », et qui répond à la réduction de ma vie voulue par ces terroristes et ces politiciens obsédés par la sécurité et l’ordre.

Il se trouve que ces obsessions sécuritaires et oppressantes pourraient bien faire naître en chacun le désir d’oublier la dureté du réel, de contourner l’absurdité de l’actualité et de tenter de se réconcilier « malgré tout » avec ce monde déçu. C’est alors que certains orientent leur regard vers un ailleurs pour y trouver quelques apaisements. Ils éteignent la télévision, ferment les réseaux sociaux et réinvestissent la rue. Bien que la paranoïa sécuritaire se donne à voir à chaque coin de rue, il s’agit encore du rare espace commun où l’on apprend avec d’autres à répondre à la détresse du présent par la densité de la vie.

La « honte de savoir » mais aussi la « honte d’être », honte de savoir « qu’on est en ce monde ».

À la honte d’être un homme s’ajoute peut-être la nausée au sens où l’a décrit Jean-Paul Sartre. La vue du carnage des attentats pourrait bien produire le sentiment provisoire que tout est fini, qu’il m’est impossible d’expliquer les conduites humaines, que je n’ai plus rien à en dire. C’est comme si le monde avait quelque chose de si absurde et qu’il n’était aucunement fait pour moi et mes légitimes exigences d’expressivité. La vie me paraît alors injustifiée. Et la rage vient qu’en face, « les salauds » – ceux qui veulent m’imposer leur monde si absurde et si fou – pensent précisément que tout a un sens, que tous les actes qu’ils accomplissent sont justifiés. Ils ne manquent d’ailleurs pas une occasion de se justifier et de revendiquer la mort qu’ils infligent à partir de motifs absurdes. À les regarder de près, l’existence est « de trop ». Ni moi, ni rien n’avons de place auprès de leur raison.

À cette détresse circonstantielle, à l’absurdité actuelle du monde, de ses hommes et de ses choses, s’ajoute probablement une immense et incertaine inquiétude. L’inquiétude ne vient pas du fait que d’autres attentats surviendront certainement. Cette possibilité ne se laissera jamais prévoir complètement quels que soient les prétentieux dispositifs sécuritaires mis en place à l’occasion. L’existence ne peut être considérée en fonction de cette possibilité, car cela signifierait de renoncer à la liberté qui est, rappelons, d’étendre la vie.

Comment se saisir de notre actualité ?

L’inquiétude vient de la manière dont nous sommes invités à nous saisir de cette actualité. La France est placée dans les conditions d’une guerre à laquelle elle est pourtant engagée depuis fort longtemps en Afghanistan, en Syrie, au Mali ou en Centre Afrique. C’est légitimer la surveillance généralisée, l’état d’exception, les absurdes assignations à résidence, la présence policière et militaire pour « protéger » la population. C’est accepter d’être précipité dans un « état de vigilance permanent », dans une espèce de banalité sécuritaire. Comme le suggère Michaël Foessel dans État de vigilance : critique de la banalité sécuritaire, c’est en quelque sorte nous faire « désirer les murs, désirer les frontières fermées, nous obliger à contempler notre sécurité comme si c’était là notre première nécessité ». Cette éthique défensive n’est affirmative de rien si ce n’est de notre peur en lieu et place de notre liberté.

La peur isole plus qu’elle ne nous permet d’ouvrir collectivement de nouveaux possibles. Elle prend son lit dans l’angoisse. Angoisse qui pourrait d’ailleurs facilement se transformer en une hystérie raciste et xénophobe. Elle commence déjà dans la tendance à demander absolument à la « communauté musulmane » de s’exprimer par rapport à ces attentats. Il s’agit là d’une isolante et inacceptable demande, car nous ne faisons que constituer un « eux » et un « nous ». Il s’agit d’une énième manière de creuser le fossé socioculturel entre les communautés et de rendre les citoyens objectivement et subjectivement plus dissemblables en enracinant le stigmate désigné habituellement par le terme popularisé « d’islamophobie ». Nous le savons, la sécurité ne fera jamais de liens.

Les voies vers « la guerre »

À l’instar de la médiatisation du 11 septembre 2001 décrite par Carol Gluck, l’atmosphère préparatoire à la guerre est facilitée par la saturation des images et des discours émotionnels dans l’espace public médiatique. Les mêmes images sont repassées en boucles, les mêmes textes sont repartagés des centaines de fois. Ce sont les images brutes des corps déchiquetés et des scènes de panique comme si le traumatisme était vécu en temps réel. C’est aussi tous ces récits émotionnels du peuple (témoins, survivants, endeuillés) qui viennent donner une dimension humaine au traumatisme. Comme l’explique Carol Gluck, en ramenant l’actualité à l’émotion, il se créé un « espace public pathologique d’identification » en lieu et place de distanciation. L’image violente sans cesse banalisée a cette capacité à ébranler l’objectivisme intellectuel et dispose de ce pouvoir d’enveloppement et de transformation.

Pourtant, cette convergence de l’opinion publique masque la question élémentaire de savoir pourquoi ces individus nous haïssent tant et de comprendre ainsi l’origine sociale de cette haine.

Si cette question est difficile à poser, c’est avant tout parce qu’elle risque de priver la France de son statut de victime absolue en introduisant l’idée que la politique intérieure, la politique internationale et l’impérialisme occidental sont en partie responsables de cette haine et de ses conséquences. Une telle mise en crise de notre propre société est incroyablement difficile à conduire.

Quand les conquêtes du possible sont minées

Pourtant, il n’est pas si étonnant que se développe un tel radicalisme religieux. Le discours religieux radical et épuré de toute complexité ou équivocité, est une garantie contre l’errance. Privés d’avenir et de dignité, il n’est pas étonnant que « les épuisés » empruntent la voie de la folie sectaire ; une espèce de contremonde qui met concrètement en échec des décennies d’arrogance de la politique intérieure et extérieure française. Les organisations terroristes ne naissent pas sans contexte. Elles prennent indéniablement leur lit dans les contextes collectifs de désolation. Elles se chargent de réaliser l’absolu obscurantiste. Elles n’auront d’ailleurs de cesse d’attirer les désorientés et les oubliés dans leurs rets en leur promettant un pouvoir d’agir et des raisons de vivre. Jamais l’obscurantisme religieux, dont l’Islam n’a aucunement l’exclusivité, n’est aussi vivant que lorsque la place est laissée vacante pour établir une position transcendante et un ordre spécialisé.

C’est pourquoi l’urgence politique consiste à revitaliser le commun de notre société. Cela commence déjà par prendre au sérieux les plaintes multiples émanant des voix dissonantes, de toutes ces vies qui sont expulsées de la société. Le mépris du pouvoir face aux voix dissonantes n’est qu’une manière d’ouvrir la possibilité des parcours de radicalité. Car rappelons-le, cet autre qui incarne le « mal absolu » (le terroriste), il peut être moi. Je ne suis pas totalement étranger à ces hommes plongés dans la déraison. Bien évidemment que ces hommes ont sombré dans la déraison. Mais cette aptitude à l’inhumanité est une possibilité constante qui s’est manifestée de manière inouïe dans la plupart des pays occidentaux comme le rappelle judicieusement Patrick Viveret ; « le fait d’avoir été victime ne constitue en rien une garantie de ne pas devenir soi-même bourreau (…) la barbarie n’est pas du côté de la diabolisation de l’altérité mais de l’absolutisation de l’identité ».