Arctique : Shell part, les autres restent

En 2013, la plate-forme de forage pétrolier de la compagnie Shell en difficulté doit être remorquée. Aaron M. Johnson/US Air Force, CC BY-ND

Après avoir investi des milliards de dollars des années durant, la Royal Dutch Shell a déclaré fin septembre qu’elle renonçait à sa prospection pétrolière au large des côtes de l’Alaska à la suite de résultats jugés « décevants ».

Cette annonce du retrait de Shell de la mer de Tchouktches, au nord-ouest de l’Alaska, ne risque toutefois pas de décourager les initiatives de forage pour trouver du pétrole et du gaz naturel dans cette région.

Les projets d’exploitation des réserves de combustibles fossiles dans l’Arctique sont à l’œuvre depuis des décennies. Au début du mois d’octobre, les dirigeants politiques et industriels se sont retrouvés à Fairbanks, en Alaska, pour participer au Sommet énergétique de l’Arctique ; malgré des prix du baril toujours plus bas et une surabondance de gaz naturel sur le marché européen, ils ont examiné les différentes options et opportunités énergétiques à venir.

Ces tendances à l’intensification de l’exploitation du pétrole et du gaz dans cette région vont à l’encontre d’un nombre grandissant de voix défendant la non-utilisation des stocks de combustibles fossiles afin de ralentir le taux d’émissions de carbone, en partie responsables du réchauffement climatique. De même, la perspective de nouveaux forages soulève de nombreuses questions quant aux effets d’un tel développement sur la biodiversité locale.

Un refuge plein d’or noir

La décision de Shell de renoncer à son puits d’exploration pétrolière, situé à plus de 240 kilomètres au large de Barrow (Alaska), prouve combien la recherche de sources d’énergie sur le territoire arctique demande de relever de véritables défis techniques. Malgré ces difficultés, les chiffres aiguisent les appétits : les géologues ont décelé la présence de 19 bassins dans la région, représentant l’équivalent d’environ 90 milliards de barils de pétrole techniquement récupérables – soit près de 13 % du pétrole mondial restant à découvrir !

À ce jour, seule la moitié des bassins a été exploitée ; la première exploitation du pétrole dans cette région remonte à 1968, au forage de Prudhoe Bay dans l’Alaska North Slope, sur le flanc nord de la chaîne Brooks, le long de la côte de l’océan Arctique. Puis le mouvement s’est intensifié dans les années 1970, avec l’embargo des pays arabes membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) sur les livraisons de brut aux États-Unis et la crise pétrolière qui s’ensuivit.

Lorsqu’en 1977 le président américain Jimmy Carter approuva la construction de l’oléoduc reliant Prudhoe Bay à Valdez – le point de transbordement permettant d’acheminer le brut de l’Alaska en direction des marchés – il créa en parallèle l’Arctic National Wildlife Refuge (ANWR).

Cette zone protégée, détentrice des plus grandes réserves pétrolifères de la région, était censée rester inexploitée ; en autoriser l’accès obligerait les électeurs américains à admettre qu’ils privilégient l’exploitation des ressources énergétiques à la préservation de la nature. Forer ou non dans l’ANWR, telle est la question que ne cesseront de se poser les citoyens américains, s’interrogeant sur la nécessité d’empiéter sur cette « dernière frontière » riche d’une nature sauvage et intacte pour satisfaire leurs besoins en ressources énergétiques.

Au fil des ans, plusieurs événements ont rappelé les risques inhérents à l’exploitation des ressources en Arctique. Le plus dramatique et le plus mémorable fut, sans conteste, la marée noire provoquée, en 1989, par le naufrage du navire pétrolier Exxon Valdez. Cette catastrophe, survenue dans le détroit du Prince William, a fait éclater au grand jour les conséquences désastreuses de ce type d’accidents industriels.

Opération de nettoyage après la marée noire de l’Exxon Valdez (1989). Charles N. Ehler

Toujours plus au nord

Les tentatives d’exploitation de l’ANWR ont faibli au cours des décennies suivantes. Comme si les compagnies pétrolières et gazières avaient réalisé que la mauvaise publicité des forages en Arctique dépassait de loin les bénéfices qu’ils pouvaient en tirer. Ce fut un motif de satisfaction pour les militants écologistes.

Mais aujourd’hui, les compagnies pétrolières s’intéressent à nouveau à cette région, et tout particulièrement aux eaux situées au large des côtes des mers de Tchouktches et de Beaufort. Leur attention se porte moins sur la satisfaction des besoins immédiats que sur les tendances de fond qui dominent le secteur de l’énergie :

Les gisements de « Hard Oil » : la plupart des gisements faciles d’accès ont été exploités. En conséquence de quoi, l’industrie de l’énergie tente actuellement de redéfinir les projets qui pourront être menés à bien, tout particulièrement en cas de hausse du prix du baril. Qu’il s’agisse de forer toujours plus profond en offshore, de convertir les sables bitumineux en pétrole ou de vaincre les défis techniques liés aux forages dans l’Arctique, tout cela est désormais envisagé de façon concrète. Une fois de telles initiatives lancées, il faut des années et d’énormes fonds pour les mener à bien. Les plans d’exploitation ne sont donc pas abandonnés facilement.

L’impact du réchauffement de l’Arctique : la réduction de la couche de glace a provoqué une sorte de ruée vers les terres polaires de la part de la Chine, de la Russie et d’autres nations qui cherchent à sécuriser ces réserves d’énergie devenues accessibles.

Les politiques américaines actuelles : cet été, le président Obama a surpris de nombreux observateurs en donnant son feu vert à Shell pour commencer à forer en Arctique. À l’approche de l’élection présidentielle aux États-Unis, cette position a été contestée par Hillary Clinton, qui s’est prononcée contre de nouveaux forages. La plupart des candidats républicains soutiennent, à l’opposé, l’exploitation de ces ressources.

Des forages toujours controversés

Le coup de projecteur apporté par l’affaire Shell sur les forages en Arctique ne manque pas de susciter à nouveau le débat. Les sujets autour desquels les pros et les anti-forages s’opposent sont les mêmes depuis le début de l’exploitation de la région, dans les années 1960. Il est toujours question des défis technologiques et climatiques auxquels doivent faire face les industriels, des impacts sur la faune, la flore et les peuples indigènes vivant dans la région, de la forte mobilisation des organisations environnementales.

Pour mener à bien leurs projets en Arctique, les compagnies pétrolières et gazières doivent relever ces défis. Avant de jeter l’éponge, Shell avait connu une série de revers freinant ses projets d’extension de ses exploitations en Arctique : en 2013, sa plate-forme pétrolière « Kulluk » s’échouait en Alaska et, en mai dernier, des centaines de « kayaktivistes » bloquaient Polar Pionneer, une autre plate-forme de Shell conçue comme base pour de nouveaux forages offshore en Arctique, dans le port de Seattle.

Si Shell a renoncé, les intérêts politiques et économiques qui motivent l’exploitation de la région restent décisifs ; les zones polaires du Grand Nord ont peu de chance d’être désertées, et le seront d’autant moins que la glace fond…

This article was originally published in English