Au cœur de l’Espagne franquiste, le coup de crayon féministe de Núria Pompeia

Une illustration tirée de « Mujercitas » Illustration tirée de « Mujercitas » avec l'aimable autorisation d'Agustín Pániker

Entre 1936 et 1939, l’Espagne connaît une terrible guerre civile opposant les partisans de la République à ceux du Général Franco, auteur d’un Coup d’État visant à rétablir dans le pays un régime autoritaire d’idéologie nationale-catholique.

La victoire franquiste sonne le glas de toutes les avancées obtenues depuis 1931 par le peuple et notamment par les femmes. Durant la Seconde République, les nombreuses militantes ont en effet obtenu le droit de voter, de divorcer, de se faire avorter ou de travailler librement. Cette émancipation est réduite à néant avec l’avènement de la dictature franquiste, pendant laquelle les femmes disparaissent de l’espace public. La toute première loi franquiste, le Fuero de Trabajo (Charte du Travail) de 1938, indique clairement que la femme mariée doit être « libérée » de son travail pour pouvoir se consacrer à son foyer et que, pour les autres, l’exercice d’un emploi salarié sera régulé par l’Etat.

Franco instaure également une allocation pour épouse à charge et la majorité de la femme est élevée à 25 ans, ce qui implique qu’elle doit rester jusqu’à son mariage – ou son entrée dans les ordres – confinée dans le foyer paternel.

De fait, durant toute la dictature et malgré le taux de croissance sans précédent que connaît l’Espagne dans les années 1960, qui fait exploser dans les foyers le budget alloué à l’alimentation, à l’habillement et aux biens de consommation durable, le modèle de référence féminin est la femme au foyer. Si les femmes des classes populaires travaillent dans les usines, les champs ou le secteur des services, pour celles dont le mari est doté d’une bonne situation, l’idée même de travailler est difficilement justifiable, puisque rester au foyer est une marque ostentatoire de la bonne position sociale du mari.

Après un mouvement, dans les années 1920, où les femmes prennent conscience de leur aliénation et rejettent le rôle traditionnel d’« anges du foyer », ce repli est clairement calqué sur la vie des bourgeoises du XIXe siècle pour lesquelles l’absence d’activité professionnelle était un signe extérieur de statut social confortable, respectueux de l’idéal de la maîtresse de maison économe et prudente.

L’identité de la femme se concevait alors à partir de la maternité et du mariage ; sa maison était le seul horizon dans lequel elle pouvait se réaliser en tant que femme, en effectuant les tâches domestiques. Comme le dit Anne Martin-Fugier, « La femme devient la souveraine d’un territoire où exercer son pouvoir : son Ménage ».

Núria Pompeia, artiste engagée

La couverture de « Mujercitas » Éditions Kairos

C’est dans ce contexte peu épanouissant pour les femmes qu’intervient Núria Pompeia, dessinatrice espagnole (catalane) née en 1931 et décédée en 2016. Son œuvre graphique a dénoncé sans relâche les injustices sociales, notamment la manière dont la société patriarcale soumettait les femmes jusqu’à nier leur capacité à être des sujets pensants et décisionnaires.

Les premières œuvres de Núria Pompeia furent publiées à l’époque de la dictature franquiste – dans la presse ou via des maisons d’éditions françaises ou encore à compte d’auteur puisque son mari était éditeur – alors que les femmes n’avaient pas droit à la parole et que le mariage était le but ultime de leur éducation. Dans Mujercitas particulièrement, Núria Pompeia représente la femme dans son « royaume ».

Mujercitas est une satire pédagogique au service de la libération de la femme, qui met en contradiction les stéréotypes sur la femme et la réalité de la lutte féministe. Publié en 1975, le livre oppose une jeune aristocrate du XIXe siècle, représentative des valeurs traditionnelles de son époque mais également, implicitement, de l’ère franquiste, à une jeune femme moderne et féministe des années 1970.

Sans ménagement mais avec beaucoup d’humour, Núria Pompeia croque le foyer où règne la femme mais elle y associe toutes les composantes de l’enfermement et de l’aliénation :

  • la salle à manger et la cuisine sont des lieux « enfermants » : les caricatures représentent la femme prisonnière sous des verres à pied gigantesques, entravée derrière des couverts aussi grands qu’elle ou ligotée dans un faitout à la manière d’un gigot ;

  • la chambre est moins un lieu harmonieux qu’un espace de compromission et de négociation. En effet, Núria Pompeia dénonce explicitement ce que l’on peut qualifier de prostitution domestique : dans sa dépendance financière totale à l’égard de son époux, rétif à lui donner une nouvelle fois de l’argent afin qu’elle puisse faire les courses familiales, la femme tente de l’amadouer en l’entraînant vers le lit conjugal. Satisfait, le mari consentira à la « récompenser » ;

  • dans le salon, la femme est représentée sous les traits d’une serveuse ou d’une soubrette alors que le mari est confortablement installé dans un large fauteuil ; le salon est également le lieu où la femme brode et coud. Elle y passe des heures, or la couture n’est plus un mode de subsistance, une source de revenus comme au XIXe siècle, mais bien plutôt le moyen de la maintenir dans un espace restreint en lui donnant à effectuer des travaux d’aiguille longs et fastidieux mais prétendument indispensables.

  • les intérieurs sont toujours très coquets : il y a un vase rempli de fleurs sur le guéridon, les murs sont ornés de cadres représentant une famille heureuse et souriante, la table est couverte d’une nappe fleurie et le garde-manger est plein.

L’« ange du foyer » remplit parfaitement son rôle et l’image symbolisant le mieux son asservissement est celle la montrant pliée en deux, portant toute la maison sur ses épaules. Tous les attributs de son statut y apparaissent, que ce soit l’électroménager censé être libérateur, le linge à repasser ou encore le pot-au-feu en train de cuire.

Portrait de Núria Pompeia. Avec l’aimable autorisation d’Agustin Pániker

Préoccupée, décontenancée, la femme courbe l’échine car elle sait que si elle faillit, c’est toute la maison qui s’écroule. Elle en est la gardienne aussi bien que l’esclave.

Bien qu’apparemment simples et sans fioritures, les dessins de Núria Pompeia sont d’une grande violence et d’une grande expressivité. Ils révèlent que le foyer n’est pas le lieu d’épanouissement promis et fantasmé. Sous Franco, l’injonction du devoir de maternité était plus féroce que jamais, avec une Église au pouvoir renouvelé et exacerbé. Encore sous l’emprise du Code Napoléon, l’époux avait de nombreux droits sur sa femme, bien vite utilisés contre elle et la reléguant à son espace domestique, jugé seul digne de ses compétences.

Heureusement, la démocratie est revenue en Espagne et, maintenant, les femmes évoluent en toute liberté dans l’espace public. Núria Pompeia a continué, après la mort de Franco, à œuvrer pour la cause des femmes, avec des illustrations de livres sur la contraception ou encore des campagnes d’information sur les droits des femmes et leur importance dans la société.

Illustration tirée de l’album « Mujercitas ». « Mujercitas », avec l’aimable autorisation d’Agustin Pániker

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