Au-delà de l’Espagne, la crise bouscule les systèmes partisans d’Europe du Sud

Alexis Tsipras (à gauche) et Pablo Iglesias (à droite), deux nouvelles figures sur la scène européenne qui se sont imposées. Fanis Xouryas/Flickr, CC BY-SA

Après les élections générales du 20 décembre, la formation d’un nouveau gouvernement en Espagne constitue désormais un vrai défi, dans la mesure où aucun parti ni coalition « naturelle » de droite ou de gauche ne peut compter sur une majorité claire à la Chambre des députés. À ce stade, on ne peut que souligner à quel point ce scrutin s’inscrit dans une série de bouleversements ayant touché les systèmes partisans d’Europe du Sud.

Au-delà de « votes-sanction » contre les gouvernements en place, on a en effet assisté à des changements dans la structure même de la compétition pour le pouvoir. Ces changements ont coïncidé avec l’ampleur particulière prise par la crise de la zone euro dans cette région, qui a entraîné des chocs sociaux et démographiques, mais aussi des mobilisations citoyennes de masse. Elle a également projeté des thèmes économiques, mais aussi démocratiques et institutionnels au premier plan du débat public.

Les maîtres d’œuvre de l’austérité fortement pénalisés

Dès les premiers scrutins ayant suivi la grande récession de 2009 et les plans d’austérité qui n’ont pas tardé à être lancés, un vote pénalisant les gouvernements en place pouvait être repéré dans la plupart des pays membres à la périphérie sud de l’Union européenne (UE). Dans le cas espagnol, c’est le Parti socialiste (PSOE) qui en a fait les frais en 2011, avec la perte de 15 points des suffrages exprimés et de 59 sièges par rapport au précédent scrutin de 2008. La même année, son homologue portugais rejoignait aussi les rangs de l’opposition avec un score de 28 % contre 36,6 % deux ans plus tôt. Mais c’est évidemment le cas grec qui fut le plus spectaculaire, avec l’effondrement durable du PASOK (centre-gauche) en 2012. Ce parti, habitué à osciller autour de 40 % des suffrages, se situe aujourd’hui bien en dessous de la barre des 10 %. Enfin, en 2013 en Italie, tous les soutiens du gouvernement technocratique de Mario Monti (de droite et de gauche) furent eux aussi sanctionnés dans les urnes.

En dépit des récits souvent enjolivés de la « reprise » économique connue par certains de ces pays, le mécanisme de vote-sanction ne s’est pas démenti jusqu’à présent. Les commentateurs évoquant la « victoire » du Parti populaire (PP) en Espagne, comme ils avaient parlé de celle de la droite portugaise début octobre, vont ainsi un peu vite en besogne. Certes, dans les deux cas, les formations concernées sont arrivées en tête de l’élection. Pour autant, elles ont accusé des reculs massifs en voix et en sièges, les privant d’une majorité reposant sur leurs seules forces. Il faut rappeler que le PP vient de réaliser sa pire performance depuis sa (re)fondation en 1989, en perdant 16 points et 64 sièges par rapport au précédent scrutin général.

Dans la périphérie méridionale de la zone euro, le rejet des partis au pouvoir depuis la crise a donc eu tendance à se confirmer, et ceci dans des proportions significatives. Il n’y a pas de véritable contre-exemple pour le moment. En Italie, où le prochain scrutin général aura lieu au plus tard en 2018, l’étoile du président du Conseil Matteo Renzi a quelque peu pâli depuis son succès aux élections européennes de 2014. Son avance dans les sondages s’est d’ailleurs très nettement réduite pour la véritable épreuve du feu que constitueront les élections législatives. En Grèce, le maintien électoral de Tsipras en septembre s’est réalisé au terme d’un bras de fer inédit avec les pouvoirs européens, et concerne surtout un nouveau membre du club grec des partis de gouvernement.

De nouveaux compétiteurs face à des partis de gouvernement en déclin

C’est, en effet, une des singularités de la région que d’avoir vu émerger et percer des alternatives nouvelles ou jusqu’alors cantonnées à la marginalité politique. Le cas de Syriza est le plus impressionnant, puisque ce parti de gauche radicale grec a multiplié son audience électorale par huit entre 2009 et 2015. En Espagne aussi, la gauche alternative s’est hissée à un étiage historique grâce à Podemos. Les 20 % atteints par cette formation représentent une prouesse alors qu’elle ne concourait pas aux précédentes législatives et n’obtenait encore que 8 % aux élections européennes de 2014. Son équivalent de droite Ciudadanos, lui aussi absent en 2011, obtient en outre 14 % des suffrages. Enfin, on oublie souvent que depuis l’effondrement du centre-droit en Italie, le Mouvement 5 étoiles fondé par Beppe Grillo s’est installé comme le premier parti d’opposition face à Renzi.

À cet égard, il faut souligner que la seule « fenêtre d’opportunité » de la crise n’explique pas tout. Les nouveaux entrants dans le jeu partisan des sociétés d’Europe du Sud ont fourni un travail politique consistant non seulement à produire une offre programmatique répondant aux demandes de la société, mais à la formuler et à la diffuser d’une façon originale. L’ascension de Podemos constitue, de ce point de vue, un cas d’école, quand les atermoiements de la gauche radicale italienne font en revanche figure de contre-exemple. Actuellement, « l’autre gauche » française (essentiellement le Front de gauche, mais aussi Europe Ecologie-Les Verts) semble plutôt glisser vers ce second pôle. Son éclatement interne, ainsi que la professionnalisation politique et le passé d’alliances avec le PS de plusieurs de ses composantes, se mêlent à la difficulté de renouveler son langage et ses références.

L’irruption de ces nouveaux compétiteurs participe d’une volatilité électorale, d’une fragmentation et d’une polarisation des systèmes partisans du sud de l’Europe. Depuis la crise, ces tendances sont apparues ou se sont accélérées de telle sorte que le fonctionnement ordinaire de ces systèmes en a été bouleversé. Après quelques années de transition post-dictature, la compétition politique en Grèce, en Espagne et au Portugal s’était en effet organisée depuis les années 1980 autour de deux grands partis de droite et de gauche, qui alternaient régulièrement avec l’appoint éventuel de plus petits partis. En Italie aussi, la tendance observable et souhaitée par les acteurs politiques dominants était celle d’une bipolarisation droite/gauche de la vie politique.

Vers un changement structurel de la compétition partisane ?

Dans ce dernier cas, comme nous l’avons signalé, l’inclassable et « attrape-tout » Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo dépasse pour l’instant les partis de droite dans les sondages. En Grèce, la gauche radicale s’est substituée à la social-démocratie comme principale force de gauche, mais ne peut gouverner qu’avec le soutien de la droite nationaliste des Grecs indépendants. Paradoxalement, alors que le « nœud coulant » des créanciers ne cesse de se refermer sur Tsipras, la scène politique grecque est encore organisée selon la division pro-/anti-austérité qui avait prévalu en janvier 2015.

En Espagne, l’élection du 20 décembre représente une rupture avec le bipartisme imparfait profitant au PP et au PSOE. Ce dernier ayant continué à reculer même après quatre ans dans l’opposition, le score cumulé de ces deux poids lourds n’a jamais été aussi faible. Podemos et Ciudadanos ne sont certes pas assez forts pour se substituer à eux au pouvoir, mais le sont suffisamment pour les obliger à des arrangements sans précédent s’ils veulent gouverner. Au Portugal enfin, aucun nouvel acteur n’est apparu dans le paysage politique, mais une coalition parlementaire inédite s’est nouée pour permettre aux socialistes de gouverner, avec là encore un niveau électoral historique pour la gauche radicale.

Seul le recul historique permettra de faire le tri entre les transformations sans lendemain et les plus durables. Il n’en reste pas moins que depuis l’éclatement de la crise dans la zone euro, les changements politiques systémiques les plus importants se concentrent dans les maillons les plus faibles de cette zone, en particulier au Sud. Leur ampleur et leur rapidité contrastent avec la « viscosité » de la vie politique dans beaucoup de pays « centraux », qui ne sont toutefois pas épargnés par certaines tendances de fond (dont le déclin de la participation électorale et des grands partis de gouvernement). Les pays d’Europe du Sud apparaissent ainsi la pointe avancée d’un processus d’érosion de la base populaire du « consensus » qui prévaut parmi les élites dirigeantes de l’UE.

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