Au-delà d’Erasmus, repenser le Grand Tour universitaire du XXIᵉ siècle

Le séjour d'études à l'étranger est désormais une étape incontournable des cursus universitaires. Anglestudio/Shutterstock

Au XVIIe siècle, rares et riches étaient les privilégiés anglais qui, accompagnés d’un tuteur, sortaient de leur île à 20 ans pour se rendre notamment en France et en Italie, à la recherche d’un contact avec la culture, la langue, l’art et les coutumes continentales européennes. Cette expérience, qui durait en moyenne deux ans, fut appelée le « Grand Tour ».

Certains contemporains critiquèrent durement cette pratique, comme l’économiste Adam Smith en personne qui alla jusqu’à l’attribuer à la mauvaise formation dispensée par les universités de référence (Oxford, Cambridge). Pour d’autres, voyager hors des frontières de l’Angleterre relevait d’une thérapie médicinale ou d’une nécessité extrême (et point du plaisir d’apprendre, bien entendu). Ils étaient quelques-uns à craindre que ces voyages favorisent des conversions du protestantisme au catholicisme.

Toutefois, comme en attestent des fragments de lettres de l’époque, l’historien de l’Université d’Exeter, Jeremy Black, dans son livre The British Abroad : The Grand Tour in the 18th Century souligne que certains se félicitaient de ces décisions de partir à l’étranger et y voyaient une façon d’accélérer l’évolution personnelle ainsi que la maturité intellectuelle de l’individu.

Sillonner le globe

En Europe, à cette époque, le commerce maritime favorisa un élan de curiosité chez de nombreux voyageurs qui entreposèrent chez eux des raretés inimaginables dans des salons ou cabinets dénommés « wunderkammern » en allemand et « mirabilia » en latin. C’étaient des pièces dont les objets invitaient au rêve : dessins, plans, manuscrits, instruments de musique, fossiles, armures et squelettes d’animaux.

Au XIXe siècle, avec le niveau d’éducation croissant de la bourgeoisie européenne, on vit diminuer la distance qui séparait celle-ci de l’aristocratie en matière de voyages culturels, comme le relève l’ethnologue européen de l’Université de Lund (Suède), Orvar Löfgren, dans son livre On holiday. A history of vacationing.

Ces voyageurs n’eurent alors de cesse de sillonner tout le globe terrestre. Ils initièrent l’habitude mondaine et romantique de le représenter de façon picturale, littéraire et musicale. Ils donnèrent à leur tour forme, fond et prestige à l’observation directe, en tant qu’explorateurs autodidactes (Ernest Shackleton et Roald Amundsen), ou chercheurs empiristes de toutes les faune, flore et paysages possibles – le cas de Charles Darwin en est une claire illustration).

Nous laisserons intentionnellement de côté le XXe siècle européen en raison de sa connexion, du point de vue des voyages, à un tourisme plus national dans les pays du Sud et plus international dans ceux du Nord, un tourisme dominé en tout état de cause par le travail et le loisir ou le divertissement en tant que motivations premières et d’une durée/nombre de nuitées faible.

Privilégier la qualité à la quantité

Si l’on transposait au XXIe siècle les idéaux des XVIIIe et XIXe siècles, on parviendrait automatiquement au « student journey » de ce type : des expériences de vie stimulantes, hors d’Europe (dès la première année d’études), dans des pays à très forte influence présente et future tels que la Chine, la Russie, le Japon, Israël, l’Inde, l’Indonésie, l’Afrique du Sud, le Mexique ou le Brésil, entre autres.

Ce mouvement contribuerait à ouvrir considérablement l’esprit des étudiants européens. Ils cesseraient de se soucier de rentabiliser leurs séjours conventionnels en allongeant leur cursus. À l’inverse, ils se concentreraient sur l’envie de participer à l’évolution du monde, dans le contexte volatile et incertain d’aujourd’hui.

Ils façonneraient très vraisemblablement leur perspective critique en comparant leurs valeurs, styles et principes à ceux d’autres jeunes vivant hors d’Europe. Ils s’exposeraient à une diversité linguistique, culturelle, artistique, solidaire et entrepreneuriale.

Se vanter de la quantité de séjours consommés ou de « miles » accumulés auprès d’une compagnie aérienne, avant de s’enorgueillir de la qualité des expériences vécues, représenterait une perte réelle pour le système éducatif, l’individu et la société dans son ensemble.

Il serait réducteur, pour les universités européennes, de diriger les jeunes vers des séjours dans des universités aux atmosphères semblables à celles des pays d’origine dont ils pourraient revenir sans avoir forcément appris la langue locale ni assimilé la culture du pays choisi.

À l’inverse, il conviendrait de s’ajuster avec plus de conviction au ressentir d’une Génération Z qui a des aspirations, des motivations, des ambitions éducatives et des désirs d’expériences moins formels et plus sociaux que ceux propres au tourisme Inter Raíl d’une époque bien révolue.

Expérience initiatique

Si nous persévérions dans cette attitude, nous continuerions à encourager les étudiants européens à donner la priorité à l’apprentissage de matières identiques dans des facultés très semblables aux leurs (avec à la clé la garantie de l’équivalence de leur diplôme) et à donner moins de poids au choix du pays de destination.

On ne contribuerait pas à créer des opportunités de travail uniques, sources d’évolution et bien rémunérées si les enseignements reçus pendant la période de mobilité ont été identiques à ceux que les étudiants auraient obtenus en restant chez eux.

Alors que l’on assiste à la recomposition d’un nouvel ordre mondial, le défi de la refondation de l’internationalisation éducative passe en grande partie par l’existence d’universités capables de l’intérioriser et de le rendre opérationnel. Nous avons besoin d’un schéma de travail plus dynamique, ouvert, hybride et relationnel.

John Dewey avait affirmé, il y a déjà un siècle, dans son ouvrage Democracy and Education, que l’éducation n’est pas une antichambre de la vie mais qu’elle est la vie en soi, pour ce qu’elle représente d’enrichissement et de signification personnelle. Pour Dewey, dans la théorie, et pour les universités européennes, dans la pratique, les immersions internationales devraient s’associer intrinsèquement à une expérience de vie.

C’est de cela que découle la clé du nouveau paradigme : il y a tout intérêt à ce que le séjour universitaire ait la résonance la plus forte possible. Marcher « pour de vrai » ne consiste pas exclusivement à suivre des sentiers bien balisés. Il convient de se perdre de temps en temps, et de marcher, comme l’évoquait Henry David Thoreau dans son essai Une promenade en hiver, en étant capable de voir, comprendre et apprendre au-delà de l’évidence, du commun et du fréquent.

Voyager ce n’est pas revenir chez soi presque comme on en est parti, avec simplement plus de souvenirs dans nos valises. Voyager c’est fixer des priorités et apprendre à regarder le monde d’une autre façon, en mettant notre âme dans les lieux que l’on foule et observe.

This article was originally published in Spanish