Au travail, Manuel Valls et Benoît Hamon !

Manuel Valls, arrivé second le 22 janvier 2017, au premier tour de la primaire de la gauche. Eric Feferberg/AFP

Durant toute la campagne du premier tour de la primaire, il a été beaucoup reproché à Manuel Valls d’avoir parlé de « deux gauches irréconciliables ». C’est le 15 février 2016, lors d’un rassemblement militant dans sa circonscription, que l’ancien Premier ministre avait voulu rappeler qu’il était opposé au principe d’une primaire de toute la gauche pour 2017.

Sa déclaration, lorsqu’on la relit de près, visait d’ailleurs peut-être davantage la gauche du Front de gauche que la gauche des « frondeurs », mais cette déclaration prêtait à interprétation. Manuel Valls disait qu’il y a « des positions irréconciliables à gauche et qu’il faut l’assumer ». Il ajoutait : « Moi, je ne peux gouverner avec ceux qui considèrent que François Hollande c’est pire que Nicolas Sarkozy ou que Manuel Valls c’est pire que Jean-Marie Le Pen. Je ne peux gouverner avec ceux qui font des meetings, des rassemblements avec Tariq Ramadan, c’est-à-dire aux antipodes de ce que nous sommes, ce débat nous devons l’avoir à gauche. »

L’exégèse de cette déclaration fait sans doute débat à gauche et au sein du PS. Si Manuel Valls dramatisait le trait afin de battre en brèche une primaire allant « de Mélenchon à Macron », force est de constater que la déclaration faite hier soir par l’ancien Premier ministre revient vers cette tonalité dramatisante : « Un choix très clair se présente désormais à nous, et à vous. Le choix entre la défaite assurée et la victoire possible, le choix entre des promesses irréalisables et infinançables et une gauche crédible qui assume les responsabilités du pays. »

La question du travail, miroir des divisions du PS

On retrouve ici des débats très anciens à gauche sur la double question du rapport à l’économie libérale ouverte et du rapport à l’exercice du pouvoir. En analysant le second débat télévisé de la primaire de la Belle Alliance Populaire, nous avions mis en exergue les contradictions et les tensions que l’intégration économique européenne et mondiale faisaient peser aujourd’hui sur la gauche tout entière, mais également au sein du PS. Des questions comme la réduction des déficits publics, les « réformes structurelles » de notre modèle social ou encore les niveaux et bases de l’imposition en France ont, bien entendu, toutes un écho européen. Avec une Commission européenne qui continue d’attendre la France, même si le contexte terroriste et l’ombre de Marine Le Pen font opter pour la patience du côté de Bruxelles.

Le débat difficile auquel nous assisterons mercredi soir fournira une nouvelle illustration que ces questions pèsent d’un poids très lourd sur les différences qui se sont exprimées lors du premier tour de la primaire. Peut-être même seront-elles amplifiées. S’il est sans doute exagéré de parler d’une « guerre des deux gauches » (une expression devenue un peu clichée), on assistera néanmoins à un débat « franc et viril », Manuel Valls n’ayant pas caché sa posture offensive sur le sujet.

C’est la question du revenu universel – ou revenu de base – qui cristallisera ce clivage. Cette mesure phare du programme de Benoît Hamon capte en effet une grande partie des oppositions qui se sont exprimées au sein du PS et de la gauche pendant le mandat de François Hollande, et plus particulièrement à partir de l’arrivée à Matignon de Manuel Valls : la question de l’avenir des 35 heures, les crispations à propos de la loi Travail, le CICE et ses (non) compensations.

Toutes ces tensions montrent que la question du travail et de sa place occupe une place de choix dans les contradictions de la gauche aujourd’hui. Dans une France marquée par un chômage à un haut niveau, après l’échec de « l’inversion de la courbe » dans les délais que François Hollande s’était lui-même fixés, la question du « logiciel » que la gauche peut proposer vis-à-vis de la justice sociale, de la réduction de la pauvreté et des inégalités et de la redistribution passe, sans doute, par une réflexion sur la place du travail dans la société. La primaire a eu le mérite de faire apparaître des débats et des contradictions sur ces questions de fond.

Double symbole

Sans se prononcer ici sur la faisabilité ou la pertinence du revenu de base (on se reportera sur ce point aux analyses très intéressantes de Bruno Palier, spécialiste à Sciences Po de la protection sociale et des transformations de l’État providence), on peut remarquer le double symbole qu’elle envoie en creux à Manuel Valls et plus encore à… François Hollande (que personne ne s’aventurait à citer au soir du premier tour de la primaire) : une mesure qui renoue avec une vision de la gauche comme « laboratoire d’idées » et qui rappelle les promesses de 2012 sur la seconde étape du quinquennat qui était à venir, celle de la justice sociale et de la redistribution une fois les comptes publics « restaurés ». Par ailleurs, la dimension « universelle » de cette proposition pose d’importantes et d’intéressantes questions relatives à la citoyenneté et au modèle de l’intégration républicaine.

Derrière l’opposition entre les deux finalistes sur cette mesure, la question qui va se poser (ou que François Fillon pilonnera sur Benoit Hamon si c’est bien lui qui gagne la primaire) est celle, très délicate, de son financement. Le débat qui viendra sur cette mesure mercredi soir ainsi qu’au cours de la campagne présidentielle (dans l’hypothèse Hamon) viendra à nouveau mettre sur le devant de la scène la question de l’agenda européen.

Benoit Hamon avait un peu « chambré » Arnaud Montebourg au mois d’août sur la posture volontariste de ce dernier qui voulait « casser de la vaisselle à Bruxelles ». L’ancien ministre de l’Éducation, bon connaisseur des questions européennes, avait déclaré qu’il « y a un côté puéril et même un peu exaspérant à penser que l’Europe s’agenouillera devant le nouveau président français et que chaque chef d’État attendra sagement sa feuille de route pour adapter sa politique aux demandes du nouveau locataire de l’Élysée. »

Il proposait non pas une rupture spectaculaire avec Bruxelles mais un changement de méthode de travail pour la France impliquant de nouvelles alliances. En est-il resté à cette position ? De quelle manière expliquera-t-il mercredi soir que sa proposition phare est compatible avec la réduction de nos déficits publics et la question, sensible dans l’opinion, des impôts et des taxes ?

Tourmente postélectorale

Si les deux projets qui restent en lice à l’issue du premier tour de la primaire ne sont peut-être pas « irréconciliables », ils coexistent en tout cas très difficilement au sein du même parti. Le score que réalisera le candidat issu de la primaire au soir du premier tour de la présidentielle dictera sa loi de manière plus forte que tout : un score derrière Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon entraînera dans la tourmente postélectorale la plupart des acteurs de la primaire, peut-être même son vainqueur ; un score devant ne serait-ce que l’un des deux lui permettra de prétendre jouer les premiers rôles dans la recomposition et la refondation du PS et de la gauche.

D’ici là, les deux finalistes de la primaire ne peuvent négliger le formidable discrédit qui frappe dans la France d’aujourd’hui la parole des hommes politiques comme l’a montrée la vague 8 du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF. Il s’agit donc pour Benoit Hamon et Manuel Valls d’expliquer aux Français ce que l’on ne fera pas et avec quelles conséquences si leurs principales propositions sont mises en œuvre. Tous les deux ont donné des signes encourageants sur cette voie. Il leur faut prolonger leurs efforts et prendre au sérieux la demande de modestie sur les propositions et de prise en compte de leur faisabilité au sein d’un jeu de contraintes économiques très complexes.

Il faut souhaiter que le débat de mercredi soir permette une confrontation sérieuse et empirique entre deux projets et deux visions de ce que veut dire un gouvernement de gauche aujourd’hui dans le cadre d’une économie globalisée et ouverte sur le monde. Par avance, on les en remercie et on leur dit : « Au travail, messieurs ! »

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