Au Venezuela, deux présidents pour une Constitution

Une fresque à Caracas de Chavez et de son successeur Nicolás Maduro. Juan Barreto/ AFP

Le Venezuela se trouve pris entre deux présidents engagés dans une lutte aux enjeux considérables pour contrôler l’avenir du pays. Celui-ci compte également deux « assemblées nationales », et beaucoup de questions se posent sur la façon dont la Constitution doit être appliquée. Comment le pays s’est-il retrouvé dans cette situation ?

Un nouveau venu nommé Juan Guaidó

Le président Nicolás Maduro affirme être le président légitime du Venezuela, suite à sa victoire aux élections présidentielles de juin 2018.

Le 23 janvier 2019, un mois après être devenu président de l’Assemblée nationale vénézuélienne, Juan Guaidó a contesté la légitimité de Nicolás Maduro et déclaré la présidence vacante. Il a ensuite prêté serment d’assurer la fonction de Président par intérim.

Bien qu’engagé en politique depuis 2009, Juan Guaidó était jusqu’ici peu connu du public. Membre du parti Voluntad Popular (« Volonté populaire »), il a été le second de Leopoldo López, le chef du parti, actuellement incarcéré pour avoir prétendument encouragé des manifestations violentes appelant à la destitution de Nicolás Maduro.

L’indéfectible soutien de la majorité pauvre à Hugo Chávez

La Constitution bolivarienne de 1999, rédigée pendant la première année de mandat du président Hugo Chávez, répondait à la promesse faite par le candidat lors de sa campagne victorieuse de 1998 de remplacer celle de 1991. Beaucoup de Vénézuéliens la qualifiaient, en effet, de simple façade démocratique, servant les intérêts d’une élite riche et corrompue qui contrôlait les deux seuls partis susceptibles de remporter les élections.

Nicolás Maduro était le vice-président d’Hugo Chávez et son successeur naturel après la mort de ce dernier, en mars 2013, cinq mois après avoir remporté les élections pour un troisième mandat.

Durant les années Chávez, le processus électoral a été critiqué par certains observateurs comme la Fondation Carter en raison du favoritisme manifeste dont a bénéficié le gouvernement lors des campagnes, mais le décompte des voix était généralement considéré comme fiable.

Hugo Chávez a facilement remporté la victoire grâce à l’indéfectible soutien de la majorité pauvre du pays, qui a bénéficié de programmes sociaux financés par la manne pétrolière vénézuélienne, laquelle ne profitait qu’aux riches et aux classes moyennes avant l’arrivée au pouvoir du président Chávez.

Nicolás Maduro, l’héritier fragilisé

L’ère Maduro a soulevé davantage d’interrogations sur l’impartialité des campagnes, et les résultats du scrutin. En dépit de la bénédiction d’Hugo Chávez, Nicolás Maduro n’a remporté que de justesse, avec 50,6 % des voix, l’élection anticipée destinée à remplacer le défunt Président.

Des partisans de l’actuel Président Maduro, le 6 février, à Caracas. Youri Cortez/AFP

La position du nouveau chef d’État s’est encore fragilisée au milieu de l’année 2014, quand le prix du pétrole, qui représente 20 à 40 % du PIB annuel du pays, s’est effondré. Le prix du baril est a ainsi chuté de 130 à 30 dollars américains fin 2015.

En décembre 2015, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) de Nicolás Maduro a essuyé une cuisante défaite aux élections législatives. L’opposition a remporté la grande majorité des sièges, assez pour démanteler les programmes mis en place sous Hugo Chávez. Nombre des opposants élus avaient participé à un coup d’État avorté en 2002 et rejetaient la Constitution de 1999, mais tous s’en sont servis comme d’une arme pour tenter de destituer le Président.

Ils ont rassemblé assez de signatures pour réclamer l’organisation d’un référendum révocatoire à l’encontre de Nicolás Maduro, mais le PSUV a suffisamment tergiversé pour s’assurer qu’une victoire de l’opposition se solderait par la prise en main du gouvernement par le vice-président. Les appels au référendum ont donc cessé.

Bataille d’Assemblées

L’Assemblée nationale contrôlée par l’opposition a alors commencé à œuvrer pour ralentir voire stopper la mise en œuvre des programmes d’Hugo Chávez et limiter le pouvoir du Président Maduro. La Cour suprême, contrôlée par le PSUV, s’est servie d’un litige autour de l’élection de trois membres de l’Assemblée pour déclarer l’institution coupable d’abus de pouvoir.

Juan Guaidó, le 6 février, à Caracas. Federico Parra/AFP

La Cour a alors menacé de dissoudre le Congrès unicaméral. Mais Nicolás Maduro a choisi une autre option en chargeant une nouvelle Assemblée constituante (NAC) de réécrire la Constitution et de créer ce qu’Hugo Chávez lui-même appelait « l’État communal ». En théorie, cet État était censé déléguer une grande partie de son pouvoir législatif et du contrôle des finances publiques (presque entièrement issues de l’exportation du pétrole) à des Conseils de citoyens établis au niveau local et régional.

Pour ce faire, Nicolás Maduro s’est servi d’une phrase assez vague de l’article 348 stipulant que « l’initiative de convoquer une Assemblée nationale constituante peut émaner du président de la République siégeant au Conseil des ministres ».

L’opposition ayant refusé de participer à l’élection de représentants à la NAC (le taux de participation était de 41 %), celle-ci est entièrement composée de partisans du Président Maduro. Le 8 août 2017, elle s’est attribuée le contrôle du pouvoir législatif, qu’elle a retiré à l’Assemblée nationale, en s’appuyant sur l’article 349 de l’actuelle Constitution, dont la visée est d’empêcher toute obstruction au travail d’une assemblée constitutionnelle.

La réélection contestée de Maduro

Les autorités électorales ont organisé le scrutin présidentiel de mai 2018 avec six mois d’avance. Bien que constitutionnel, ce laps de temps réduit a compliqué les efforts d’une opposition profondément divisée et incapable de se choisir un candidat unique. Beaucoup ont boycotté le scrutin. D’autres ont soutenu le gouverneur d’un État important.

Nicolás Maduro a remporté l’élection avec 67,8 % des voix (la participation était de 46,7 %, ce qui est faible pour le Venezuela). Le candidat victorieux affirme que cette élection fait de lui le président légitime et accuse l’opposition, les États-Unis et d’autres gouvernements de fomenter un coup d’État.

Juan Guaidó, quant à lui, s’est proclamé président par intérim après que l’Assemblée nationale a déclaré la présidence « vacante », selon les termes de l’article 233, qui autorise un président par intérim à remplacer un président en exercice « en cas d’abandon de sa fonction, dûment constaté par l’Assemblée nationale ».

Juan Guaidó qualifie son action de solution constitutionnelle à la crise économique et politique que traverse le pays. Il a reçu le soutien de nombreux médias dans les démocraties libérales. Nicolas Maduro rappelle de son côté qu’il a remporté une élection, contrairement à Juan Guaidó. Ce dernier a promis d’organiser un nouveau scrutin quand il sera au pouvoir.

L’armée en position d’arbitre

Pourquoi les deux présidents tiennent-ils autant à ce que leur statut soit reconnu comme « constitutionnel » alors que chacun s’accorde à dire que l’armée tient les rênes du pays ?

Tout d’abord, beaucoup de militaires considèrent qu’il est de leur devoir de défendre la Constitution. Ensuite, les deux parties en présence veulent s’attirer les bonnes grâces de l’opinion internationale.

Elles cherchent également à s’assurer le soutien des populations rurales, et des quartiers urbains pauvres, qui estiment que la Constitution de 1999 garantit leur droit, obtenu sous Chavez, d’être inclus dans le processus de décision concernant l’avenir du pays.


Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast for Word.

This article was originally published in Spanish