Politique en jachères

Politique en jachères

Autant en importe le vent : à l’Ouest, il y a du nouveau

L'Amérique a les yeux de Vivien Leigh pour Donald Président. http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-6506/photos/detail/?cmediafile=18824525

« Et maintenant que cette vie n’est plus, je ne suis plus à ma place dans celle que nous menons et j’ai peur. »

Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent.

Violente surprise, sans doute comme le notait Libération, l’une des plus grandes surprises de l’histoire politique des États-Unis : la nation qui est encore la première puissance mondiale, et dont le nouvel élu a juré de confirmer la grandeur, vient de porter à sa tête un Président improvisé ! À l’issue de 18 mois d’une campagne d’une rare et vulgaire brutalité, où l’incantation se mêlait à l’invective et à l’imprécation, voilà Donald Trump désigné chef de l’exécutif par une large majorité des grands électeurs. Bien que – bizarre archaïsme d’un suffrage fédéral indirect – son adversaire malheureuse recueille plus que de voix que lui (plus d’un million après recomptage).

Néanmoins, l’ampleur du raz-de-marée qui traverse toute l’Amérique profonde, balayant au passage le Michigan, la Pennsylvanie, la Floride stupéfie acteurs et observateurs. Le choc de la vague s’écrasant sur le flanc des institutions résonne dans toute la planète, et particulièrement dans la vieille Europe.

L’impromptu de Washington

Certes, le retour au principe de réalité ouvre l’heure d’une certaine modération. Donald Président a d’ores et déjà commencé à couper d’eau le vin de Trump candidat. Un discours apparemment plus consensuel a remplacé l’hyperbole rageuse. Le programme s’allège d’une part des promesses les plus outrancières, l’équipe présidentielle se dessine autour de figures qui appartiennent au paysage de l’establishment ultraconservateur et l’on ménage les cadres républicains. Le grand remplacement des élites pourrait bien se limiter à un banal chambardement.

Mais cela ne saurait dissimuler la profondeur de la rupture. D’abord parce que l’élection présidentielle va plus loin qu’une classique alternance Républicains/Démocrates : elle entraîne dans son sillage une éclatante victoire du GOP (Grand Old party) aux deux chambres du Congrès. Comme l’observent ici Gregory Benedetti et Pierre-Alexandre Beylier, il faut remonter jusqu’à Coolidge en 1924 pour trouver un résultat semblable. Rapprochement non dénué d’ironie quand on sait que Calvin Coolidge était aussi taiseux que Trump est bavard.

Sur fond de revanche, la voie est ouverte à une politique réactionnaire, la plus réactionnaire sans doute pratiquée depuis longtemps aux USA, puisqu’elle puise largement sa sève dans les propos trumpistes sur les femmes, les armes, la peine de mort, les minorités. La possibilité qui sera celle du nouveau Président de nommer des juges ultraconservateurs à la Cour suprême facilitera la concrétisation de ce programme radical.

Ensuite, précisément, il y a la résonance sociale d’une campagne qui, en surfant sur les peurs et les frustrations, réelles ou supposées, d’une Amérique trop silencieuse pour être entendue, a libéré des forces contestataires et une parole xénophobe. Toute une frange du pays profond a cru se retrouver, décomplexée, dans le discours de Trump. Il est des moments où la couleur des sentiments étouffe les ardeurs de la raison.

Encore le voudrait-il, celui-ci ne peut s’exonérer complètement de son message de bouleversement. Et le veut-il vraiment, au-delà des concessions qu’imposent un pragmatisme élémentaire ? Rien n’est moins sûr. Car Donald Trump est aussi imprévisible qu’il était inattendu. Coupée en deux moitiés, géographiquement et socialement séparée par un fossé, l’Amérique hésite. Un seuil a été franchi, laissant augurer une zone de fortes turbulences.

Les surprises du désamour

Ce seul constat suffirait à marquer l’intensité de l’onde de choc provoquée par le 9 novembre américain. Mais au-delà de ses conséquences géopolitiques à venir, la mécanique même de l’événement interpelle et bouscule. L’urne a fonctionné comme les antiques boîtes à surprise : on sait qu’il s’agit d’une petite boîte renfermant un ressort qui se détend quand on ouvre le couvercle et qui présente un objet destiné à surprendre, à faire rire ou à faire peur. Le jaillissement brutal de la figure de Trump a engendré la stupéfaction, prenant à contre-pied politiques, experts, analystes et sondeurs.

Tel un diable sortir de sa boîte… Gage Skidmore/Flickr, CC BY-SA

De leur tour d’ivoire technologique ou scientifique, tous avaient scruté le chemin mais n’avaient rien vu venir. Ou plutôt n’avaient pas voulu voir venir. La preuve n’est plus à faire qu’en matière scientifique, la conformité recherchée se dissout parfois en un conformisme inavoué : la question, la manière dont elle est posée et à qui elle est adressée induisent largement la réponse. Alors, « Seigneur, d’où vient cette surprise ? »

Peut-être pas tant de l’ignorance que de l’incroyance. Si la caractéristique essentielle de la surprise est l’inattendu, la confiance peut se voir tromper par l’espérance. Shakespeare mettait déjà en garde contre cette illusion d’optique lorsqu’il faisait dire à Isabelle dans cette pièce, Mesure pour mesure, dont le titre résonne si bien aujourd’hui : « Ne considère pas comme impossible ce qui est invraisemblable ! »

En allant vite, on peut condenser le choc contradictoire entre le réel et le prévisionnel sur deux éléments, une sous-estimation et une surestimation. Une sous-estimation du ressort des peurs et des colères accumulées dans un électorat marqué par le déclassement et par une addition de racisme et de xénophobie. Mais aussi surestimation de la capacité d’Hillary Clinton à contrebalancer le personnage et le discours de son adversaire.

Hillary Clinton en 2011. Gouvernement des États-Unis/Flickr

L’affirmation réitérée de ses compétences forgées par son expérience, son soutien à la cause des minorités, la perspective de la première accession d’une femme, toutes choses qui n’ont pas suffi pour l’imposer. Elle n’a rassemblé que 54 % de l’électorat féminin, quand Obama en avait recueilli plus de 55 % au scrutin précédent ; les minorités se sont moins mobilisées en sa faveur. Quant à sa capacité à gouverner, reste à apprécier si elle n’a pas joué à contre-sens : n’a-t-elle pas heurté le désir de changement et contribué à l’assimiler encore plus au « clan » des gouvernants avec lequel les électeurs trumpistes voulaient en finir ?

Le souffle ultra-marin

Vu de l’Europe, le 9 novembre des États-Unis prend des allures de séisme dont on redoute les répliques. C’est qu’à l’évidence, il s’insère dans une chaîne d’événements, comme le Brexit au Royaume-Uni, ou l’imposante montée des populismes dans nombre de pays de l’Union. Il ne peut être considéré comme un fait strictement endogène, mais doit s’apprécier dans la logique d’une mondialisation des échanges dont il forme un épisode assez remarquable.

Transparaissent aisément des facteurs communs qui s’ordonnent autour d’un constat : l’affirmation par un nombre significatif de citoyens d’un double rejet. Celui d’un néo-libéralisme exacerbé, qui draine avec lui un cortège de ruptures industrielles d’inégalités croissantes, voire de déclassement ; simultanément, celui d’une social-démocratie qui se montre incapable d’apporter les remèdes adaptés aux dysfonctionnements du système, et dont s’éloignent à grand vote les couches populaires. C’est dans ce double rejet que s’écrit le désamour pour les élites dirigeantes, ouvrant le chemin aux incertitudes électorales que l’on connaît.

Certes il faut se garder de deux excès : l’anamorphose, qui fausse la perception de l’image en la caricaturant ; l’instrumentalisation au service de sa cause. On a vu l’illustration franco-centrique de ces deux manipulations à des fins de récupération partisane, soit pour affirmer sa filiation naturelle avec le trumpistme, soit pour se poser en unique rempart contre lui. Les États-Unis ne sont pas la vieille Europe : ils disposent de caractères, de traditions et d’institutions différentes.

L’Amérique rouillée (ici à Homstead en Pennsylvanie). Roy Luck/Flickr

Ainsi, le mode de scrutin qui, dans une offre politique bipartisane, épouse une structure fédérale propice aux additions différentielles ; ainsi une position différente dans la mondialisation dont profite très largement une partie de l’Amérique ; ainsi une société cloisonnée dans laquelle une mosaïque de minorités cohabite plus ou moins lâchement ; ainsi, surtout, une histoire conflictuelle qui reste à fleur de peau, portée par un racisme structurel, auquel huit ans de présidence Obama a pu fournir un prétexte à explosion.

En France, le racisme prend la forme de la xénophobie, c’est-à-dire qu’il est dirigé contre les populations migrantes et les étrangers. Aux États-Unis, la xénophobie se surajoute à un racisme interne, dirigé contre des Américains d’une autre couleur de peau.

Double désamour

Mais, mutatis mutandis, certains invariants méritent d’être soulignés. D’abord, il y a ce que nous venons d’évoquer sur les effets pervers de la mondialisation, et qui dans les vieux États industriels sont particulièrement ressentis. Ajoutons-y deux éléments. L’impopularité des candidats, qui a été un des facteurs déterminants du scrutin. Dans les derniers sondages réalisés avant le vote, seuls 40 % des Américains se déclaraient satisfaits de l’offre politique des deux grands partis. Un score sans précédent aussi faible dans l’histoire américaine. Si une majorité détestait Trump, seule une minorité se retrouvait dans la candidature Clinton. En matière électorale, l’amertume peut empêcher les vases de communiquer.

De ce double désamour résulte une mobilisation électorale nettement inférieure à celle de la précédente alternance. Et l’analyse électorale met en évidence le déficit fatal d’attraction vers Hillary Clinton, pour laquelle n’ont pas voulu voter ceux qui n’adhéraient pas au discours de Trump. Au bout du compte, 90 % des électeurs républicains resteront fidèles au candidat décrié de leur parti.

L’autre invariant, c’est la coupure entre le monde des villes et le monde des champs. Le 9 novembre U.S. met en relief une carte totalement tranchée entre le rural et l’urbain. Or ce phénomène, la France le connaît bien maintenant : 2015, tant aux élections départementales qu’aux régionales, a consacré une expansion formidable du FN dans le rural profond et dans les petites villes. L’exemple de la Nièvre, département symbolique s’il en est pour la gauche socialiste, parle de lui-même : sur 312 communes, 309 ont placé en tête au premier tour des régionales la liste du Front national !

Nouvelles frontières

Sur fond d’impopularité des élites gouvernantes, en giflant le politiquement correct, en bousculant les vieux appareils partisans, en se jouant des analyses et des prévisions, Donald Trump a ouvert une brèche menaçante d’incertitudes, que le vent amène sur une France inquiète et désorientée. La frontière électorale ne passe plus désormais entre le probable et le possible, mais entre le plausible et l’improbable.

Le jour où tout a commencé : Trump annonce sa candidature. EPA/Justin Lane

Notre système partisan peine à formuler une offre politique rénovée, comme le spectacle navrant des primaires en offre témoignage, travaillé qu’il est par une triangulation meurtrière, sur fond de perpétuation mortifère des prétentions au pouvoir. Saura-t-il s’ouvrir au changement souhaité ? Pourra-t-il échapper à l’emprise des habitudes et des partis ? Autant de questions qui laissent la France en état d’urgence après l’épisode américain.

Commentant celui-ci, Emmanuel Macron écrivait : « Rien n’est jamais écrit d’avance. » Fallait-il y lire le prélude à son annonce de candidature dont l’objectif, manifeste, est de bousculer le jeu politique convenu ?

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