Aux législatives, les Espagnols ont refusé le changement

Mariano Rajoy a déjoué les pronostics et paraît le mieux placé pour se succéder à lui-même. Jose Jordan / AFP

À l’issue des nouvelles élections législatives, le 26 juin 2016, le paysage politique espagnol a connu de nouveaux bouleversements inattendus qu’Oriol Junqueras, le leader de la gauche indépendantiste catalane, a résumé d’un trait : les Espagnols n’ont pas voulu le changement.

Le quadripartisme, une réalité politique

Premier constat, le quadripartisme est désormais une réalité politique profondément ancrée : le binôme traditionnel qui opposait le Parti populaire (PP), à droite, au Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), à gauche, est définitivement remplacé par un jeu à quatre avec l’émergence de deux partis contestataires : Ciudadanos (« Citoyens ») au centre-droit et Podemos (« Nous pouvons ») à gauche, allié pour la circonstance aux néo-communistes de Izquierda Unida (« La gauche unie ») et aux écologistes sous la bannière « Unidos-Podemos ».

Au vu du système en place, la formation d’un gouvernement stable paraît désormais difficile : le roi est censé la confier au chef du parti majoritaire qui doit emporter une majorité absolue de 176 sièges au Parlement, ou bien une majorité relative à l’issue d’un second vote. Mais compte tenu de ce quadripartisme, aucun parti n’est plus en mesure d’obtenir à lui seul cette majorité.

Les résultats électoraux des élections législatives de décembre 2015 n’avaient pas permis de dégager une majorité stable : après six mois de tractations, le chef du PP, Mariano Rajoy, a refusé la tâche que lui confiait Philippe VI, à cause de la faiblesse de son parti puni par la corruption et par son isolement politique. Le chef du PSOE, Pedro Sánchez, a alors tenté de constituer une coalition de gauche, bénéficiant de l’appui du centre-droit. Mais l’intransigeance de Podemos, qui revendiquait une place prépondérante dans la future coalition, a fait échouer ce calcul, aboutissant à la convocation de nouvelles élections.

La déception Podemos

Aujourd’hui, le PP sort renforcé de cet échec de la gauche, en élargissant le nombre de ses députés qui passe de 123 à 137. Ciudadanos qui a joué la carte de la gouvernementabilité a reculé, passant de 40 à 32 députés. Il a sans doute aussi été victime d’un « vote utile » qui avait poussé en décembre 2015 les électeurs de droite mécontents à joindre de nouveau le PP.

Pablo Iglesias en difficulté après le vote du 26 juin 2016. GUE/NGL/Flickr, CC BY-NC-ND

À gauche, tous les sondages donnaient gagnante la coalition menée par Podemos sur le PSOE. Mais surprise ! Non seulement le PSOE a limité les dégâts (passant de 91 à 85 députés) mais Podemos a perdu un million de votants, passant de 69 à 71 députés – un gain ridicule au regard des attentes de la gauche radicale. Les électeurs ont sans doute voulu sanctionner l’attitude intransigeante de Pablo Iglesias, le leader de Podemos, pendant les six mois que dura la législature précédente.

Ainsi, tant à droite qu’à gauche, les partis contestataires ont échoué à renverser l’hégémonie des partis traditionnels : les Espagnols ont reculé devant la perspective d’un changement profond du paysage politique, consolidant la position des partis de gouvernement. Il est certain que le Brexit a joué en faveur de ce vote de prudence qui évite d’ajouter de l’incertitude à l’incertitude.

La droite en passe de gouverner

Reste à Mariano Rajoy à constituer une majorité stable : une alliance avec le centre droit semble envisageable mais elle ne totaliserait que 169 députés. Où trouver les 7 députés manquants pour obtenir une majorité absolue ? Ici, les petits partis jouent un rôle crucial : si l’alliance avec le Parti canarien (1 député) ou le Parti nationaliste basque (PNV, conservateur) semble acquise, celle avec les Catalanistes conservateurs (CDC, 8 députés) échouera sur la question du référendum pour l’autodétermination de la Catalogne que ces derniers réclament.

On s’achemine donc au Parlement vers un second vote à majorité relative, seulement possible si le PSOE accepte de s’abstenir : en effet, une coalition des gauches (PSOE+Unidos Podemos, soit 256 députés) serait suffisante pour empêcher l’intronisation du PP.

Le PP a donc gagné les élections mais son accession au pouvoir est paradoxalement commandée par l’attitude du PSOE : si le bureau politique socialiste exclut toute alliance avec la droite, il pourrait opter pour l’abstention afin de favoriser une sortie de crise et favoriser la gouvernementabilité de l’Espagne.

Une cruelle guerre des gauches à l’horizon

Ce choix pourrait être conforté par le fait que le PSOE n’est plus en mesure de proposer une alternative de gauche crédible : non seulement l’entente avec Podemos est fortement compromise par les événements des six derniers mois mais de plus, l’alliance de ces deux partis serait de toute manière insuffisante car 20 voix manqueraient pour atteindre la majorité absolue. Or, on voit mal Ciudadanos prêter main-forte à une éventuelle coalition de gauche, cette option lui ayant été reprochée par les électeurs. Quant aux partis basques et catalans de gauche (Esquerra Republicana de Catalunya, 9 députés, et Bildu, son équivalent basque, 2 sièges), leurs exigences indépendantistes sont incompatibles avec les engagements unitaires du PSOE.

Alberto Garzon, le leader des néo-communistes d’Izquierda Unida déçu par les résultats des législatives du 26 juin 2016. Jorge Guerrero/AFP

Les analystes estiment donc que le PSOE penchera pour l’abstention, au risque d’approfondir la fracture avec Podemos. Et il n’est pas certain que ce dernier sorte renforcé d’une telle confrontation : d’une part, les électeurs semblent tenir ce parti pour responsable de l’échec de l’alternance ; d’autre part, Podemos est traversé de contradictions importantes entre les tenants d’une alliance avec les néo-communistes (Pablo Iglesias), sanctionnée par les mauvais résultats que l’on connaît, et ceux qui jouent la carte de la transversalité droite/gauche (Íñigo Errejón) qui fut jusqu’à présent la clé du succès de cette formation.

Quant au PSOE, il n’est pas le cadavre politique que beaucoup prédisaient et le leadership de Pedro Sánchez est renforcé contre sa rivale andalouse, Susana Díaz. De la capacité du PSOE à se renouveler dépend sa survie. La « guerre des gauches » s’annonce donc cruelle. Une situation qui n’est pas sans rappeler la configuration politique française.