Banlieues : pourquoi un « plan » dédié n’est pas la solution

A Créteil, près de Paris (ici en avril 2012). Jacques Demarthon/AFP

Depuis plus de 40 ans, la France souffre de ses banlieues. Constatant que le problème persiste malgré la mise en œuvre de multiples « plans », le président de la République vient de refuser de prendre à son compte le « plan Borloo », dernier de la série. Mais son discours sur les banlieues est à son tour mal accueilli par un grand nombre d’élus de terrain ! Pour les « plans banlieues », y aurait-il comme une fatalité du rejet, et de l’échec ?

Pour en sortir, le Président propose de changer et de méthode, et de rythme. Le plus judicieux ne serait-il pas d’aller plus loin encore, en changeant carrément d’approche ? En effet, un « plan banlieues » a pour principale limite de ne parler que des « banlieues », c’est-à-dire d’ignorer, par là même, certaines dimensions essentielles du problème qu’il prétend traiter. Il nous semble nécessaire de prendre clairement conscience du fait que la solution au problème des banlieues n’est pas dans les banlieues.

Un problème de mixité sociale

Les « plans banlieues », mais aussi la nouvelle « méthode » proposée par Emmanuel Macron, se focalisent sur la banlieue comme ensemble de « quartiers » où les difficultés s’accumulent, jusqu’à devenir insurmontables. Mais, pour bien voir le problème, il faut élargir le champ d’analyse, et appréhender la situation française dans son ensemble. Car à quoi s’opposent les banlieues ? Aux « cœurs de villes » ? Aux « quartiers chic » ? Aux « territoires privilégiés » ? Mais il existe des banlieues chic et chères ! Que cache alors la dichotomie : banlieues versus « le reste du territoire » ?

La banlieue n’est pas une unité autonome, qui serait comme une île dans un territoire urbain. Elle n’est telle que par référence à ce dont elle se distingue. Et ce qui la caractérise, du moins pour la banlieue faisant problème, est moins sa séparation d’avec « l’en-ville » (comme aurait dit l’écrivain Patrick Chamoiseau), que la situation socio-économique des « gens » (vocabulaire Mélenchon) qui la peuplent. Pour l’essentiel, le problème dit des banlieues est un problème de « mixité sociale », c’est-à-dire de répartition inéquitable des populations dans un ensemble urbain, ou sur un territoire national. C’est à cette répartition qu’il faut s’attaquer.

Le risque de l’hémiplégie

Ce qui est à changer est essentiellement la concentration, en un même lieu, d’une même population pauvre et précaire. Et donc, symétriquement, la concentration opposée d’une population socialement, culturellement, et économiquement favorisée. C’est pourquoi il est inutile de s’épuiser à vouloir changer la situation des « banlieues » par des mesures qui ne concerneraient qu’elles. Tout « plan banlieue » court le risque de l’hémiplégie.

On rend volontiers l’État responsable de tout, surtout quand on est un élu local. On peut comprendre la colère et la souffrance des maires. Mais, le problème étant finalement de réduire la fracture sociale, dont la problématique dite des banlieues n’est en quelque sorte qu’une expression, ou une concrétisation, que peut faire l’État ? Cette fracture a de multiples dimensions : urbanistique, certes ; mais aussi économique, sociale, historique et culturelle. Le défi principal étant de travailler à une répartition équitable des populations dans les ensembles urbains, on est en droit d’attendre de l’État qu’il s’attaque, avec les moyens dont il dispose, à cette répartition même.

Pour une politique active de répartition équitable des populations

En ce domaine, la seule mesure intelligente, parce que fondée sur une vision d’ensemble, grâce à une prise en compte des deux éléments de la dichotomie, a été prise par le gouvernement Jospin, avec la loi SRU. Cette loi repose sur une décision dont le bien-fondé nous paraît incontestable : contraindre toutes les communes à accueillir des logements sociaux. Le logement est un levier d’action essentiel, mais à condition qu’on le fasse jouer d’abord en dehors des banlieues, par une mesure de justice et de solidarité se traduisant au niveau national. Que chaque commune prenne sa part, et participe à l’effort qui les concerne toutes. De même qu’il faudrait imposer partout l’implantation de centres d’accueil des migrants !

De façon complémentaire, mais à condition donc que l’effort ne se réduise pas à cette seule mesure, qui ne touchera que les banlieues en difficulté, il faut tenter de diminuer le nombre (tant absolu que relatif) de logements sociaux quand manifestement leur présence est trop importante. Ce qui implique la destruction d’immeubles sociaux, et l’implantation d’immeubles destinés à l’accession à la propriété. Car, d’une part, la présence massive de logements sociaux a pour effet de concentrer, et de retenir, de façon majoritaire, une population défavorisée. Alors que, d’autre part, ces logements constituent un espace d’accueil privilégié pour les primo-arrivants, qui vont venir s’échouer dans les quartiers déjà les plus en difficulté, comme cela s’est produit à la « Villeneuve » de Grenoble.

Il est certes impossible de rédiger en quelques lignes un programme visant la répartition équitable des populations, d’autant plus que derrière cette répartition se cache l’enjeu d’une plus juste répartition des richesses. Si bien que seule la progression vers une société plus juste, et moins inégalitaire, est de nature à apporter une solution pérenne au problème dit des banlieues.

De l’insuffisance des mesures simplement matérielles ou étatiques

On peut faire deux dernières observations.

La première est que, certes, le problème d’équipements dans les territoires est important. Tout « territoire » gagnera à être bien équipé. Mais ni le combat, ni le levier d’action, essentiels, ne sont là : la « Villeneuve » de Grenoble ne manquait d’aucun équipement. Et pourtant : elle a hélas, aujourd’hui, bien des aspects d’un « quartier ghetto ».

Le Parc Jean Verlhac, dans le quartier Villeneuve, à Grenoble. Milky/Wikimedia

La deuxième est qu’il ne faut pas tout attendre de l’État, et qu’il appartient à chacun, individuellement, de contribuer au combat. Un seul exemple : les « banlieues » s’enflamment sous les mauvais coups des trafiquants de drogue. Mais personne n’a jamais contraint quiconque à se droguer ! Les choses n’iront-elles pas mieux dans les banlieues (et ailleurs !) lorsqu’un nombre significatif de Français auront décidé d’arrêter de se détruire dans la consommation de drogues ? Ou lorsque certains jeunes habitants auront compris que leur mal-être éventuel ne justifie en rien des incivilités ou des violences dont le premier et le plus sûr effet est de rendre la vie plus difficile dans le quartier, en imposant à ses habitants des souffrances supplémentaires, dont ils se seraient volontiers passés ?

Tout compte fait, la priorité n’est pas à un plan banlieue, mais à un plan d’équilibre des territoires urbains, dans le cadre d’une lutte résolue contre les inégalités socio-économiques. Ainsi qu’à un plan d’éducation éthique de l’ensemble de la population française. En prend-on le chemin ?

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