Bolivie : les leçons à tirer de la crise de l’eau de 2016

Novembre 2016, La Paz. Une femme attend le ravitaillement en eau. Aizar Raldes/AFP

La ville bolivienne de La Paz, capitale la plus haute du monde (elle s’étend de 3 020 à 4 000 mètres d’altitude), a été bouleversée fin 2016 par une crise majeure des services d’eau ; les échos de cet événement ne cessent de résonner, révélant les immenses défis auxquels l’agglomération paceña est confrontée.

À l’heure où se tient le 8ᵉ Forum mondial de l’eau à Brasilia et où l’on redoute l’annonce du « jour zéro » au Cap en juillet prochain, quelles leçons tirer de cette récente crise de l’eau bolivienne ?

Responsables et usagers pris de court

Une urbanisation incontrôlée et une population mal recensée dans les zones sud de la ville, un barrage majeur (Hampaturi) dont les niveaux baissent de manière préoccupante dès le printemps 2016, un manque d’anticipation et diverses difficultés de communication entre institutions : en novembre 2016, 94 quartiers de la zone Sud de La Paz se trouvent privés de services d’eau potable pendant plusieurs semaines.

Panorama des niveaux historiquement bas du barrage Hampaturi, en 2016. urgentebo/Luis Garandillas

Cette année-là, La Paz n’est pas la seule ville bolivienne concernée par la sécheresse ; mais l’ampleur et la nouveauté du phénomène dans la capitale semblent prendre de court responsables, gestionnaires et usagers des services.

Si la fragilité du système était déjà perceptible dès 2008, suite à un éboulement occasionnant une coupure majeure de service, l’épisode de fin 2016 joue un rôle de détonateur bien plus impactant, aucun incident évident ne permettant de justifier une telle crise.

Comment expliquer cet épisode ?

Il faut prendre en compte plusieurs facteurs : la fragilité croissante des ressources en eau venant alimenter la capitale ; le changement climatique, occasionnant la fonte des glaciers (première réserve d’eau) ; l’importante sécheresse de 2016.

Mais au-delà de cette précarisation des ressources, des recherches ont démontré le rôle déterminant des aspects techniques, institutionnels et politiques dans la fragilité du système. Outre leur rôle dans la genèse de la crise, ces dimensions ont connu de tristes répliques dans la phase de gestion de l’événement.

Les paradoxes de la crise

Cette crise est intervenue paradoxalement dans un contexte particulier où les plus hautes autorités ont cherché à faire de l’eau un symbole politique fort.

Depuis l’accession d’Evo Morales au pouvoir en 2006, la Bolivie joue en effet un nouveau rôle sur la scène internationale en matière de promotion d’objectifs écologiques et de lutte contre le changement climatique ; le pays a notamment fait reconnaître l’eau comme un « bien commun mondial ».

Devenue un symbole de la lutte contre la privatisation depuis les dénommées « guerres de l’eau » de Cochabamba (2000) et de El Alto (2005), la Bolivie a également largement investi le thème de l’eau sur le plan national : retour à une gestion publique des services de la capitale et reconnaissance des formes communautaires de gestion de l’eau, création d’un ministère dédié (de 2006 à 2009) et inscription dans la Constitution des principes de « non-marchandisation », de « bien commun » et d’« accès au droit humain » liés à cette ressource.

Autre paradoxe de la crise, la ville de La Paz, très riche en eaux souterraines (plus de 360 rivières circulent sous la cité) se retrouve partiellement privée d’eau du fait de l’exclusivité de la dépendance technique des usagers au réseau urbain alimenté par trois grandes retenues d’eau en amont. Dans l’urgence, des puits sont creusés, des ruissellements à même la roche sont utilisés et chacun, autorités comme citoyens, reprend conscience de son environnement immédiat.

Dernier étonnement : ce sont les quartiers les plus prospères, les plus récemment urbanisés et équipés en « service officiel » qui sont victimes de la crise. Dans certaines zones, plus modestes, à l’image des quartiers à flanc de montagne (laderas) ou en marge de la ville – notamment dans la zone sud où existent des « petits systèmes » communautaires auto-organisés pour la gestion de l’eau –, les habitants ont moins souffert de la crise.

Ces « petits systèmes » proposent un service peu onéreux, aux standards de qualité inférieurs au grand système et impliquant une nécessaire participation des usagers aux travaux collectifs de maintenance. Souffrant d’un manque de reconnaissance au regard des services officiels, mais répondant pourtant à une demande sociale forte, ils ont montré une forte capacité de résilience au cours de cet événement de 2016.

Prises de conscience par ricochet

Au-delà des multiples tensions générées par la crise – entre voisins et usagers, entre usagers et autorités, entre institutions sectorielles, entre services gouvernementaux –, cet épisode semble également avoir constitué un élément déclencheur pour que les autorités centrales et locales repensent leur politique.

De nouveaux projets d’infrastructures, des propositions pour des reconfigurations institutionnelles du service à l’échelle métropolitaine et des financements de projets de recherche pour une meilleure compréhension des dynamiques urbaines et des usages de l’eau ont ainsi été initiés.

Côté usagers, la crise a mis en lumière la rareté et de la fragilité de la ressource en eau, les enjeux d’hygiène et de santé publique portés par les services d’eau potable, la nécessité de mieux maîtriser la consommation, etc. Elle a également montré qu’une ville riche en eau comme La Paz pouvait souffrir des mêmes difficultés qu’une autre, comme Cochabamba, régulièrement exposée aux épisodes de pénurie d’eau.

Des recompositions aux frontières urbaines

La crise de l’eau de 2016 est particulièrement révélatrice des « chocs » qui secouent le pays. Que ceux-ci soient naturels (changement climatique, sécheresse) ou sociaux (nouvelle structure de l’État depuis l’arrivée d’Evo Morales, tensions politiques, urbanisation), c’est la résilience même du système qui est menacée. Et ce alors que les prédictions climatiques, accompagnées d’un processus d’urbanisation toujours croissant et incontrôlé, laissent entrevoir une multiplication des possibilités de crises dans les années à venir.

Dans un tel contexte, c’est la politique de « grands projets » qui semble prendre le dessus, au détriment d’une politique d’éducation à l’environnement et de gestion de la demande en eau (meilleure maîtrise des consommations), que nombre d’experts environnementaux souhaiteraient pourtant voir mise en avant.

Depuis cette crise, la politique de service menée par l’entreprise publique de l’eau opérant à la Paz s’attache à prévoir l’extension du réseau dans les quartiers périphériques, jusqu’alors exclus de la zone de service grâce à de meilleurs niveaux de production attendus.

Dans de nombreux cas, ces quartiers ne semblent pas souhaiter abandonner totalement les « petits systèmes », à la fois par méfiance envers les capacités des institutions publiques à gérer la ressource et par précaution en cas de nouvelle sécheresse.

Les jeux de pouvoir entre usagers, entre communautés, entre autorités sur ces territoires à la frange urbaine – liés au contrôle de la ressource et aux besoins croissants en services –, incarnent les débats actuels sur équilibres écologiques et anthropiques. Ils nous rappellent plus que jamais l’importance des décryptages sociologiques et politiques pour des recherches de terrain sur le devenir des villes.

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