Bonnes feuilles : la tyrannie des questions

Poser des questions, tout un art. Unsplash/ William Stitt, CC BY-SA

Comment et en quoi l’acte de poser une question serait-il à condamner ? Questionner, selon les Romains, n’est-ce pas rechercher, s’informer, enquêter ?

Autant de verbes à consonance positive. In quaestione alicui sum esse, littéralement « être en question pour quelqu’un », signifie en latin classique être recherché par quelqu’un. Quaerere, c’est chercher à savoir, en ne s’épargnant par ailleurs aucun moyen, dont la torture. L’exercice universitaire de la quaestio, au Moyen Âge, est la mise en cause d’un texte, qui de passif devient actif. Pour Jacques Le Goff, « la quaestio, au XIIIe siècle, se détache même de tout texte. Elle existe en elle-même. Avec la participation active des maîtres et des étudiants, elle fait l’objet d’une discussion, elle est devenue la disputatio ».

Une imparable légitimité

L’acte même de questionner passe, en philosophie, pour une légitime volonté de savoir. Pour le pédagogue genevois Olivier Maulini – l’un des rares théoriciens de notre sujet – « la question monte la garde, en permanence. Elle anticipe, elle prévoit, elle surveille. » Ne serait-elle pas le propre de l’homme ? Un individu peut se questionner lui-même. Dans un dialogue, poser une question à l’autre fait partie d’un processus de mutuelle connaissance. Dans le cadre d’un groupe, quand un individu pose une question au groupe dans son ensemble ou à l’un de ses membres, il signe et prouve dans ce geste même son appartenance au groupe. En conséquence, prendre la parole à la suite de toute forme de discours (qu’il s’agisse d’une conférence, d’une communication dans un colloque ou un congrès ou d’une réunion ouvrant à débat) non seulement est souhaité, mais exigé. Cette nécessité proviendrait-elle d’une vive curiosité intellectuelle partant d’un aveu d’ignorance, d’une inextinguible soif du savoir d’autrui, du désir de débattre ? Sous ces motivations a priori innocentes et spontanées, se cachent en réalité de profonds enjeux de pouvoir et de compétence.

Poser une question est une modalité d’engagement de la personne. Corps et esprit s’y voient mêlés ! C’est d’abord un acte vocal : la voix est nue ou amplifiée (un microphone est relié à des haut-parleurs). Cela peut être aussi (faut-il le regretter ? Nous en reparlerons) un acte écrit : sur un papier, sur un smartphone, sur un fil de live Tweet… C’est un acte corporel. Le questionneur adopte une posture précise : il est assis, debout, penché, etc. Il est sobre dans son comportement ou gesticule. Ce faisant, il répond à un discours d’autorité (le conférencier est généralement sur une estrade, possède un micro, etc.). De manière plus générale, poser une question est un acte mental fondamental, acquis (ou non) dès la toute petite enfance. C’est aussi – et d’abord – un geste profondément culturel. Il fait partie de l’habitus humain, notion chère à Pierre Bourdieu (et avant lui à Émile Durkheim et Norbert Elias), décrivant un ensemble d’habitudes et de dispositions, propre à une culture ou à un milieu social, inculqué à l’individu au cours de la socialisation.

Peu importe la souffrance qu’elle entraîne souvent, la prise de parole est devenue exigence de parole. L’expression orale est devenue une injonction. La majorité des discours oraux publics appellent, ou mieux provoquent, les questions – sans possibilité d’opposition ni de recours. Une conférence donnée sans la possibilité pour le public de poser des questions est jugée par toutes et tous comme une conférence ratée, comme un monologue totalitaire, un mépris ouvert pour le public présent. Cela est même impensable. Qu’importe si le public ne souhaite pas poser de questions. L’essentiel aura été de les proposer (« La parole est à la salle ! »).

C’est que poser une question en public entraîne l’adhésion, sinon aux propos du locuteur dominant, tout au moins au système qui permet précisément d’intervenir. On donne alors à l’auditeur l’impression de pouvoir prendre des décisions (je pose ma question), alors que les choix qui s’offrent à lui sont strictement encadrés – une seule question, pas de dialogue, etc. La question se fait alors soumission car elle met l’intervenant en position de force, même si la question est violente et se fait revendicative. La parole est de fait asymétrique ; derrière une apparence d’égalité – chacun parle –, seule la parole de l’intervenant l’emporte puisque celle des auditeurs n’est sollicitée qu’après, et n’est finalement qu’accessoire. D’ailleurs, quand les actes d’un colloque sont publiés, les débats suivant les interventions ne sont quasiment jamais transcrits.

Assister à une conférence comprend de subir les questions qui y seront posées. Subir ? Allons donc. Il est en effet rare de voir le public se sauver à toutes jambes avant la séance rituelle des questions – ou alors c’est qu’il se fait tard, ou que les conférenciers ont dépassé le temps qui leur était imparti. Il y a consentement. Le public n’est pas contraint physiquement de rester. N’est-ce pas là un exemple accompli de ce que le philosophe italien Antonio Gramsci appelait l’hégémonie culturelle ? Car la contrainte sociale est forte. Dans le cadre d’une conférence, vos voisins vous jugeront pleutre ou timoré si vous ne posez pas de questions. Lors d’un colloque ou d’un congrès, le questionneur s’exhibe devant ses pairs. Sa prestation lui vaut bonne réputation ou mépris, elle est pourvoyeuse de statut. Le poseur de question forcera l’admiration par sa science, son tact, sa vivacité d’esprit. Ou il ennuiera et suscitera malaise ou impatience. Posée à point dans un colloque, une « bonne question » est la promesse d’une promotion, ou à tout le moins d’une certaine notoriété dans le cercle des présents (universitaires, clients ou autres pairs). La dictature des questions existe donc bel et bien. D’où cette question : le devoir de l’homme et de la femme n’est-il pas de se révolter ?

Une nécessaire révolte ?

Devant l’empire de la question, que faire ? Se replier et se taire ? Continuer à poser des questions ? Dans ce dernier cas, il faut savoir que toutes et tous ne sont pas égaux devant l’impératif questionneur. Certaines ou certains sont timides et réservés, d’autres rêvent pendant l’exposé. D’aucunes et d’aucuns, comblés, se contentent de ce qu’ils ont entendu, ou en sont pleinement satisfaits. D’autres pensent qu’interroger le conférencier est incongru, et serait – comme jadis en Orient – une impolitesse. L’aspect clos d’une conférence, icône parfaite, objet rond et singulier, en séduit beaucoup, sans que soit imposé l’appendice des questions. Certaines et certains sont angoissés (parfois c’est peu dire) à la perspective de devoir poser une question dont ils n’ont nulle idée. D’autres même passent l’entière conférence à chercher, dans une grande anxiété, la question qu’ils pourront poser… au point finalement de ne plus écouter l’intervenant. Un cauchemar qui vire vite à l’obsession.

L’ouvrage de Jacques Berlioz est paru aux éditions Arkhê. Editions Arkhê

Il est donc temps de prendre au sérieux la question, qui renvoie tant au savoir qu’à autrui (pertinente, ma question ?), tant au désir d’apprendre qu’à la compétence (ou comment poser une bonne question), tant à l’apprentissage (comment maîtriser l’interrogation, tant sa forme et son contenu ?) qu’à l’ambition individuelle (que va m’apporter de poser des questions ?). Dans un monde occidental où un discours – en général scientifique – débité devant un public, étroit ou large, est interrogé en retour, il est socialement primordial de posséder l’art de poser de bonnes questions. Toute question suppose un rapport de pouvoir, car qu’est-ce que poser une question sinon se soumettre au locuteur dominant – le conférencier par exemple – et par là assumer sa sujétion ? Aussi peut-il s’avérer utile de connaître les tenants et les aboutissants de ce rituel. Bref, poser habilement, voire avec perversité, des questions, ne serait-ce pas déjà s’indigner et se révolter ? Entrer dans le système pour mieux le détruire. L’air est connu. Le siffler sera-t-il un acte révolutionnaire ?

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