« Brexit », une Affaire Dreyfus à l’anglaise

Dans une rue du West Yorkshire (où Jo Cox a été assassinée) le 16 juin. Benjamin Bâcle/DR, Author provided

Si la campagne accompagnant le référendum sur l’appartenance à l’Union européenne a pu, parfois, se révéler virulente, voire violente, c’est depuis jeudi 16 juin dans une atmosphère de gueule de bois généralisée qu’elle s’est poursuivie. Le meurtre ce jour-là de la parlementaire Jo Cox par un homme soupçonné d’avoir des liens avec l’extrême droite a abasourdi le Royaume-Uni, au point d’amener les deux camps à suspendre leurs campagnes respectives jusqu’au début de cette semaine. L’événement, au-delà du choc et de l’incrédulité, a saisi à la fois l’essence du débat qui avait lieu jusque-là, et enclenché une légère altération des tendances.

La campagne « Leave » en eaux troubles

Jo Cox, qui n’avait été élue que treize mois auparavant, était l’une des porte-parole de la campagne « Remain », et avait plus d’une fois fait allusion à la place grandissante que prenait la question de l’immigration dans le débat, observant dans un article récent que, si certaines inquiétudes liées à cette question étaient légitimes, elles n’étaient pas suffisantes pour justifier un vote en faveur du « Brexit ». Et d’ajouter :

Pendant que le camp « Leave » essaie de distraire les votants [avec ce genre de considérations], ses arguments économiques pour quitter l’Union ont été complètement démolis par tous, du président des États-Unis aux petites et moyennes entreprises du Yorkshire.

C’est cette « distraction » qui, tragiquement, a fini par emporter la parlementaire. La question des liens de Thomas Mair, son assassin, avec certains mouvements d’extrême droite, s’est posée dès le début, alors que les témoins de la scène rapportaient l’avoir entendu crier « la Grande-Bretagne avant tout ! » « Britain First ! » est aussi le nom du groupe d’activistes nationalistes dont Mair est soupçonné être proche…

Un mémorial spontané pour la député travailliste Jo Cox près du Parlement.

De sa souscription au magazine sud-africain pro-apartheid S.A. Patriot à sa réponse aux juges lui demandant de donner son nom (« Mort aux traîtres, liberté pour la Grande-Bretagne ! »), les informations ne manquent pas qui permettent de tirer des conclusions sur la nature de l’assassinat.

Ce qui n’a pas empêché une certaine presse, et les tabloïds tels que le Daily Mail et le Daily Express en premier lieu, de minimiser cette connexion, en mettant l’accent sur le caractère individuel de l’attaque, au moyen de gros titres sur la douleur de la victime ou l’isolement et les problèmes de santé mentale de l’attaquant. Ironiquement, ce sont ces mêmes publications qui n’ont de cesse d’ériger des cas isolés en preuves sans appel du fait que l’immigration au Royaume-Uni est « hors de contrôle », et ce en grande partie en raison de sa supposée sujétion à l’Union européenne.

Un prospectus mettant en garde contre l’immigration potentielle des pays comme la Turquie, supposés joindre l’Union dans un futur proche… Benjamin Bâcle/DR, Author provided

Étayant le travail de fond des tabloïds, les sorties du camp « Leave » jouent sur l’ambiguïté entre immigration et crise économique, immigration européenne et afflux d’étrangers non-européens et possiblement musulmans, entre immigration et terroristes. Ainsi au dos d’une brochure de provenance non immédiatement identifiable, se proposant de donner des « faits » importants au votant, trouve-t-on, une carte de l’Europe où les pays dont il est « prévu » qu’ils rejoignent l’Union – du Monténégro à la Turquie – sont de couleur rouge, tandis que d’autres, limitrophes – la Syrie et l’Irak –, sont colorés d’un rouge plus clair. Le tout sans légende ni explication autre que le message implicite selon lequel ces derniers pays sont, bien évidemment, dangereux.

Une affiche dévoilée par Nigel Farage le jour de la mort de Jo Cox va dans le même sens : la photo d’une file de réfugiés d’origine ethnique non identifiée piétinant résolument l’herbe verte des côtes britanniques, flanquée de la légende « Point de rupture : l’Union européenne nous a tous trompés ».

Mais le prodige de cette campagne reste de suggérer, comme dans la brochure susmentionnée, que le Royaume-Uni, une fois libéré de l’obligation d’investir dans l’Union et les immigrés, pourra sauver ses hôpitaux, ses services sociaux, en somme son État-providence. Difficile de prêter cette intention à des politiques tels que Boris Johnson ou à Nigel Farage sans sourire.

Un « contrôle » tout relatif

Cette nébuleuse d’associations – et de raccourcis – s’organise autour de la notion de « contrôle », et de la conviction que ce contrôle, avant de devenir membres de l’Union européenne, les Britanniques l’avaient. Peu importe que certains tenants du « Remain » fassent remarquer que le peuple britannique n’a jamais véritablement été aux commandes, que les propriétaires, les entrepreneurs et les financiers l’ont toujours été et le resteront. Ou encore que la Grande-Bretagne qu’ils souhaitent tant arracher des griffes du Léviathan européen était avant lui sans doute plus inégalitaire, et bénéficiait de moins de garanties en termes de droits humains, de droit du travail ou de libertés individuelles. La rhétorique du retour à une nation autonome, pure de toute interférence externe et en possession d’elle-même balaie tout devant elle.

Le mot « contrôle » est une forme d’incantation destinée à mettre tout le monde (ou presque) d’accord. C’est là l’un des risques d’une démocratie tirant vers le populisme, comme l’observait déjà Tocqueville : « Ces mots abstraits qui remplissent les langues démocratiques, et dont on fait usage à tout propos sans les rattacher à aucun fait particulier, agrandissent et voilent la pensée ; ils rendent l’expression plus rapide et l’idée moins nette. » L’idée de raccourcis qui « voilent » autant qu’ils « agrandissent » la pensée prend une résonance particulière dans un contexte où ceux qui se disent en faveur de l’autonomie tendent à abdiquer leur esprit critique en se soumettant à la logique implacable des tabloïds.

Ultime débat, à Wembley, le 21 juin.

Le « contrôle » en question paraît encore plus équivoque si le vote du 23 juin est vu comme un symbole en creux du sentiment de déficit démocratique qui habite les citoyens d’un pays pilonné par un discours continu de crise et d’austérité. Ainsi que le suggère le Guardian, un grand nombre de ceux qui se prononcent pour le « Brexit » ont cette véhémence de ceux à qui l’on ne demande pas souvent leur avis, et cet avis, s’il doit exprimer la frustration de millions d’individus se sentant laissés pour compte, ne peut pas être celui de continuer comme avant. Un peu comme si la seule manière de faire de ce scrutin un vote démocratique, c’était d’en faire un vote de contestation et de colère, un pied de nez aux autorités les plus visibles. Il est ici moins question de contrôle que de crever un abcès avancé, fut-ce de la manière la moins constructive.

Deux Royaume-Uni

Mais ce qui est plus intéressant encore est qu’au vu de la rhétorique des deux camps, le référendum apparaît comme investi d’une signification qui dépasse l’enjeu purement politique : les deux conceptions de la société qui s’y opposent farouchement ne sont pas sans rappeler l’Affaire Dreyfus, ou du moins ce qu’en dit Michel Winock lorsqu’il parle des deux systèmes de valeurs qui en émergent : celui des « valeurs universelles (justice, vérité, compassion) » et « celui des valeurs particularistes (la légitime défense de la nation contre ce qui la menace, sous toutes ses formes). »

La célèbre caricature de Caran d’Ache dans le Figaro du 14 février 1898. Larousse/DR

On pourrait pousser le parallèle jusqu’à noter que, de la même façon que les socialistes hostiles à la république bourgeoise ont fini par la soutenir contre la menace grandissante des anti-dreyfusards, un certain nombre des eurosceptiques de gauche, au premier rang desquels se trouve Jeremy Corbyn, ont fini par soutenir l’Europe capitaliste, au nom d’un combat de valeurs plus pressant.

C’est cette tension entre deux visions du monde qui s’est vu ébranlée, autant que cristallisée, par le meurtre de Jo Cox. Alors que, jusque-là, le camp des « Leave » semblait de plus en plus sûr de l’emporter, on peut discerner les signes d’un léger retournement, comme le Financial Times le montre, rendant compte d’une remontée de la livre sterling liée à un rééquilibrage des forces en présence dans les sondages. Une figure importante des conservateurs eurosceptiques, la Baronne Sayeeda Warsi, a annoncé son passage à l’autre camp, observant que « jour après jour, qu’entend-on ? Les réfugiés sont à nos portes, les violeurs sont à nos portes, les Turcs sont à nos portes. »

Cette évolution est-elle liée à l’assassinat de la parlementaire ? Il est difficile d’en être certain. Mais Nigel Farage, pour sa part, ne doute pas qu’il y ait une tentative d’instrumentalisation de l’événement par ses adversaires :

Ce que nous voyons ici est une tentative, de la part du premier ministre et de la campagne « Remain », d’assimiler les actions d’un individu malade aux motivations de la moitié de la Grande-Bretagne, qui pensent que nous devrions reprendre le contrôle de nos frontières, et faire cela raisonnablement.

Si l’intention de Farage est de rétablir les nuances là où elles ont été injustement effacées, on ne peut pas lui donner entièrement tort. Mais n’est-ce pas le propre de sa campagne que de brouiller les pistes, et d’inviter à toutes sortes d’assimilations, de préférence les plus hâtives et les plus fallacieuses ?