Burn-out des dirigeants lors de la perte de l’entreprise : comment réagir

Burnout. Skley via VisualHunt.com , CC BY-ND

L’objet de cet article est d’abord de permettre une meilleure compréhension des liens entre la perte de l’entreprise et le burn-out très souvent vécu par le chef d’entreprise dans ces circonstances. Il s’agit aussi de décrire les mécanismes de ce phénomène souvent évoqué et peut-être aujourd’hui un peu trop banalisé… pour mieux l’anticiper, le traiter et en faire une expérience porteuse de sens.

Pour rappel : plus de 63 000 liquidations d’entreprises en 2015, deux suicides par jour de patrons…

En préambule il faut dire que le burn-out ou l’épuisement n’est pas réservé à des personnes faibles ou fragiles, c’est un peu le contraire ! Ce sont souvent celles et ceux qui manifestent une très forte énergie, un engagement bien au-dessus de la moyenne qui s’exposent à cette forme de dépassement de soi.

L’engagement voire le sur engagement du chef d’entreprise dans le développement de son entreprise peut entraîner son épuisement et le conduire à l’échec.

La perte effective de l’entreprise, sous la forme de la liquidation s’accompagne souvent d’un épuisement total, le burn-out du dirigeant. Dans les deux cas il est important de connaître les manifestations de ces contextes particuliers pour mieux les prévenir, les appréhender, y faire face, s’en dégager de la meilleure façon pour savoir transformer ces expériences en apprentissages clefs.

Cet article s’appuie sur de nombreux et précieux témoignages d’entrepreneurs étant passés par l’épreuve de la perte, de la liquidation de leur entreprise. Il fait suite à une précédente réflexion sur l’échec entrepreneurial.

La situation de perte de l’entreprise entraîne souvent de multiples pertes (financière et biens matériels, statutaire, couverture sociale, rupture des liens : divorce, tensions familiales, importants conflits) comme nous l’avions évoqué dans un précédent article. Ces pertes ne vont pas sans diverses conséquences. Elles génèrent souvent une très grande mobilisation des entrepreneurs qui se traduit par un investissement considérable, et une sollicitation énorme d’attention, de concentration, d’actions, précédent notamment l’issue fatale…

Cette double combinaison d’efforts et souvent de tensions pèse lourdement sur les épaules des entrepreneurs. Il en résulte souvent un état d’épuisement.

Le burn-out du dirigeant bien sûr ne survient pas uniquement dans le cas de la liquidation de l’entreprise. De nombreux écrits et recherches ont été réalisés sur le sujet par le Medef notamment, et par l’observatoire AMAROK dédié à la santé des dirigeants.

Comment définir le burn-out ?

Dans ce terme anglais il y a la notion « brûler de l’intérieur, « se consumer ». La première cause d’un burn-out est physiologique. Il est d’abord dû à un stress important et répété. Le stress est une réaction du corps, qui lui permet de se mettre en alerte le temps d’un danger. Le stress qui devient chronique, voire quasi permanent devient un véritable poison pour l’organisme. La sur-sollicitation permanente, la concentration extrême, l’intensité de l’engagement créent une charge physique, cognitive et émotionnelle qui impacte toute la physiologie de la personne.

En amont « quelques origines » possibles à l’apparition de ces réactions comportementales, cognitives, physiques identifiées chez les personnes :

  • La préoccupation financière et la recherche continue de la performance. Une des grandes causes de stress chronique chez les dirigeants est celle de la préoccupation constante de leur trésorerie, le souci permanent de devoir faire face aux échéances et à la rentabilité économique et financière de l’entreprise. C’est aussi la principale cause des troubles du sommeil.

  • La recherche permanente d’excellence, l’absence de droit à l’erreur. Pour certains l’échec, la baisse de performance, la déficience, la baisse de résultats, le manque ou la baisse de notoriété sont inacceptables, insupportables. L’échec est associé à l’infamie, la honte et peut conduire même au suicide.

  • Le sens aigu des responsabilités. Devoir licencier des salariés représente pour certains une déficience, une trahison, une faute grave qui génère de la culpabilité, de l’angoisse et qui peut conduire à la dépression. Ce sens aigu voire sur aigu des responsabilités conduit souvent à un sentiment de solitude, d’isolement souvent des deux combinés.

  • Le sentiment de « toute puissance » et d’invulnérabilité. Un certain nombre de chefs d’entreprises peut avoir tendance à considérer leur rôle en association avec l’idée de puissance et le sentiment de pouvoir faire face à tout : difficultés, obstacles, impossibilités et d’en être victorieux en toutes circonstances.

Les raisons qui conduisent à ces formes d’épuisement que nous décrivons sont souvent multiples, et c’est l’addition de plusieurs de ces « facteurs aggravants » qui créent les impacts destructeurs.

Les premières manifestations physiques, causes de l’épuisement

Une première manifestation qui peut être à la fois une cause ou une conséquence est celle qui touche le sommeil. En effet, les dirigeants ont tendance à dormir peu pour pouvoir déployer plus d’activités et renforcer leur efficacité. Certains ont une force du travail extrêmement élevé, malgré cela cependant le manque de sommeil répété impacte la qualité de l’attention, l’efficacité dans la durée, et la santé physique et morale.

Il existe plusieurs signes avant-coureurs de l’effondrement, un des plus importants est celui du sommeil. Les troubles du sommeil surviennent souvent très amont de l’issue finale et s’accentuent lors des décisions de fin d’activité, du lancement de la procédure, lors du non-aboutissement des plans de redressement. Lorsque l’entreprise est sur le point d’être liquidée, dans la phase de décision et de mise en place des débuts de la démarche de liquidation le stress, l’anxiété et l’angoisse agissent sur le sommeil.

Un sommeil de mauvaise qualité perturbé par les insomnies engendre une fatigue chronique ingérable à long terme et qui aura de très mauvaises répercussions sur l’activité, sur la lucidité, sur les comportements. La fatigue chronique engendre différents troubles dans le fonctionnement de la personne et peut atteindre le système immunitaire, conduire à la dépression sévère, voire au suicide…

Les manifestations de l’état déclaré et leurs conséquences

Lorsque l’état se prolonge et s’aggrave, on note une accentuation des troubles du sommeil, insomnies, cauchemars, apnées du sommeil, fatigue au réveil. D’autres perturbations viennent s’ajouter et causer des dommages qui vont s’accentuer. Les troubles de l’appétit, du rapport à la nourriture viennent souvent s’ajouter aux douleurs à caractère musculaire lombalgies, foulures entorses, dérèglements gastro-intestinaux, sous la forme de problèmes digestifs aigus, symptômes cardio-vasculaires. Certaines sont physiques, physiologiques d’autres touchent l’humeur et les attitudes.

Des troubles de l’humeur sont également des signaux forts de l’aggravation de la situation. L’irritabilité croissante, l’agressivité verbale, des formes de cynisme à l'égard des autres et de dépersonnalisation dans l’expression prennent le pas sur la tempérance, la qualité relationnelle, et la courtoisie dont peuvent faire preuve habituellement les personnes concernées.

Dans les manifestations profondes, autres que les manifestations physiologiques, la perte de sens et la dissonance cognitive, la perte de confiance en soi ou dans les autres, la perte de l’estime de soi.

C’est ainsi donc que les syndromes dépressifs peuvent s’intensifier.

Comment traverser l’épreuve ?

L’acceptation de la situation et de son état, l’acceptation de l’aide de son entourage représentent la première étape.

La grande difficulté est souvent de sortir du déni pour faire le constat de la réalité difficile à vivre. Il faut accepter également le temps du rétablissement des fonctions vitales et la durée nécessaire pour que cela se fasse véritablement. Cette période peut être variable en fonction de l’état de la personne.

Le corps doit être réparé, l’esprit, et le cœur aussi…

Ce travail ne peut se réaliser seul. Il est important à un moment donné d’accepter de parler, de partager avec d’autres, de se raconter, d’écouter, de comprendre…

Il faut pouvoir transformer peu à peu les émotions négatives : la colère, le dégoût, les regrets, le sentiment de culpabilité, la honte, le sentiment d’infamie en d’autres formes d’émotions. Pour cela il est important de traverser certaines étapes que nous avons présentées dans un précédent article plus global sur l’échec. En ce qui concerne le burn-out il s’agit de sortir d’un état qui a épuisé toutes les ressources de la personne. Il y a cinq étapes :

  1. Se préoccuper en premier lieu de la récupération physique et morale avec suivi et accompagnement médical et psychologique, en fonction de l’état de gravité de chacun. Certains auront besoin d’une coupure complète avec l’entourage professionnel et parfois avec l’entourage personnel, sous la forme d’une hospitalisation spécifique plus ou moins longue.

  2. Se donner le temps de retrouver le goût de vivre des choses simples et d’être dans le présent, retrouver le plaisir de faire des choses que l’on avait plus le temps de faire. Reprendre une activité physique, artistique, savoir aussi ne rien faire.

  3. Se créer un nouveau style de vie différent de l’ancien, respectueux de sa propre santé, accepter un autre rythme de vie plus conscient de soi-même, de ses limites sans aucune culpabilité, et partager une vraie disponibilité avec son entourage.

  4. Mettre à plat la situation vécue, accepter une prise de recul sur soi et sur le contexte. Donner ou redonner du sens à son expérience. Identifier les apprentissages au-delà des épreuves.

  5. Décomposer l’ancienne « image » et recomposer un nouveau puzzle d’un futur projet. Témoigner et partager à son expérience et ses apprentissages. Se projeter et bâtir de nouveaux scénarios pour le futur.

L’expérience du burn-out pour les dirigeants est à la fois une épreuve extrêmement marquante et une opportunité de transformation majeure… dans la mesure où ceux-ci acceptent une remise en perspective souvent radicale et multiple de leur approche, de leur rapport au travail, à la responsabilité et au pouvoir. La transformation passe par la capacité à voir sa propre réalité avec d’autres yeux… et à réinventer sa vie.