La concurrence, ni dieu, ni diable

La concurrence, ni dieu, ni diable

Casinos et bandits manchots, jamais le hasard n’abolira l’économie

Las Vegas, The Freemont Street Experience. Roxanne Ready/Flickr, CC BY-SA

Les machines à sous, comme les loteries, sont des jeux de hasard pur. Cela n’empêche pas les parieurs de croire à la chance et d’imaginer des causalités illusoires. Ils pensent, par exemple, plus facilement gagner le jour de leur anniversaire ou se refaire après une mauvaise passe s’ils jouent plus longtemps. Cela n’empêche pas non plus les économistes de s’intéresser aux casinos à l’instar de n’importe quelle industrie, de chercher alors les causes objectives de leur localisation, de leur stratégie en matière de prix et de leur profit ainsi que de s’interroger sur les effets respectifs du monopole et de la concurrence.

Quel est le prix du jeu ?

Évitez les machines à sous à l’arrivée, ou au départ, de l’aéroport McCarran de Las Vegas. Le prix du jeu est plus élevé dans l’aérogare qu’en ville. Le prix, mais quel prix direz-vous ? Il n’est nulle part indiqué contrairement aux produits vendus dans les boutiques hors-taxes ou aux services de restauration de l’aéroport. De plus, à l’inverse d’autres distractions comme le cinéma, il n’est pas facile à appréhender. Est-ce la somme dépensée par heure jouée avec la machine ? Le montant moyen des paris de chaque partie ? En réalité, phénomène remarquable, le prix ne s’exprime pas ici en monnaie mais en pourcentage.

En effet, le prix est approché par les économistes spécialistes du jeu à partir de la proportion des mises restituée aux consommateurs sous la forme de gains. Ce taux de retour aux joueurs est de l’ordre de 85 % à McCarran contre environ 90 % dans les casinos du Strip. En d’autres termes, vous perdez 15 cents en moyenne par dollar misé en jouant à l’aérogare contre seulement 10 cents en ville. Le prix du jeu de machine à sous est donc défini comme le pourcentage des mises retenu par le propriétaire des machines à sous, soit dans notre exemple 15 % à l’aéroport et 10 % en ville.

Plusieurs indices suggèrent que les consommateurs sont sensibles à ce prix pourtant non apparent. Le pionnier des Gambling Studies, l’économiste W. R. Eadington, cite l’exemple amusant suivant. Vous le connaissez si vous avez déjà joué à la roulette des deux côtés de l’Atlantique. En Europe, elle comporte 37 cases, et vous pouvez parier sur 36 numéros, du 1 au 36. Si la bille tombe dans la case du 0 c’est pour la banque. Aux États-Unis la bille peut finir sa course dans 38 cases car en plus du 0 il y a le 00 qui fait aussi gagner la banque. Mais comme en Europe si votre numéro sort vous gagnerez 35 fois la mise. Le prix de la roulette aux États-Unis est donc de 5,2 % (2/38) contre 2,7 % (1/37) en Europe. Face à ce prix, presque deux fois plus cher, les parieurs sont moins nombreux à jouer à la roulette dans les casinos américains.

Roulette at the Melton Hall Casino Night. Matt Buck/Flickr, CC BY-SA

De même on observe que le prix du bandit manchot est plus élevé dans les casinos dont la clientèle est essentiellement composée de touristes de passage que dans ceux dont la clientèle est locale et régulière. Les joueurs locaux sont plus sensibles au prix : ils l’appréhendent mieux car ils jouent plus fréquemment et le bouche-à-oreille fonctionne mieux entre eux.

La concurrence et le prix

Attention, l’observation précédente ne vaut que si la situation concurrentielle est identique. Dès lors que les casinos s’adressant aux locaux sont plus souvent isolés dans leur zone tandis que les casinos s’adressant aux touristes sont plus souvent situés les uns à côté des autres sur le même boulevard, le prix plus élevé observé dans le premier cas peut être aussi dû à la moindre intensité de la concurrence.

L’effet de la concurrence sur le prix se perçoit immédiatement en comparant la loterie et le casino en France. La Française des jeux détient le monopole des jeux de grattage et de tirage tandis qu’il existe plusieurs sociétés de casinos dont les établissements sont dans certaines zones relativement proches. C’est par exemple le cas en Côte d’Azur. Et bien devinez quoi ? 85 % des mises sont redistribuées aux joueurs des casinos, soit un prix de 15 %, contre 65 %, soit un prix de 35 %, pour l’héritière de la Loterie nationale.

Rue de la Bonneterie à Avignon. Andrea Castelli/Flickr, CC BY

Autres exemples : à la fin des années 1990, le prix des jeux à Las Vegas qui comptait près d’une centaine de casinos était de 5,1 % alors qu’il était plus de moitié supérieur à Atlantic City où n’était alors implantée qu’une douzaine d’établissements ? De même, en Iowa et dans les États limitrophes, le quintuplement du nombre de casinos dans les années 1990 s’était accompagné d’un prix passant de 10 % à 6 %.

Bien entendu la concurrence entre les casinos porte aussi sur de nombreuses autres dimensions. On pourrait citer : la panoplie de jeux offerts, en particulier de table (roulette, baccarat, poker, etc.), même si l’essentiel des recettes des casinos provient des machines à sous ; le décor et l’architecture intérieure comme le suggère le titre du livre d’un consultant spécialisé Designing casino to dominate the competition ; ou encore les services d’hôtellerie et de restauration sur place. Rien de tout cela ne vous étonnera si vous êtes joueur et si vous êtes déjà allé à Las Vegas. On serait d’ailleurs tenté de dire que la concurrence porte principalement sur les autres dimensions que le prix. Elles sont plus aisément observables par les consommateurs. La concurrence prix s’exerce mais elle est forcément faible.

La concurrence territoriale

Elle est à comprendre ici dans une double acception : la concurrence entre territoires pour l’implantation de casinos et la concurrence entre les casinos implantés sur le même territoire. La première oppose des collectivités publiques qui y voient une source de développement économique et, plus sûrement encore, de recettes budgétaires. La seconde oppose des entreprises dans leur choix de localisation et dans leur façon d’attirer le chaland dans leur établissement plutôt qu’il n’entre dans un casino voisin.

Examinons cette double concurrence à la lumière du cas des États-Unis. Longtemps, le jeu y a été partout interdit (à l’exception du Nevada). Seul le bingo était toléré. Organisé par des églises et des associations caritatives, son autorisation se justifiait par son caractère social : recettes utilisées pour la bonne cause ; occasions de rencontres de personnes autrement souvent isolées. Autrefois en Californie, la loi aboutissait même à interdire de jouer au poker sur sa table de cuisine ou de salle à manger.

Tout a changé à la fin du siècle dernier. Le jeu ne reste aujourd’hui interdit que dans un petit nombre d’États, à l’instar de l’Utah, pays des mormons. Les États-Unis sont devenus en quelques dizaines d’années un paradis pour les joueurs de machines à sous.

Las Vegas. MarK Goebel, CC BY

La course à la légalisation du jeu

Ils ont fait aussi le bonheur des économètres. La levée des interdictions s’étant faite dans les États à différentes dates, les États-Unis présentent une diversité de terrain idéale pour l’économétrie. Elle montre que la concurrence entre les États entraîne un phénomène de cannibalisation.

À la légalisation, les premiers casinos se sont souvent installés près des lignes frontière qui séparent les États, en particulier dans les coins. Ce n’est pas parce que le jeu est interdit dans un État que ses résidents ne peuvent pas jouer dans un État d’à côté qui l’autorise. La perte de recettes fiscales du premier auprès de ses résidents l’incite à son tour à légaliser le jeu.

Trois économètres américains ont ainsi établi qu’il y a plus de chances qu’un État légalise le jeu sur son territoire si un État voisin l’a déjà fait et qu’il le légalisera alors plus tôt. Ceci en comparaison, toutes choses égales par ailleurs, à la situation sans État voisin ayant légalisé. Bref, la légalisation des casinos a donné lieu à une course entre les États et les casinos se sont multipliés partout aux États-Unis.

Au début, ce jeu de la concurrence a été à somme positive : les dépenses au bandit manchot augmentent. En d’autres termes, les mises dans les nouveaux casinos de l’État qui légalise en second sont supérieures à la diminution des dépenses dans les casinos de l’État voisin qui a légalisé le premier. La croissance du nombre de casinos augmente la demande pour le bandit manchot. Même chose pour les recettes fiscales, un État en gagne et l’autre en perd mais le total reste positif.

Aujourd’hui, le jeu semble devenu à somme nulle. L’implantation de nouveaux casinos et la multiplication du nombre de bandits manchots n’augmentent plus globalement la demande. Dans certaines régions la concurrence est même devenue destructrice c’est-à-dire un jeu à somme négative. Ainsi dans la région du centre du littoral atlantique (qui comprend notamment le New Jersey avec Atlantic City) l’entrée de la Pennsylvanie, et l’augmentation consécutive du nombre de casinos, s’est traduite par une diminution de la recette régionale. Une explication avancée est que les Pennsylvaniens jouent moins localement que lorsqu’ils devaient jouer à plusieurs dizaines de miles de chez eux. Autant miser longtemps et donc beaucoup une fois sur place après un long trajet !

Le phénomène de cannibalisation s’observe aussi avec la loterie. L’économétrie montre, en Pennsylvanie de nouveau et ceteris paribus sic standibus comme toujours dans ses travaux, que chaque dollar de plus dépensé dans le bandit manchot entraîne une diminution comprise entre 5 et 15 cents des mises jouées à la loterie.

La concurrence spatiale entre casinos

L’expansion de la concurrence entre les États exacerbe la concurrence spatiale (voir ma précédente Chronique sur les céréales pour petit déjeuner) entre casinos car, leur nombre augmentant, la distance qui les sépare se réduit. Un nombre plus élevé de joueurs a alors le choix entre plusieurs établissements pour jouer au bandit manchot. Il a ainsi été montré que dans le Midwest les mises du bandit manchot diminuaient d’environ un tiers par 10 casinos supplémentaires dans la même zone ; ou encore, dans le Missouri, qu’une augmentation de 10 % de l’intensité de la concurrence mesurée à travers le nombre de machines selon leur distance réduisait de 5,7 % les mises d’un casino.

Atlantic City boardwalk. Shinya Suzuki/Flickr, CC BY

Apprenez que l’effet de la distance qui sépare les casinos des alentours d’un casino donné sur ses recettes est la résultante de deux forces contraires. L’une intuitive liée à la perte de clients avec l’expansion du nombre de casinos rivaux ; l’autre, moins intuitive, due à un effet d’agglomération positif : plus il y a de casinos voisins plus la destination est attractive. Pensez à Las Vegas qui attire des hordes de touristes venant de loin pour s’y amuser à perdre leur argent. Sachez aussi que la concurrence spatiale n’est pas seulement locale. Le développement d’Atlantic City a eu un effet dépressif sur la demande pour le jeu à Las Vegas. Même effet sans doute de l’essor de Macao qui est devenu en quelques années une destination internationale de premier choix.

Entraver la concurrence pour un monde meilleur ?

Le jeu d’argent a mauvaise presse. Ne facilite-t-il pas le crime ? Revoyez Casino de Scorsese. Ne suscite-t-il pas des comportements pathologiques d’addiction ? Relisez Le Joueur de Dostoïevski. De plus, ne conduit-il pas à détourner les individus d’activités de production ? Découvrez Thorstein Veblen. Ce socioéconomiste d’avant l’heure a dédié au jeu un chapitre entier de sa_ Théorie de la classe oisive parue en _1899. Il démarre par ce jugement moral : « L’inclination à jouer est un trait de barbares… Elle est un obstacle à l’efficacité productive des sociétés ».

Bandit manchots sur l’île de Saint-Martin. John M/Flickr, CC BY-SA

D’où l’idée bien ancrée de restreindre l’offre et la concurrence. Outre l’interdiction pure et simple, de nombreuses juridictions ont opté pour réguler le secteur en limitant le nombre de licences. En France, les casinos n’ont le droit de s’installer qu’au bord de mer, en station thermale (sans doute pour se distraire de l’ennui des cures !) et dans les villes touristiques de plus de 500 000 habitants. Les demandes d’ouverture sont accordées au compte-gouttes par le Ministère de l’Intérieur. Parfois même une seule licence est accordée, comme dans le cas de la Française des jeux. Le consommateur a l’embarras du choix entre Loto, Keno, Rapido ou encore Astro, Bingo, et autres Défoulo mais tous ces jeux sont pourtant proposés par une unique entreprise.

Dès lors que la concurrence est réduite, la quantité offerte sur le marché est plus faible et le prix y est plus élevé. L’entrave à la concurrence serait alors un bienfait pour la société car il y aura moins d’addiction, de crime et de blanchiment. Elle réduit le coût social selon la formule chère aux économistes. Enfin un monopole vertueux du point de vue de l’intérêt général !

En réalité, ce n’est pas si évident. Tout dépend de la façon dont les consommateurs, en particulier les joueurs maladifs, réagissent à la baisse du prix corrélative à l’augmentation de l’intensité de la concurrence. Imaginez qu’une baisse du prix de 10 % entraîne une augmentation de 9 % de la quantité. Dans le jargon économique on dit que la demande est faiblement inélastique au prix. Appliqué au bandit manchot, cela donne une baisse de 10 % de la partie des mises retenue par le casinotier entraîne une augmentation de 9 % du nombre de paris unitaires. Soit, en multipliant le prix par la quantité, une diminution des sommes misées d’environ 2 % [p(1-0,1)xq(1+0,09)=0,981pq]. Avec ces valeurs, la baisse du prix entraîne donc une baisse des dépenses des consommateurs consacrées au jeu.

Cette baisse des dépenses devrait à son tour entraîner une baisse des effets négatifs du jeu en termes d’addiction, de crime et de blanchiment puisque ces effets dépendent des sommes misées. Par exemple, devant dépenser un peu moins, le joueur maladif a besoin de moins d’argent pour assouvir son vice et a donc tendance à exercer une moindre pression sur son entourage, à s’endetter moins, voire à voler moins, etc. Logique non ? De même, si les sommes misées sont moindres, les joueurs ont moins d’argent en poche, ce qui attire moins les voleurs autour des casinos. Je ne sais pas si cet argument logique ultra simpliste est vrai, mais certains économistes ont montré que la présence de casinos aux États-Unis était bien associée à un faible accroissement de la criminalité locale.

Pour savoir si le monopole ou la concurrence est le mieux du point de vue de l’intérêt général, il est nécessaire de connaître les élasticités de la demande au prix. Pour l’ensemble des joueurs, les travaux montrent qu’elle est faiblement élastique (contrairement au cas chiffré précédent où l’élasticité était faiblement inélastique). Une concurrence plus intense entraîne un prix plus faible et une quantité plus forte et donc cette fois une augmentation des sommes misées et conséquemment du coût social du jeu.

Ne concluons cependant pas trop vite en défaveur de la concurrence. Il est vraisemblable que la demande agrégée, la seule estimée, reflète une demande élastique des joueurs ordinaires et une demande inélastique des joueurs maladifs. Pour les premiers la baisse de prix liée à la concurrence est favorable dès lors que l’on considère que le jeu est une forme de distraction. Ils perdent de l’argent en jouant et en général le savent. Mais aux yeux d’un économiste, cette perte devrait être plus que compensée par le plaisir qu’ils retirent du jeu (émotion, griserie, sortie amicale, oubli des soucis, etc.) sinon ils ne joueraient pas.

Hard Rock Casino. Ted Murphy/Flickr, CC BY

Vue ainsi c’est comme le cinéma : si le prix du bandit manchot baisse les consommateurs y gagnent et cela ne gêne personne d’autre. Seul le jeu maladif est préjudiciable pour le reste de la société. Dès lors une baisse du prix liée à la concurrence peut être favorable à l’intérêt général : l’augmentation de la satisfaction des joueurs ordinaires fait plus que compenser l’augmentation du coût privé et social du jeu maladif.

En conclusion, il n’est pas certain que la limitation de la concurrence dans le jeu de hasard soit justifiée du point de vue de l’intérêt général. La seule chose dont l’économiste soit sûr est qu’elle permet aux juridictions qui l’imposent d’augmenter leurs recettes fiscales. Le profit du monopole est en effet toujours supérieur à la somme des profits des entreprises en concurrence. Par conséquent sa taxation rapporte plus dans les caisses publiques. De là à dire que la limitation de la concurrence dans le casino ou la loterie est un paravent de vertu qui masque l’âpreté au gain fiscal de l’État, il n’y a qu’un pas. Le franchir n’est pas un pari très audacieux : je suis prêt à miser dessus dans l’attente d’analyses approfondies estimant de façon rigoureuse la totalité des coûts et des bénéfices du bandit manchot.

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