Ce que montrent et ce que disent les photographies du petit Aylan

L’une des trois photos de Nilufer Demir qui ont fait le tour du monde. Andy Rain/API

En septembre 2015, les photographies d’un jeune enfant retrouvé noyé sur une plage de Turquie ont frappé les esprits. Elles ont déclenché un vaste mouvement de communication collective (reprises médiatiques, circulation sur les réseaux sociaux) et d’importantes réactions parmi les opinions publiques européennes. En France par exemple, des responsables politiques et des maires lancent un appel afin de constituer un réseau des « villes solidaires » qui s’engageraient à accueillir des réfugiés.

Pour nombre de commentateurs, ces phénomènes ont été un peu rapidement attribués à la charge émotionnelle des photographies du petit Aylan. Mais est-ce là une explication suffisante ? Probablement pas car, au-delà de l’émotion qu’elles véhiculent en montrant un événement tragique, ces photographies sont également porteuses de messages. Et ce sont ces messages qui nous ont choqués, probablement plus que les émotions qu’ils ont provoquées.

Comment nous parlent les images ?

Roland Barthes est probablement le premier à avoir étendu les principes de la sémiotique à l’analyse des images. Selon lui, l’image fonctionne comme un système de signes à deux niveaux. Le premier niveau est celui de la dénotation. Il correspond à ce qui est montré par les formes, les couleurs et leurs agencements visibles dans l’image. L’image dénotée renvoie à une image littérale qui serait idéalement débarrassée de toute signification. Le second niveau est celui de la connotation. Il correspond justement aux différentes significations suggérées par les formes, les couleurs et leurs combinaisons visibles.

Pour être correctement décodées, ces significations nécessitent, de la part du spectateur, la mobilisation de savoir pratique ou culturel. Afin de préciser son propos, Barthes donne l’exemple d’une image publicitaire pour une marque italienne de pâtes. On peut notamment y voir un filet à provisions rempli de légumes entrant dans la composition de la sauce qui accompagne souvent les pâtes (tomates, oignons, poivrons). Quiconque aura goûté ou préparé des pâtes à l’italienne (savoir pratique) comprend évidemment le lien entre la présence de ces légumes et le produit vanté par la publicité. Mais Barthes remarque également que les couleurs des tomates, des oignons et des poivrons (rouge, blanc et la queue verte du poivron) renvoient à celles du drapeau italien (savoir culturel).

Finalement, Barthes décrit un système où l’image dénotée constitue le moule dans lequel vient se couler l’image connotée. En matière de photojournalisme on pourrait dire que la première renvoie aux faits tandis et la seconde renvoie à leurs significations.

Trois images et trois messages

À partir du 3 septembre, trois images vont être diffusées par les medias du monde entier. La première montre le corps du jeune garçon allongé sur le sol, le visage partiellement enfoui dans le sable et dans l’eau. La seconde correspond à un cadrage plus large de la première. À côté du petit corps inerte on distingue un adulte portant des rangers, un pantalon kaki et un béret vert de type militaire. Il porte de surcroît un gilet rouge flanqué d’une inscription qu’on discerne mal. Le personnage est de dos mais on devine qu’il est en train de prendre des notes. La troisième image succède chronologiquement aux deux premières. L’adulte porte à présent le corps de la jeune victime. Il semble se déplacer comme s’il avait l’intention de déposer son fardeau dans un endroit plus convenable. On remarque qu’il porte des gants.

La mort du petit Aylan a suscité l’émotion de l’opinion sans changer véritablement la donne en terme d’accueil des réfugiés. Defend International/Flickr, CC BY

Le message de la première photographie repose sur l’idée de solitude qu’elle suggère. À l’inverse, d’autres photographies relatives à la question des réfugiés syriens, on ne montre ni groupes, ni foules indifférenciées. On montre une victime isolée ce qui souligne que le problème des réfugiés ne se résume pas à un déferlement de hordes étrangères sur l’Europe. C’est aussi d’individus qu’il s’agit, parfois même d’enfants.

Le message de la seconde photographie repose sur trois éléments de connotation. Le premier est évidemment l’enfant mort. Le second correspond aux vêtements de l’adulte indiquant qu’il est probablement l’agent d’une autorité (police ? garde-côte ?). Le troisième correspond à sa posture. Il se tient à une certaine distance de l’enfant, comme s’il ne voulait pas s’en approcher et, avec ce qui ressemble à un détachement clinique, il consigne les éléments de la scène. C’est là le message iconique de la relative indifférence de l’Europe à l’égard du drame des réfugiés.

Le message de la dernière photographie est tout entier concentré dans le geste de l’adulte portant le petit cadavre. Il y a là une analogie choquante avec d’autres images qui montraient des personnes en uniforme nettoyant des plages souillées par une pollution quelconque. Analogie renforcée par la présence des gants.

Réponse émotionnelle et réponse cognitive

On ne peut pas nier que ces images soient émouvantes. Mais à y réfléchir davantage, on doit remarquer qu’elles le sont moins qu’elles auraient pu l’être, par exemple en nous montrant les visages en gros plan. Or, c’est probablement la faiblesse relative de l’intensité émotionnelle de ces images qui nous permet de nous concentrer sur leur signification. En effet, depuis les années 70, les recherches en psychologie sociale ont montré que face à un message à forte intensité émotionnelle négative (par exemple la peur), nous avons plus tendance à nous focaliser sur l’émotion ressentie que sur le contenu du message lui-même.

Bien qu’une certaine intensité émotionnelle puisse contribuer à capter l’attention du récepteur, une émotion provoquée trop intense induit chez ce dernier un état de malaise qu’il s’empresse d’essayer de réduire, par exemple en réduisant son implication (ça ne me concerne pas). En d’autres termes, plus un message est chargé d’émotions négatives, plus il favorise une réponse émotionnelle (réduction de l’émotion ressentie) qui s’exerce au détriment de la réponse cognitive (traitement des arguments et de la signification du message). Dans cette perspective, on peut supposer que si les photographies du petit Aylan ont eu tant de retentissement, c’est justement parce qu’elles n’étaient pas excessivement chargées d’émotions.