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Ce que nous dit l’histoire de Bangalore sur le lien entre ville et nature

La ville de Bangalore compte aujourd'hui moins de 50 lacs. Shutterstock

Ce que nous dit l’histoire de Bangalore sur le lien entre ville et nature

Il est courant d’opposer ville et nature. C’est pourtant une erreur. Mes recherches sur la ville de Bangalore, leader en Inde dans le domaine des technologies de l’information, montrent que la croissance de la population dans cette région s’est faite grâce à la nature, et non en dépit de celle-ci. Dans mon livre Nature in the City : Bengaluru in the Past, Present and Future, je propose ainsi une plongée dans l’histoire écologique de la ville, en remontant jusqu’au VIe siècle de notre ère.


En s’appuyant sur des inscriptions découvertes sur de la pierre et des plaques de cuivre, on a ainsi découvert que le point de départ de la création d’un nouveau village consistait souvent en un réservoir, ou un lac, qui permettait de récolter l’eau de pluie, source de vie essentielle dans cet environnement sec et peu accueillant. Ces inscriptions nous donnent des indications fascinantes sur l’étroite relation qui existait alors entre les premiers habitants de la région et la nature.

Le paysage, selon ces descriptions anciennes, se résumait aux lacs, aux terres environnantes (irriguées pour certaines, sèches pour les autres), aux « puits d’en haut » et aux « arbres d’en bas ». Cette représentation en trois dimensions, constituée de deux ressources majeures – l’eau des lacs et la nourriture obtenue par l’agriculture – alimentées par la nature par le bas (les puits) et par le haut (les arbres), est une vision remarquablement holistique de l’environnement.

1 960 puits en 1885, moins de 50 aujourd’hui

Aujourd’hui, nous avons malheureusement perdu, dans une société indienne urbanisée, toute trace de cette conception tridimensionnelle de la terre accompagnée par l’eau de la surface et celle des souterrains (les puits). Le centre de Bangalore, qui comptait 1 960 puits à ciel ouvert en 1885, en possède désormais moins de 50.

Le stade de Sree Kanteerava a été construit en 1997, là où se tenait autrefois le lac de Sampangi. Shakkeerpadathakayil/Wikimedia, CC BY-SA

La ville a aussi perdu une bonne partie de ses lacs, considérés comme des lieux de transmission de la malaria et transformés en arrêts de bus, en centres commerciaux, en logements et toutes sortes de constructions. Le lac de Sampangi, situé en centre-ville et qui couvrait les besoins en eau de nombreux quartiers de Bangalore au XIXe siècle, a été transformé en stade au siècle dernier. Seul un petit étang a été conservé, à des fins religieuses.

Tant que les lacs et les puits fournissaient à la population l’eau nécessaire à leurs activités quotidiennes, ils étaient vénérés comme étant sacrés, et protégés pour leur fonction de source de vie. Pendant la mousson, des rituels en l’honneur de la déesse des lacs étaient donnés pour célébrer le débordement de ces derniers. Les habitants savaient au quotidien l’importance fondamentale des lacs.

À partir du moment où, dans les années 1890, l’eau courante a commencé à faire son apparition, ces plans d’eau ont vu leur nombre décliner. À la fin du XIXe siècle, les déchets, les eaux usées, voire pendant les périodes d’épidémies, des corps humains, ont commencé à polluer ces étendues.

Le nombre de lacs à Bangalore a cru entre 1791 et 1888 pour répondre à la demande croissante en eau de la population ; puis une baisse rapide a été amorcée après que l’arrivée de l’eau courante en ville. En 2015, il n’y avait presque plus de lacs dans la partie centrale de la ville. Le nombre d’arbres a lui en revanche augmenté au fil des siècles, sous l’impulsion des autorités et des habitants qui en ont plantés. Sreerupa Sen, CC BY-NC-ND

Des mouvements citoyens au secours de la nature

Comment expliquer que cette relation si puissante et multiséculaire entre le peuple et la nature se soit rompue ? Quand la ville de Bangalore a commencé à mettre fin à sa chaîne d’approvisionnement locale – en important de l’eau de l’extérieur – sa population a oublié à quel point leurs sources d’eau étaient importantes. Pour survivre, la ville a pourtant, autant qu’avant, besoin d’eau. Elle est devenue si peuplée que l’eau puisée dans les lointaines rivières ne suffit plus à couvrir tous ses besoins.

À Bangalore, des mouvements citoyens ont commencé à resurgir, visant à protéger et à restaurer les lacs de leur quartier, ce qui permettrait également d’approvisionner les stocks d’eau souterraine. Dans ces quartiers à faible niveau de revenu, pour lesquels l’approvisionnement en eau est un défi quotidien, les puits communautaires, un temps ignorés, sont dorénavant vigoureusement protégés et conservés.

Le même phénomène – à savoir, une relation forte et ancienne avec la nature qui prend fin puis émerge à nouveau – se manifeste également à l’endroit des arbres. Les premiers habitants de Bangalore ne se préoccupaient pas en effet que de l’eau : ils avaient recouvert de végétation le chaud et poussiéreux plateau du Deccan. Les dirigeants successifs comme les citoyens ordinaires ont planté des millions d’arbres au fil des siècles.

Chaque localité était ainsi dotée d’un gundathope, c’est-à-dire d’une parcelle dans laquelle étaient plantées des arbres fruitiers – jacquier, manguier et tamarinier pour l’essentiel – qui leur apportaient de l’ombre, des fruits, du bois pour la cuisson et du pâturage pour le bétail, voire, à l’occasion, du bois de construction. Si un arbre était abattu, un autre était planté pour assurer la pérennité du système.

Température et pollution de l’air en hausse

Cette pratique de « verdissement » perdura pendant la colonisation britannique puis plus tard au XXe siècle, après l’indépendance indienne. De nouvelles zones de la ville furent recouvertes de végétation, par les dirigeants, qui décidaient de planter les arbres, et par les résidents, qui les arrosaient et en prenaient soin, conscients qu’ils pouvaient eux-mêmes profiter des services qu’ils rendaient.

C’est à la fin du XXe siècle que cette intense relation a commencé à se déliter. Dans un contexte de croissance rapide, les urbanistes ont pensé aux routes et autres infrastructures avant de penser aux arbres. Ceux-ci ont été abattus par milliers dans le cadre des projets de développement de Bangalore. La croissance du nombre de véhicules privés sur les routes, conjuguée à la baisse du nombre d’arbres, a inévitablement entraîné une hausse de la température et de la pollution de l’air au sein de la ville.

Les citoyens n’ont pas tardé à faire le lien, de même que les universitaires. Nos travaux ont, par exemple, démontré que la température baissait de 3 à 5 °C en présence d’arbres. La température relevée à la surface des routes, elle, perd même 23 °C, sans compter la baisse significative de la pollution de l’air permise par les arbres. Ces dernières années, d’importantes manifestations citoyennes ont permis au camp du « vert » de remporter quelques batailles significatives.

Les réseaux sociaux à la rescousse

Parmi celles-ci, on peut citer l’annulation d’une décision controversée qui prévoyait la construction d’un pont routier en acier, lequel aurait entraîné la disparition de milliers d’arbres. Les réseaux sociaux ont été d’une grande efficacité dans cette bataille, notamment via le hashtag #steelflyoverbeda sur Twitter (beda signifiant non ! en kannada, la langue locale).

Honamma Govindayya. Harini Nagendra, CC BY-NC-ND

Mais bien avant l’avènement des réseaux sociaux, des initiatives avaient déjà été lancées par quelques citoyens, guidés par leur simple motivation, pour protéger les arbres de leur quartier. Prenons l’exemple d’Honnamma Govindayya qui, face à des promoteurs immobiliers qui voulaient bétonner le parc dans lequel elle emmenait jouer ses enfants, a conduit l’affaire jusqu’à la Cour suprême. La nonagénaire est finalement parvenue à sauver un minuscule – mais très important – coin de verdure de la destruction.

Les réseaux sociaux, cependant, permettent à des groupes autrefois isolés de se rencontrer et de mieux se coordonner, et, bien souvent, d’accentuer la pression publique sur des responsables indifférents à la cause de la nature.

Un simple coup d’œil sur l’histoire récente de Bangalore donnerait à quiconque l’impression que la ville et la nature ne peuvent pas coexister, du moins dans des pays comme l’Inde, dans lesquels la pression exercée par la croissance et par le développement est si forte. Mais étudier l’histoire dans sa globalité révèle une vérité bien différente. C’est précisément grâce à une attention constante portée à la nature que Bangalore a pu se développer et prospérer.

Lacs, puits, arbres et autres bosquets ont été créés et nourris par les différentes vagues de population qui s’y sont installées. Celles-ci ont transformé un paysage sec et poussiéreux en un environnement vert, frais, riche en eau, et donc propice au développement d’une ville.

Interview de Harini Nagendra durant la conférence Resilience 2017 à Stockholm (en anglais).

Le fait que Bangalore, autrefois considérée comme la capitale indienne des lacs et des jardins, soit devenue celle des technologies de l’information, ne doit rien au hasard. Un regard un peu plus poussé vers l’histoire de leur ville pourrait aider les habitants à comprendre pourquoi la nature urbaine n’est pas seulement quelque chose qui appartient au passé de Bangalore, mais bien une chose essentielle à son avenir.

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