Ce sont les grèves qui auront raison de l’Iran, pas les sanctions internationales

Les grèves internes dans tout le pays pourraient nuire à l'économie au moins autant que les sanctions annoncées (Téhéran, 2017). Stella Morgana, Author provided

Les sanctions sont de retour en Iran, affectant l’économie

et faisant dégringoler le rial, désormais au plus bas. Et ce, en dépit des mesures européennes annoncées pour contourner la volonté de Washington.

Les Iraniens en subissent le contrecoup, et plus particulièrement ceux aux revenus les plus faibles.

Or, les sanctions ne font qu’aggraver un phénomène déjà bien installé dans le pays : la dégradation des conditions de travail et de l’économie nationale.

Cela fait maintenant plusieurs mois que les Iraniens descendent dans la rue. Entre mai et juin, puis de nouveau en juillet, les chauffeurs de camion se sont mis en grève, bloquant les accès aux routes principales.

En cause, des salaires trop bas et un manque de sécurité au travail.

Salaires impayés, assurances inexistantes ont été également au cœur des sit-ins et des grèves de l’usine sucrière Haft Tapeh, qui n’ont cessé depuis janvier jusqu’à cet été.

Quant à l’usine Iran’s Heavy Equipment Production Company (HEPCO), 900 ouvriers ont organisé une action collective pour défendre leurs conditions de travail et dénoncement des licenciements abusifs.

Il ne s’agit pas que de politique

À chaque crise iranienne, les médias, en particulier occidentaux, tendent à percevoir les manifestations de mécontentement à travers le seul prisme politique ; comme des signaux annonçant un changement de régime.

Pourtant, une analyse des slogans et manifestes des grévistes révèlent avant tout une angoisse économique et des demandes sociales précises. Ainsi les ouvriers exigent que certaines usines reviennent dans le giron de l’État, que le droit du travail et syndical soit appliqué et la fin des contrats précaires. Cette fracture sociale fragilise aujourd’hui le gouvernement du président Hassan Rouhani.

Mais ne pas comprendre les causes profondes de ces grèves et manifestations peut conduire à une mauvaise interprétation de la politique intérieure iranienne.

Les racines complexes de la crise iranienne

La plupart des articles et rapports sur les dernières émeutes survenues en Iran entre décembre 2017 et janvier 2018, ont ainsi eu beaucoup de mal à analyser correctement les racines complexes de la crise iranienne.

Les demandes des travailleurs ont en effet un lien ancien et profond avec l’histoire post-révolutionnaire de la République islamique ainsi qu’avec le développement de son discours politique. Ce dernier a bien évolué depuis la Révolution de 1979 et les transformations de la société. Auparavant focalisé sur la classe salariale et les masses opprimées (mostazafin), il s’est désormais porté sur les classes moyennes.

En effet, les émeutes ouvrières sont anciennes en Iran. La révolution de 1979 qui paralysa l’appareil d’état et la monarchie ne se serait pas faite sans l’appui des classes ouvrières.

Une fois installée, la République islamique a survécu à de nombreux mouvements et mobilisations, notamment entre 1991 et 1995, de Téhéran à Shiraz en passant par Tabriz, Mashad ou Qazvin. Les citadins pauvres, les squatteurs, les travailleurs les plus marginalisés étaient au cœur des manifestations. Les grèves contre l’inflation et la précarisation du travail n’ont fait que s’amplifier, comme en témoignent les 2000 mobilisations comptabilisés juste au premier semestre 1991.

La voix des classes défavorisées a de nouveau trouvé écho dans la rue. Stella Morgana, Esfahan, Author provided

Le revers du culte de l’entreprenariat

Plus récemment, les citoyens ont manifesté leur frustration générale contre des conditions de vie qui empirent, au sein d’un système de production et de politiques néo-libérales remontant aux années 90.

C’est en effet le président Hashemi Rafsanjani qui avait mis en place les processus de libéralisation économique du pays durant l’ère dite de « reconstruction » après la guerre Iran-Iraq (1980-1988).

À partir de cette époque, le mythe de l’entrepreneur et le culte du succès se sont profondément enracinés en Iran. Dans ce nouveau paysage économique, le secteur privé et les agences d’intérim ont fleuri, tandis que de nombreuses réformes ont affaibli le pouvoir politique des travailleurs, également réprimés par l’État.

En 2005 et en 2006, les autorités ont puni les chauffeurs de bus qui réclamaient de meilleurs salaires et des conditions de travail plus sécurisantes. En juin 2009, la réélection présidentielle du conservateur Mahmoud Ahmadinejad avait déclenché une nouvelle vague de manifestations. Mais, alors que les jeunes militants demandaient une grève générale, le soutien des travailleurs leur a fait défaut.

Le Mouvement vert, comme il s’est alors appelé, s’est ainsi focalisé sur les libertés individuelles et politiques.

Depuis, d’autres formes de contestations, plus petites ont émergé entre 2011 et 2016 ont rassemblé les instituteurs, les conducteurs, les infirmières.

Aujourd’hui, les classes ouvrières prennent de nouveau la rue, non seulement contre les inégalités mais aussi contre les divisions sociales engendrées par la culture de l’entreprenariat développée au sein des classes moyennes ces dernières années.

Les nouvelles sanctions contre l’Iran ne feront qu’amplifier ce phénomène. Ce qui ne signifie pas changement politique radical, difficile sans le soutien des classes les plus précaires.

This article was originally published in English