Célébrons la beauté et la profondeur de l’Univers : une conversation inspirante avec Trinh Xuan Thuan

Gaz interstellaire et regroupement de jeunes étoiles, image du télescope spatial Hubble. NASA, ESA, R. O'Connell (University of Virginia), F. Paresce (National Institute for Astrophysics, Bologna, Italy), E. Young (Universities Space Research Association/Ames Research Center), the WFC3 Science Oversight Committee, and the Hubble Heritage Team

Pour bien commencer l’année 2019, en prenant de la hauteur, la rubrique Science et Technologies vous propose de goûter aux splendeurs du cosmos : l’astrophysicien Hervé Dole, auteur de l’ouvrage Le côté obscur de l’univers converse avec son confrère Trinh Xuan Thuan (astrophysicien et professeur à l’université de Virginie) à l’occasion de la sortie de son Dictionnaire amoureux illustré du ciel et des étoiles.


En feuilletant votre dictionnaire illustré, je repère les entrées Planck, Ondes gravitationnelles, Toile cosmique… Les résultats les plus récents de la cosmologie sont présents. Comment avez-vous fait votre sélection ?

L’astronomie contemporaine a multiplié les découvertes et il fallait que ce livre reflète la science la plus actuelle. Les exoplanètes, par exemple, dont la quête a débuté dans les années 1940. En 1995, on découvre la première d’entre elle en orbite autour de l’étoile 51 Pégase. Les astronomes se mettent alors au travail et s’ensuit une avalanche de découvertes de planètes extra-solaires ! La recherche dans le domaine est des plus active : nous savons désormais que notre système planétaire n’est pas le seul dans l’Univers et qu’il possède certaines propriétés uniques.

Vous, qui êtes spécialiste des galaxies naines et des premières étoiles, avez-vous d’autres domaines de prédilection que vous aimez évoquer ?

J’aime écrire sur la relativité, la déformation du temps et de l’espace, et cette notion d’absolu qui fonde la théorie à travers l’invariance de la vitesse de la lumière. Je suis aussi en train d’écrire un ouvrage sur l’histoire de l’astronomie. Au début, les humains regardaient le ciel sacré, puis l’espace est devenu profane grâce à la science. Aujourd’hui, je veux évoquer l’interaction entre ces deux univers. Emerveillés, nous avons redécouvert le sens du sacré.

Quelle est la place de la spiritualité, dans votre démarche de scientifique et de vulgarisateur ?

La science et la spiritualité constituent, de mon point de vue, deux magistères différents. Les lois physiques et mathématiques sur lesquelles la communauté des chercheurs se sont accordées au cours de l’Histoire fondent la science. Quand elle s’arrête, commence le pari pascalien :

Car enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout.

C’est mon pari métaphysique. La science m’éclaire, mais elle ne s’applique pas au spirituel. Aucune équation mathématique ne démontrera l’existence d’un Créateur et, moi astronome, je ne découvrirai aucun Dieu barbu au bout de ma lorgnette. Je suis un bouddhiste, adhérant à une pensée qui existe depuis 2500 ans et qui n’a pas besoin de preuve scientifique. Mais j’ai la conviction que ces deux domaines, qui décrivent le réel chacun à leur manière, doivent se rencontrer quelque part. La cosmologie est une science qui pose des questions d’ordre métaphysique : d’où vient l’Univers ? Ou va-t-il ? Il y a cette impermanence des choses, tout change, tout bouge, tout évolue, pour le vivant et pour l’univers. De même, tout est interdépendant, tout est connecté. L’astrophysique l’a montré : nous sommes tous des poussières d’étoiles.

Trinh Xuan Thuan à son domicile parisien, avec Hervé Dole en décembre 2018. Aline Richard Zivohlava, CC BY

Votre Dictionnaire déploie aussi tout un éventail de beautés astrophysiques et cosmologiques, mais pas seulement…

Les artistes et les poètes ont leurs propres points de vue sur le réel. Ils ouvrent pour nous des fenêtres, complémentaires de celles de la science, sur la beauté et l’unité de l’Univers. Art et science nous éclairent ensemble sur le concept du big bang : l’entrée du dictionnaire qui lui est consacré est illustrée par l’image d’une rosace de l’église Saint-Bonaventure, à Lyon. Il n’y a pas de centre et les anges semblent se fuir les uns les autres comme des galaxies emportées par l’expansion de l’univers. Autre œuvre, les Nymphéas, de Claude Monet, apprennent beaucoup sur la lumière, autant que bien des leçons d’astronomie. Dans l’ouvrage, il y a de très belles photos, certaines impressionnantes comme celle de ce trou noir qui absorbe la lumière, d’autres encore qui ont forgé notre vision du monde. Je pense à la photo de la Terre prise à l’Hasselblad par l’équipage d’Apollo 17 le 7 décembre 1972 au cours de leur voyage vers la Lune. Avec ce célèbre cliché, c’était la première fois que l’humain a pu contempler sa « bille bleue » dans un luxe de détails.

Photo de l’Afrique, de l’Antarctique et de la péninsule Arabique prise en route pour la lune lors de la mission Apollo 17 le 7 décembre 1972. NASA/Apollo 17 crew ; taken by either Harrison Schmitt or Ron Evans

Comment parler de l’Univers aujourd’hui ? Que transmettre ?

Nous avons de la chance : l’astronomie passionne le public. Son « zoo » galactique fascine : pulsars, quasars, trous noirs, autant d’objets encore mystérieux. Que dire aussi de l’évolution des étoiles, de notre soleil, de cet infiniment petit qui a accouché de l’infiniment grand… De toutes ces questions ouvertes qui nous échappent encore, la matière noire, l’énergie noire. Et tout cela n’est pas abstrait. Il y a des personnages qui ont fait vivre cette histoire de 13,8 milliards d’années. Galilée, Newton, Einstein sont les plus célèbres, mais il y en a tant d’autres. Cela devrait nous obliger, en tant qu’humains dépendants les uns des autres, à prendre soin de notre planète commune, et à trouver des solutions au réchauffement global qui la menace. De passage à Paris ces jours-ci, j’entends parler d’une pétition citoyenne signée par plus d’un million de personnes pour obliger les Etats à s’engager plus pour le climat : c’est une belle initiative, et un symbole très fort.