C’est juste « un bon écrivain » : pourquoi le Nobel de littérature pose question

Des membres d'associations de survivants bosniaques manifestent contre l'Autrichien Peter Handke, Nobel de littérature 2019, ici photographié à Srebrenica en 1996, dénonçant sa négation des atrocités serbes commises en Bosnie. ELVIS BARUKCIC / AFP

Chaque automne, la France annonce ses prix littéraires et ne manque pas non plus de célébrer le prix Nobel de littérature.

Or cette année, ce dernier, remis à l’auteur autrichien Peter Handke a été accompagné d’une série de vives réactions dans le monde, qualifiant de « scandale » ou de « déshonneur » ce prix remis à un écrivain ayant publiquement soutenu l’ancien président serbe Slobodan Milošević.

La critique a ainsi été sévère en France, en Grande Bretagne comme aux États-Unis.

Souvent, ces débats semblent ne concerner que la théorie de la séparation des valeurs littéraires de l’œuvre des valeurs sociales de l’auteur et des valeurs symboliques du prix. Or cette fois, ils montrent davantage que le problème de ce prix n’est pas simplement littéraire, mais avant tout une question d’opportunisme politique.

Des attitudes opportunistes

De nombreux critiques ont déclaré qu’avec la décision d’attribuer le prix Nobel à l’Autrichien Peter Handke, l’Académie suédoise a détruit le prestige littéraire du Nobel car aucun écrivain ou intellectuel dans le monde entier ne serait « prêt à accepter la coexistence de ce prix littéraire avec les positions politiques de Handke ». Un des commentateurs s’est justement demandé « pour qui sonne le Nobel-glas », puisque le lauréat 2019 a la particularité unique d’être vénéré par des gens dont l’orientation culturelle les pousse à détester son œuvre littéraire et à avoir honte de ceux qui l’aimeraient.

Cependant, une partie considérable des « critiques » ne manquent pas d’ajouter que « Peter Handke est un écrivain de premier ordre ». En fait, selon ces critiques, personne ne peut ni ne devrait remettre en question ses valeurs littéraires.

Souvent ces analyses qui insistent qu’il n’est après tout qu’un « bon écrivain » semblent oublier que les valeurs littéraires du nouveau Nobel peuvent être discutables et que ce sont précisément ses attitudes opportunistes qui ont probablement rendu possible sa renommée littéraire.

Célébrités en mal de popularité

Du moins, ce serait ce que lui-même a laissé entendre au milieu des années 1990 quand il a exprimé avec une phrase un peu étrange et avec une certaine tristesse : « Je ne suis plus connu comme avant ». En fait, une des raisons de tout le débat est que depuis déjà de nombreuses années cet auteur n’ait rien publié de significatif en littérature.

Au contraire, comme la plupart des célébrités en mal de popularité qui se sont accrochées aux guerres d’ex-Yougoslavie, tel Bernard-Henri Lévy qui a pris parti pour la Bosnie ou Alain Finkielkraut pour la Croatie, certains commentateurs n’hésitent pas d’affirmer que Handke a transformé le scandale en célébrité et la célébrité en scandale en choisissant le côté horrifiant de ce conflit simplement parce que dans le camp de la Serbie il avait plus de chance de trouver moins de concurrence.

Le 18 mars 2006, funérailles de Slobodan Milošević : l’écrivain et dramaturge autrichien Peter Handke prononce un discours dans la ville de Pozarevac. AFP

Les analyses qui insistent qu’il n’est après tout qu’un « bon écrivain » essaient de minimiser les critiques et les protestations. Pourtant, l’Autrichien Peter Handke est bien accusé qu’une grande partie d’un essai qu’il a écrit en 1996, pour le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung sur son voyage en Serbie, est consacrée à la négation du génocide de Srebrenica en Bosnie, pourtant reconnu comme tel par le Tribunal International.

Il a par ailleurs publiquement suggéré à maintes reprises que les Bosniaques de Sarajevo se sont déjà « massacrés entre eux », qu’ils ont tiré des obus sur le marché de la ville bondé de monde uniquement pour accuser les Serbes, que le nombre de Bosniaques tués est beaucoup exagéré, que les deux parties ont commis des atrocités à Srebrenica, ou encore que seuls les Serbes ont souffert comme les Juifs sous les nazis.

Son objectif affiché est de saper la vérité historique et d’offrir un soutien public aux auteurs du génocide. Il a affirmé qu’il n’a pas su, qu’il ne s’est pas soucié de savoir, qu’il a pensé que c’était trop compliqué, ou il a carrément nié ce qui s’est passé en Bosnie et à qui en incombait la responsabilité. Or ne pas croire ou ignorer l’expérience des victimes du génocide est une continuation du génocide, alors que la négation du génocide est une apologie du prochain génocide.

« Vos cadavres vous pouvez les coller dans votre cul »

Déjà en 1996, toute la presse internationale, plus particulièrement en Allemagne et en Autriche, a observé avec véhémence que « rien de comparable n’a jamais été vu auparavant », à l’exception peut-être d’une poignée d’historiens révisionnistes qui ont provoqué une avalanche de protestations il y a quelques décennies lorsqu’ils ont suggéré que l’Allemagne n’était pas seule à blâmer pour la Seconde Guerre mondiale.

Sans doute, la négation de tout génocide est un crime passible d’une peine d’emprisonnement. Cependant, lorsque quelques années plus tard, en 1999, les critiques lui ont rappelé que les cadavres des victimes sont la preuve d’atrocités serbes, Handke a répondu : « Vos cadavres vous pouvez les coller dans votre cul ».

Étonnamment, au lieu d’être condamné, cet homme reçoit le prix Nobel en 2019, puis son éditeur fait silencieusement circuler une étrange apologie de son négationnisme.

Étonnant relativisme

Il est encore plus surprenant que certaines analyses « critiques » nous expliquent aussi que les réactions et les protestations ne viennent avec colère que de la Bosnie et du Kosovo simplement parce que la politique serbe visait les Bosniaques et les Albanais. Comme si le génocide n’était pas un crime contre l’humanité tout entière, mais un simple crime contre des personnes sans importance et qui ne nous concerne que comme spectateurs.

Ou encore, les protestations ont peut-être eu lieu seulement parce que l’on espérait, notamment chez les Albanais, que cette année le prix Nobel devrait être attribué à Ismail Kadaré. Comme si l’amoralité du prix Nobel ne touchait pas l’ensemble de la littérature mondiale, mais seulement une injustice littéraire locale négligeable.

Anarchie de la pensée et relativisme des valeurs

Les débats et protestations autour du prix Nobel de littérature 2019 semblent être une bonne occasion pour montrer comment la relativisation, la banalisation et la négation de certaines valeurs s’effectuent au moyen d’une sorte d’anarchie de la pensée et de confusion des idées qui aboutissent finalement à une assimilation des valeurs aux antivaleurs.

Une stratégie similaire jusqu’ici très efficace des partisans de la politique génocidaire des Serbes en Croatie, en Bosnie et au Kosovo a consisté à relativiser, à banaliser et à nier les crimes de guerre et le génocide en créant cette sorte d’anarchie de pensée et de confusion des idées qui impliquait de confondre les criminels avec les victimes.

Les stratégies de relativisme moral peuvent prendre de nouvelles formes et expressions, mais elles doivent être identifiées et condamnées si nous voulons faire face aux objectifs cachés politiques et opportunistes qui sous-tendent les critiques et les analyses qui prétendent refléter la réalité des faits avec un objectivisme banal.

Ainsi, dans ces « analyses » qui insistent sur le fait que Peter Handke est « juste un bon écrivain », nous trouvons aussi une nouvelle expression de cette stratégie qui tente de relativiser l’amoralité du prix Nobel en justifiant le crime négationniste de cet auteur avec les valeurs discutables de ses travaux littéraires.

À tel point que l’Académie suédoise est aussi directement pointée à vouloir trop camoufler ses propres scandales (nombreuses plaintes pour viols à l’encontre d’un académicien en 2018) par une attribution encore plus scandaleuse d’un prix Nobel à Peter Handke.

Peter Handke pose à Chaville, en région parisienne le 10 octobre 2019 un peu après l’annonce de son prix Nobel. Il y a 20 ans il aurait déclaré à propos du massacre de Sebrenica : « Vos cadavres vous pouvez les coller dans votre cul ». Alain Jocard/AFP

Un commentateur n’a pas hésité à noter que cette fois le prix Nobel ne relève pas de la valeur littéraire des œuvres, mais d’un détournement délibéré de l’attention publique pour relativiser et minimiser les scandales compromettants dans lequel l’Académie des Nobels s’est déjà empêtrée.

Elle aurait fait preuve ainsi d’une activité délibérément inhumaine visant à récompenser et à renforcer la célébrité de tels auteurs qui font la promotion des crimes de guerre et du génocide.

C’est ce même relativisme moral qui permet de minimiser l’importance des protestations en les limitant à certains cercles bosniaques et albanais, qui doivent ainsi être compris comme « préjugés » et donc « non pertinents ».

Toujours dans cette optique, il devient aisé de justifier l’attitude opportuniste de l’Académie suédoise en assimilant le négationnisme de Peter Handke aux attitudes politiques et opportunistes de tel ou tel ancien lauréat du prix Nobel par le passé.

Le Nobel, le pivot central de l’art littéraire ?

Le même relativisme moral est servi par ces « analystes » qui, en Albanie également, tentent de justifier le crime négationniste de Peter Handke par l’activisme politico-littéraire d’un lauréat potentiel du prix Nobel comme Ismail Kadaré, considéré comme l’un des plus grands écrivains contemporains, qui a traversé les frontières pour s’ériger en voix universelle contre le totalitarisme. Il a pourtant été parfois accusé d’avoir été un collaborateur de l’ancien régime communiste en Albanie. Il y d’insinuations aussi à propos des défauts politico-carriéristes d’une partie des hommes politiques et intellectuels albanais supposés avoir eu des allégeances douteuses ou commis des crimes de guerre au Kosovo.

Il y a un certain nombre d’écrivailleurs de métier en Albanie qui « se demandent » pourquoi tant de temps et d’efforts sont consacrés à un prix Nobel comme s’il était le pivot central de l’art littéraire.

Je me souviens même d’une conversation, il y a quelques années à Paris, avec un écrivain albanais assez connu qui me parlait de la reconnaissance et de l’écho positif qu’il a eu sur ses romans traduits et publiés en France, me confiant avec une tristesse semblable à celle de Peter Handke : « S’il n’y avait pas Kadaré, je serais déjà aussi célèbre, peut-être même plus célèbre que lui en France » ! Comme si la renommée d’Ismail Kadaré aurait empêché ces écrivains de rechercher leur gloire !

Malheureusement, il ne faut pas beaucoup d’esprit pour comprendre ce qui unit ceux qui mésestiment Ismail Kadaré ou méprisent les intellectuels albanais au Kosovo à ceux qui justifient et défendent un auteur suspect comme Peter Handke.

Ce n’est pas une coïncidence si les médias serbes ont accueilli le prix Nobel avec un enthousiasme sans précédent. Handke a ainsi déclaré au quotidien serbe Novosti qu’il était heureux que les Serbes soient heureux avec lui. Ce n’est pas une coïncidence non plus que Milošević ait conféré à Handke l’Ordre du Chevalier Serbe pour son engagement envers la cause serbe. En Serbie, il est aussi nommé membre honoraire de l’Académie serbe des sciences et des arts et il est devenu citoyen d’honneur de Belgrade, où il est réputé être « l’ami que les Serbes n’ont pas eu à acheter ».

Sans aucun doute, ceux qui méprisent Kadaré en Albanie font la même chose que ceux qui relativisent les valeurs du prix Nobel dans la presse littéraire et intellectuelle. Or cette fois le débat n’est pas seulement une question d’identifier le pivot central de l’art littéraire, mais avant tout une question d’opportunisme politique, en particulier à l’égard de ceux qui pensent non seulement avec des modèles omniscients, mais qui créent souvent ce genre d’anarchie de la pensée et des idées qui provoquent la relativisation et la dévaluation de tout le reste.