« Ceux de 14 » et ceux d’aujourd’hui

Le Président de la République à Morhange, le 5 novembre 2018. Philippe Wojazer/AFP

Le 5 novembre, le président de la République s’est rendu à Morhange pour inaugurer son « itinérance mémorielle » après un concert qui avait eu lieu la veille en la cathédrale de Strasbourg. Du 14 au 23 août 1914, dans cette petite ville de Moselle, 7 000 à 10 000 soldats français ont perdu la vie dans leur combat face aux Allemands. En août 2008, 94 ans plus tard, dans la nuit du 18 au 19, à Uzbin, en Afghanistan, ils sont dix à avoir péris en une nuit de combat dans une embuscade.

Il ne s’agit pas ici de mener une vaine comparaison du nombre de morts alors que le seul point commun entre ces deux guerres réside dans le fait que des soldats français y ont été engagés. Cependant, alors que dix ans se sont écoulés depuis l’embuscade d’Uzbin et que ce 11 novembre est celui du Centenaire, le choc médiatique que constitua en 2008 la mort de ces dix militaires prend une résonance particulière.

La réaction de la société française et de ses plus hauts responsables politiques à ce fait combattant survenu sur un théâtre lointain a, en effet, porté tous les stigmates du long siècle inauguré par la victoire de la France et de ses alliés autant que par l’horreur durable qu’inspire cette guerre.

Dans les semaines qui ont suivi l’embuscade d’Uzbin, le destin des soldats français tués n’a pas été raconté comme celui de combattants mais bien comme celui de victimes ayant tout subi alors qu’ils étaient pourtant engagés volontaires. Ceux qui se sont essayés à évoquer l’action menée pendant cette embuscade, le bilan de leur riposte et de celle de leurs camarades ont été tenus au mieux pour des iconoclastes, au pire des provocateurs cyniques.

Certes, la communication des armées et du ministère de la Défense a été chaotique ; certes l’état du matériel et les circonstances tactiques qui ont présidé au dénouement de ce fait d’armes expliquent en partie les polémiques qui ont suivi. Mais, bien plus profondément, ce moment est apparu comme l’aboutissement d’un siècle de brouillage successif et de malentendus sur le sens de l’action militaire.

L’image compassionnelle du soldat victime

C’est en effet au lendemain de 1918 que la figure du soldat comme victime s’ancre dans le paysage des représentations de la guerre. L’historien Nicolas Beaupré a montré comment le poilu a peu à peu glissé de la figure du héros ou du martyr à celle de la victime. C’est la nature même de la Grande Guerre qui est en cause :

« Si l’on en croit Jay M. Winter, à la suite de Paul Fussel, c’est elle qui, en Europe occidentale, en raison de ses formes mêmes, aurait été à l’origine d’une mutation profonde sapant les grandes idées de gloire militaire, d’héroïsme combattant, d’honneur, de courage guerrier, de sacrifice. »

(Guerre et paix. Une destinée européenne ?, Bruxelles, Peter Lang, 2016, p.99-112.)

Dès l’immédiat après-guerre, coexistent différentes représentations du poilu qui oscillent entre l’héroïsme et la victimisation, qui se complètent et se superposent. Cependant, l’expérience française des guerres du XXe siècle – jalonnée par la défaite de 1940, l’Occupation, puis la guerre d’Algérie – mène bien à l’état de fait actuel : le soldat français qui meurt au combat, au fil du siècle et jusqu’à aujourd’hui encore, est d’abord vu comme une victime. Son action, qui a précédé le sacrifice suprême auquel il a consenti, est effacée au profit d’un traitement presque uniquement compassionnel.

Cette trame victimaire a peu à peu envahi tout le champ de la création culturelle, et en particulier de la fiction cinématographique et télévisuelle, une puissante contributrice à l’édification des représentations collectives. Même lorsque l’officier ou le sous-officier de la guerre d’Algérie est raconté comme un bourreau, il finit par être lui-même considéré comme une victime, blessée dans son esprit par les conflits précédents qui l’auraient fait devenir comme tel. Ainsi, dans L’Ennemi intime de Florent Emilio Siri (2007), ceux qui ont recours à la torture sont en fait des traumatisés, notamment de l’expérience indochinoise.

La complexité des destins combattants

Un archétype – celui du héros combattant de l’Empire et de la République – a ainsi été remplacé par un autre – celui d’un soldat inéluctablement victime du pouvoir politique et des chefs militaires. Ces figures racontent une part de vérité et ont une logique propre. Elles sont aussi les signes de ces balancements de l’histoire qui nous ont collectivement fait passer d’un état de fait où la guerre était admise comme un fait commun et ordinaire à une situation où elle apparaît peu à peu comme une anomalie brutale et révoltante des relations entre les peuples et les nations.

Cette uniformité de représentations, si elle contribue à entretenir l’idée que la guerre est toujours un mal à éviter, ne suffit cependant pas à empêcher qu’elle survienne ni que des soldats français, après 1962, aient continué de porter les armes au nom de leurs concitoyens et de risquer de revenir atteints dans leur chair et dans leur esprit. En ce sens, ces archétypes contribuent également à l’empêchement collectif à comprendre et raconter la complexité des destins combattants au fil des décennies, au même titre que l’exaltation des vertus guerrières impériales ou républicaines masquaient les souffrances vécues en leur nom.

Entrée de la IVᵉ armée française à Strasbourg le 22 novembre 1918. Wikimédia

Ce n’est donc pas une concurrence dialectique entre archétypes héroïques et stéréotypes victimaires qu’il faut espérer mais bien la coexistence de figures les plus diverses possible, échappant aux instrumentalisations politiques et idéologiques, qui permettent de rendre compte de la complexité des destins combattants français des conflits armés du XXe siècle et du XXIe siècle. Qui permettent, en ce mois de novembre 2018, de comprendre que les combattants français de la Grande Guerre peuvent tout à la fois avoir pris en horreur ce qu’ils ont vécu et remporté une victoire comme l’a opportunément raconté Michel Goya dans Les Vainqueurs. De saisir la part d’intelligence stratégique et tactique, à tous les échelons militaires malgré les lourdes et dramatiques erreurs de certains grands chefs, qui a rendu possible le dénouement du conflit, tout en célébrant la paix comme le souhaitaient les anciens combattants.

Parole politique et parole militaire

Si des frémissements culturels semblent perceptibles, sur lesquels le recul manque encore, c’est bien aussi toute parole publique qui est porteuse de représentations collectives. La parole politique en particulier, parce qu’elle pose des choix mémoriels et articule les actions du passé avec celles du présent, est déterminante dans la compréhension que les Français dans leur ensemble peuvent avoir du sens de l’engagement militaire.

La parole militaire enfin, évidemment portée dans les limites qu’imposent les prérogatives de chacun, occupe une place particulière parce qu’elle est la seule à pouvoir donner à voir ce que vivent ceux qui ont encore cette expérience du feu. Cette expérience ne donne aucun privilège, mais elle doit être connue de ceux au nom de qui elle est consentie.

La diversité de l’expression publique de ceux qui ont encore l’expérience du feu est une garantie qu’elle échappe aux stéréotypes du genre ; il est donc heureux qu’elle porte sur les questions stratégiques autant qu’elle raconte des destins à hauteur d’hommes. Le militaire d’aujourd’hui, en effet, n’exalte pas le recours aux armes pour lui-même parce qu’il sait ce qu’il produit sur les corps et sur les esprits et parce que, Français parmi les Français, il est aussi l’héritier des souvenirs douloureux des conflits armés du XXe siècle et rarement porteur d’une mémoire belliciste.

C’est au prix seulement de la prise en compte de ces paroles multiples et de cet effort de diversification des représentations que chaque Français pourra saisir quels sont les ressorts des choix portés par ses dirigeants politiques lorsque ces décisions engagent, en leur nom, des militaires qui portent un dommage à ennemi au risque de leur propre vie.

À ce prix seulement, les discours sur la guerre et la paix, d’où qu’ils viennent et quelles que soient leurs inspirations idéologiques, pourront être compris à leur juste mesure. À l’heure où hommage est rendu à Maurice Genevoix et à « ceux de 14 », ce respect dû aux combattants dépasse la seule dimension mémorielle et apparaît comme une nécessité du temps présent.

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