Le laboratoire créatif

Le laboratoire créatif

Changement, évolution et transformations

Joshua Tree National Park, Etats-Unis. Sean Parker

Cette chronique est dans la droite ligne et se nourrit des recherches et rencontres publiées sur mon site Les cahiers de l’imaginaire.


L’évolution du vivant est-elle déterministe ou est-elle au contraire due au hasard ?

Deux positions totalement opposées s’affrontent :

Selon Stephen Jay Gould, 1941-2002, un paléontologue américain, professeur de géologie et d’histoire des sciences à l’université Harvard, qui a beaucoup œuvré à la vulgarisation de la théorie de l’évolution en biologie et à l’histoire des sciences depuis Darwin, s’il fallait rejouer le grand film de l’évolution de la vie sur Terre, nous obtiendrions des résultats totalement différents. Dues à des mutations totalement aléatoires, les livres de taxonomie seraient méconnaissables. En d’autres mots, le produit de l’évolution est imprévisible.

Simon Conway Morris (un paléontologue de l’université de Cambridge), prétend au contraire que l’évolution est convergente. Des conditions environnementales semblables produisent des résultats similaires. En d’autres mots, l’évolution est prévisible.

Mais qu’en est-il vraiment ? Comment trancher ? L’idéal serait de pouvoir analyser en laboratoire, dans des conditions expérimentales contrôlées, l’évolution du vivant. Hors de question de procéder à de telles analyses avec des espèces vivantes complexes, dues à des contraintes évidentes de temps et d’espace.

Pourquoi ne pas mener de telles recherches sur des bactéries ? L’espace physique est alors réduit à une « boîte de pétrie », et la durée de vie limitée d’une bactérie rend possible une analyse portant sur plusieurs générations.

Le projet Lenski

C’est sur ce type de projets à très long terme que planche le biologiste américain Richard Lenski. Ses travaux ont débuté en 1988 avec la culture de douze lignées identiques de bactéries. Il a ainsi cumulé jusqu’à maintenant l’analyse de plus de 70 000 générations de bactéries.

Au début, l’expérience de Richard Lenski semblait démontrer que l’évolution progressait de manière convergente. Mais, après 31 000 générations, une lignée de bactéries a fait preuve d’un comportement adaptatif original, un comportement original qui la démarquait des autres lignées : la capacité de se nourrir de citrate (un dérivé de l’acide citrique).

Le projet de Lenski tend à démontrer que sous la contrainte de pressions adaptatives identiques, les espèces vivantes usent des mêmes stratégies, empruntent la même voie évolutive. Mais il arrive parfois qu’une bifurcation totalement différente se produise. Les humains constituent sans doute un bel exemple d’une telle bifurcation.

Mais attention insistent les chercheurs. La bifurcation dont est issue l’espèce humaine ne veut pas dire qu’elle constitue l’aboutissement d’une destinée. Son caractère unique n’est que le fruit d’un phénomène adaptatif aléatoire.

Le planifié et le foisonnant

Sur le plan psychologique, cette dichotomie entre ce qui est déterminé et ce qui est aléatoire résulte en une double contrainte émotionnellement pénible.

D’une part, bon nombre d’entre nous souhaitaient que l’espèce humaine soit le fruit d’un long développement évolutif soigneusement planifié qui, suivant la longue classe taxinomique des mammifères, ait culminé avec l’apparition de son représentant le plus abouti : l’homme. Un tel scénario nous rassure ; il donne un sens à notre existence collective et satisfait nos tendances anthropocentriques.

D’autre part, nous savons pourtant que les progrès de la science nous apprennent qu’il n’en est rien. L’évolution du vivant est foisonnante. Les modifications constantes de notre environnement, les changements tous azimuts auxquels nous sommes continuellement confrontés, nous forcent à inventer de nouvelles stratégies adaptatives, et nous transforment.

Yi Jing. CRC, University of Edinburgh/Visual Hunt, CC BY-NC-SA

L’aléatoire et le changement jouent un rôle déterminant dans nos existences

Il existe un livre étrange et unique, qui a perduré pendant des millénaires et qui nous intrigue encore de nos jours. Un livre qui ne ressemble à aucun autre. Il s’agit du Yi Jing autrement appelé « Classique des changements » ou « Traité des mutations ».

Cyrille Javary dans son introduction précise tout ce que ce livre n’est pas. Ce n’est pas un livre révélé comme la bible. Ou un poème épique comme l’Iliade. Ce n’est pas non plus un traité de philosophie. Le Yi Jing est tout simplement le livre des changements.

Le Yi Jing ne fournit aucun système explicatif. Il ne fait que constater : le changement est la vie même.

Ainsi, le Yi Jing s’intéresse de près à l’évolution du vivant. Pas de manière macroscopique – en étudiant l’évolution des espèces – mais microscopique – à l’échelle d’un individu. La seule chose qui l’intéresse est la manière de mettre efficacement en œuvre le processus de changement qui opère partout et sans cesse.

Le Yi Jing nous plonge ainsi au cœur du dilemme entre le prévisible et l’imprévisible.

Avant d’interroger le Yi Jing, il convient de formuler clairement la question qui nous préoccupe. Ensuite, il importe de faire le point sur la situation présente. L’objectif est de faire ressortir les potentialités que recèlent les conditions actuelles. Il s’agit de miser sur le présent plus que de deviner le futur.

On procède ensuite au tirage en utilisant trois pièces de monnaie. Un côté de la pièce est assigné au Ying et l’autre au Yang. Cette convention, une fois établie, demeure toujours la même. On lance les pièces comme on lance des dés. On transcrit ensuite la valeur des pièces selon que les pièces se sont immobilisées sur le Yin (valeur 2) ou le Yang (valeur 3). L’opération est renouvelée six fois de suite. Et l’on obtient ainsi un hexagramme. Il en existe 64 au total.

L’analyse subséquente de l’hexagramme inclut à la fois la compréhension de son nom, de son image, du type de mouvement que son nom désigne. Chaque hexagramme comprend différentes strates servant à son interprétation : le « Jugement » qui donne une appréciation globale ; ou encore la « Grande Image » qui propose les comportements à adopter.

La pratique du Yi Jing est paradoxale. Il est impossible de ne pas lui attribuer un caractère oraculaire. Qu’on veuille l’admettre ou pas, on consulte le Yi Jing pour tenter de savoir ce qui nous est destiné. Pourtant le procédé même du tirage est aléatoire, et le résultat nous aiguillonne vers un matériau dont la nature est elle-même fuyante : la description des hexagrammes est floue, elle se prête à de multiples interprétations.

Par conséquent, celui qui consulte le Yi Jing se trouve dans une position inconfortable : il sait qu’il ne trouvera pas une réponse précise et rassurante par rapport à la question posée lors du tirage, et pourtant il se prête à l’exercice et cherche à tirer un sens à ce que lui répondra le livre.

Le Yi Jing est souvent représenté par le Taijitu entouré des huit trigrammes (dans un parc de Nanning, province de Guangxi). Pratyeka/Wikipedia, CC BY-SA

Peut-être le Yi Jing est-il un miroir de la vie elle-même ?

Il nous renvoie à la dynamique intrinsèque du vivant. Les réponses qu’il fournit sont suffisamment ouvertes pour que se présentent à nous les solutions que nous avions envisagées, certaines plus consciemment que d’autres. Parfois, dans le cœur du texte, dans sa fluidité même et son imprécision, se dévoile une possibilité que nous n’avions pas encore envisagée, un chemin inattendu, une piste nouvelle qui nous mènera vers la solution.

Les jeux que nous imaginons jouent souvent le rôle de déclencheur pour stimuler notre créativité. Ils sont des stratagèmes qui nous aident à étoffer nos histoires. Les humains apprennent mieux en jouant. Les jeux nous encouragent à nous réinventer. Et lorsqu’ils deviennent trop répétitifs, nous nous empressons d’en créer de nouveau.

Pour l’anecdote, j’ai eu une nouvelle preuve que les humains aiment jouer. J’ai lancé ce projet de création collective, Co-imaginer une ville futuriste sensible. C’était le World Design Summit à Montréal. Le thème était 10 jours pour changer le monde. Le sujet de ma conférence : « 10 minutes pour co-créer une histoire qui donnera à voir comment le design changera le monde ». Ce fut épatant de voir des participants (urbanistes, designers, architectes, infographistes, concepteurs de jeux, étudiants…) qui ne se connaissaient pas, de différents pays s’unir et réussir à créer une histoire en 10 minutes.

Chers lecteurs et lectrices, cela inspire-t-il votre créativité ? Racontez-moi… Pour ma part, après mes lectures sur le Yi Jing pour cet article, je vais tenter de concocter un nouveau jeu qui s’en inspire, un exercice de créativité destiné à des équipes, je vous dirai les résultats.