Changements climatiques : s’adapter !

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L’Accord de Paris sur les changements climatiques devait être ratifié par 55 pays (représentant au moins 55 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre) pour entrer en vigueur en 2020 ; il est aujourd’hui signé par 197 États sur les 197 membres de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

Si ce texte mis au point lors de la COP21 de Paris a engagé une bifurcation – d’une approche « par le haut », du type protocole de Kyoto, au profit d’une approche « par le bas » en termes de promesses de réduction des émissions et de politiques nationales –, il existe un autre tournant majeur et beaucoup moins commenté.

Pour la première fois en effet depuis l’engagement des négociations climatiques il y a un peu plus d’un quart de siècle, la question de l’adaptation aux changements climatiques est devenue une priorité pour les États, tout particulièrement pour ceux des pays en développement.

Incontournable adaptation

Dans les promesses de réduction des émissions de gaz à effet de serre que chaque pays a proposées pour la Conférence de Paris (aussi appelées « contributions déterminées nationalement » ou INDCs en anglais), le terme « adaptation » est mentionné 2780 fois, contre 1956 pour celui d’« atténuation ».

Le Maroc, hôte de la COP22 qui s’est tenue à Marrakech en novembre 2016, a pour sa part consacré 64 % de ses dépenses climatiques à l’adaptation entre 2005 et 2010 – soit 9 % de ses dépenses globales d’investissement. Un chiffre qui pourrait dépasser les 15 % en 2030.

Il a fallu de longues années pour que l’adaptation se fasse une place dans les négociations : quasiment rien avant les années 2000. Aucune mention lors des séances de la COP1 tenue à Berlin en 1995. Le terme est utilisé 18 fois lors de la COP5 de Bonn en 1999 ; 75 fois lors de la COP6 de La Haye en 2000 ; mais 203 fois lors de la COP10 de Buenos Aires en 2004.

La montée de l’occurrence est encore plus significative dans les différents accords signés depuis 25 ans. Le terme « adaptation » apparaît 4 ou 5 fois dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (1992), 3 fois dans le Protocole de Kyoto (1997), 11 fois dans l’Accord de Copenhague (2009) et 77 fois dans l’Accord de Paris.

Trop tard pour empêcher le réchauffement

L’objectif « ultime » de la Convention-cadre sur les changements climatiques (CCNUCC) était de « stabiliser […] les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique […] pour que les écosystèmes puissent s’adapter naturellement ».

La confiance initiale, quasi indéfectible, dans les capacités de l’atténuation à éviter le changement climatique, a conduit à appréhender les politiques d’adaptation comme des stratégies pouvant seulement miner les efforts déployés pour organiser au niveau mondial la réduction des émissions.

Les ambitions originelles de la Convention-cadre sont aujourd’hui doublement caduques : il est trop tard pour empêcher « toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique » ; les écosystèmes ne peuvent plus « s’adapter naturellement ».

L’Accord de Paris est insuffisant pour réduire rapidement les émissions, loin de la trajectoire permettant de contenir le réchauffement en dessous de l’objectif de 2 °C retenu par les Nations unies. Les 2 °C pourraient d’ailleurs être atteints d’ici à 2030.

Limiter les dégâts

Le dernier rapport des climatologues du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié en 2013, contenait un message fort, peu commenté à Paris : « La plupart des caractéristiques du changement climatique persisteront pendant de nombreux siècles même si les émissions de CO2 sont arrêtées ».

Dans une publication fortement commentée, le célèbre climatologue James Hansen et dix-sept de ses collègues, dont la Française Valérie Masson-Delmotte, soutiennent que se limiter à contenir le réchauffement à 2 °C est hautement dangereux : le niveau des océans continuera à monter au cours du siècle. New York, Londres, Rio de Janeiro, Le Caire, Jakarta, Shanghai, pourraient être submergées, contraignant quelque 20 % de la population mondiale à migrer.

Le climatologue français Jean Jouzel l’exprime sans détour :

Il est désormais trop tard pour empêcher le réchauffement de notre planète. Mais on peut essayer de limiter les dégâts.

La fabrique narrative de la Conférence de Paris, avec des propos consensuels sur le succès des négociations, a été discrète sur ce message.

La décarbonation sera lente

Depuis la COP21, l’ambition consiste à rehausser rapidement, avant 2020, les promesses trop modestes des États. Mais la « décarbonation profonde », c’est-à-dire l’obtention d’un niveau d’émissions de gaz à effet de serre proche de zéro, n’est pas attendue avant la seconde moitié de ce siècle.

Quant à la neutralité carbone – le stade où les écosystèmes et la technologie permettront d’absorber la totalité des émissions restantes de gaz à effet de serre de source anthropique –, elle est espérée au mieux pour l’après 2100. Durant les onze dernières décennies, de 1900 à 2010, l’intensité carbone de l’offre totale d’énergie primaire a diminué de 40 à 50 % dans les pays développés (environ 60 % en France), mais seulement de 25 % en Chine et de 30 % au plan mondial.

Ces chiffres renseignent sur le rythme lent du processus historique de décarbonation. Est-il possible de faire mieux, plus vite, au cours des décennies qui viennent ?

Une seule chose est sûre, la décarbonation sera une bataille difficile. En janvier 2016, au terme d’une enquête auprès d’acteurs français sur les enjeux énergétiques mondiaux, le Conseil français de l’énergie (CFE) note : « Ce qui empêche toujours les dirigeants et experts français de dormir reste, sans ambiguïté, la question du climat ».

Les émissions mondiales de CO2 s’élèvent actuellement à quelque 40 milliards de tonnes (Gt)/an. Pour maintenir le réchauffement en dessous de 2 °C, il faudrait des réductions rapides et de grande ampleur de ces émissions, ou alors retirer de l’atmosphère 20 milliards de tonnes de CO2 chaque année de 2020 à 2100. Est-ce réaliste ? Aucune technologie n’est aujourd’hui disponible pour récupérer et stocker de tels volumes.

« Pourra-t-on un jour se passer des combustibles fossiles ? », s’interrogent, fin 2016, Thomas Covert, Michael Greenstone et Christopher Knittel dans le Journal of Economic Perspectives. L’exploitation des vastes ressources disponibles (dont certaines ne sont encore ni techniquement ni économiquement récupérables) engagerait l’humanité vers un « futur dystopique », c’est-à-dire au plus haut point dangereux sinon impossible à vivre, avec des températures moyennes qui pourraient augmenter (du fait des seules émissions de CO2, et donc hors réchauffement engendré par les autres gaz à effet de serre) de 5 à 8 °C.

Des actions fortes

Il ne faut cependant pas minimiser la mise en mouvement des États, des entreprises, des collectivités locales, des groupes issus de la société civile et des communautés. Dans tous les pays grands émetteurs, le mix énergétique, et en particulier électrique, se diversifie ; y compris en Chine.

Fergus Green et Nicholas Stern soutiennent même que le pic des émissions chinoises de CO2 pourrait avoir été atteint en 2014, en tout cas advenir bien avant 2025.

De ces transformations récentes, il est difficile d’inférer une réduction drastique des émissions au cours des prochaines décennies. Le hiatus demeure immense entre, d’un côté, les politiques engagées et projetées et, de l’autre, les actes requis – que l’on peine à imaginer – pour stopper rapidement le recours aux énergies fossiles. Il est délicat de mesurer ou d’apprécier des risques qui sont à des échelles de temps et d’espace différentes. Une chose est sûre toutefois : sans actions rapides et absolument radicales, les impacts des changements climatiques anthropiques persisteront et iront croissants des millénaires durant.

En cela, la COP21 aura bien ouvert l’ère de l’adaptation aux changements climatiques et à leurs irréversibles dommages.

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