Climat : la science, la politique et l’expertise

A. Bouissou/Flickr

Le débat sur le changement climatique s’organise depuis longtemps autour des « réchauffistes » et des « climatosceptiques ». Au cœur de cette dispute, la vérité scientifique. Les uns arguent de ce que la science est consensuelle, et que le doute n’est plus permis, les autres s’épouvantent face à tant de dogmatisme, vantant le doute vertueux.

Face au doute régulièrement distillé par certains responsables politiques sur ce qui apparaît certain, la notion de « populisme climatique » a été employée par Stéphane Foucart dans son ouvrage Le Populisme climatique et plus récemment dans The Conversation France. Mais le débat est-il bien posé ?

Dans les argumentaires cités, la notion de populisme est mobilisée pour trois opérations distinctes. La première vise à séparer la science de la politique. La seconde consiste à démasquer les politiques visés (dernièrement, Nicolas Sarkozy et Donald Trump) en montrant qu’ils agissent pour leur propre profit. La troisième vise à restaurer l’autorité de la science.

Science et politique

Se réclamer de la vérité de la science peut-il suffire à clore le débat sur le climat ? On peut en douter, car sur le plan strictement scientifique, des débats existent, sur les causes et les conséquences du réchauffement climatique. L’histoire des sciences montre en outre que quand bien même 99 % des scientifiques seraient convaincus par la thèse réchauffiste, le 1 % pourrait bien avoir raison, comme Bohr l’a emporté contre Einstein.

Ce qui est à souligner cependant est que nous ne raisonnons pas dans l’absolu. Ce qui est en jeu, c’est la décision publique : doit-on émettre des gaz à effet de serre ou les réduire ? Que la science n’apporte que des éclairages partiels et contradictoires, n’aboutissant pas à « une certitude », n’empêche pas qu’ils soient précieux. La question est de savoir comment traiter de l’énorme masse de données existantes, partiellement contradictoires : c’est une question qui relève de l’expertise, et non de la science. Celle-ci sait très bien « faire avec » un grand pluralisme de thèses en présence : elle se donne le temps de les confronter. Un temps dont la décision publique ne dispose pas, car pour elle la non-décision n’est pas une option possible, étant déjà une décision.

La nécessité d’une expertise pluraliste

On trouvera toujours des « climatosceptiques » que seule l’expérience d’un réchauffement effectif de 6 °C de la planète Terre pourrait convaincre. La question est de savoir si les autres habitants de la Terre ont envie de les suivre. Quiconque a une petite connaissance des enjeux politiques autour des changements climatiques sait que la réponse est très largement négative, et qu’elle se manifeste de diverses manières : positions des délégations des pays vulnérables, et souvent peu pollueurs, positions des ONG, syndicats, etc.

La critique qui vient alors est que cette expertise est déficiente. On peut l’entendre en effet. Comment faire mieux ? L’expertise consiste à donner au public non-spécialiste les éléments qui sont nécessaires pour prendre une décision. Pour que le débat public soit de qualité, la science doit rester science, c’est-à-dire à la fois pourvoyeuse de connaissances et d’incertitudes, et la politique dans son champ, celui de la décision publique. La condition réelle est que l’expertise soit exemplaire.

Que serait une bonne expertise ? De nombreux travaux ont été réalisés sur la question. Un premier critère concerne l’indépendance de l’expertise, au sens où les personnes qui en sont membres ne doivent pas avoir de liens directs ou indirects avec les enjeux de la décision en cause. C’est ici que le populisme, au sens de désir de plaire, peut être mis en cause. Et en piétinant les conclusions d’expertises solides, Nicolas Sarkozy s’y adonne pleinement. Son intérêt est évident : flatter ceux que la question climatique dérange.

Un second critère de qualité de l’expertise est son pluralisme, qui s’entend de deux manières. La première renvoie aux différentes dimensions du problème, en l’occurrence climatique, économique, etc. La complexité du changement climatique explique que l’expertise sur ce sujet soit plus difficile à organiser, car il faut faire discuter de nombreuses composantes hétérogènes. La seconde a trait aux enjeux de la décision. Il convient alors que les intérêts ou « parties prenantes » soient représentés. Et plus généralement que la question de la représentation soit prise au sérieux.

Comment fonctionne le GIEC ? (IPSL, 2013)

Le GIEC n’est pas « la science »

Eu égard à ces deux critères, constatons que les positions des réchauffistes comme des sceptiques sont fragiles. De l’expertise, ils ne disent rien, ou si peu. Ils confondent souvent le (GIEC) avec « la science », alors que c’est un organisme expert. Il ne publie pas, mais s’informe des publications et en propose des synthèses. Le GIEC se prononce sur les causes et les conséquences en situation d’incertitude, c’est-à-dire de savoir incomplet ou controversé. Il ne décide pas à la place des politiques, d’où son refus répété de se prononcer sur le niveau de danger, qui est une question normative, cela alors que les gouvernements n’ont cessé de le solliciter pour trancher.

La vraie source de fiabilité du GIEC est précisément de ne pas être « la science ». Son degré d’indépendance et son pluralisme sont relativement élevés. Il est composé de 200 à 2 000 scientifiques pour la plupart nommés par des États tels que les États-Unis qui n’ont aucunement envie de reconnaître la gravité du problème. Rien n’est parfait et l’on pourrait faire quelques reproches au GIEC, comme la domination excessive des sciences économiques ou le fait d’éluder les scénarios les plus catastrophiques, au nom du « réalisme », ou de ne pas compter suffisamment de représentants du pays du Sud. Si le GIEC ne paraît pas assez fiable, c’est à des progrès dans l’expertise auxquels les associations devraient appeler, plutôt que de s’arc-bouter sur « la science a dit », « les experts sont formels », reproduisant de la sorte l’attitude qu’elles reprochent à leurs adversaires.

Quelle autorité ?

Opposer une théorie scientifique à une autre dans l’espace public n’a guère de chances d’être conclusif. La pierre de touche réside dans la qualité de l’expertise. Pour écarter les Nicolas Sarkozy et les Donald Trump, il convient plutôt d’utiliser la même méthode que celle qui a défait les thèses de Claude Allègre ou de Vincent Courtillot, en leur demandant de rendre compte de leur positionnement devant un panel expert exemplaire.

Les scientifiques qui ne connaissent qu’un aspect du problème ne peuvent en tirer une légitimité pour s’ériger en experts devant faire autorité : leur opinion a même valeur que celle des simples citoyens. Les politiques ne cherchant qu’à séduire doivent aussi rendre compte de leurs affirmations, comme c’est le cas dans d’autres domaines tels que le « trou de la sécu » ou « les bonnes » politiques économiques. La qualité de l’expertise est l’une des pierres angulaires de la démocratie.

Ce texte est tiré d’une communication donnée avec Federico Tarragoni en 2015 dans le cadre du congrès annuel du GIS Démocratie et Participation.

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