Comment Bratislava a marqué la littérature slovaque

Presbourg au XVIIe siècle. Wikipedia

Bratislava, capitale depuis 1993 de la Slovaquie devenue indépendante, sera l’invitée d’honneur du Salon du Livre Paris 2019. Ville encore méconnue, elle est cependant une référence obligée d’une littérature slovaque vibrante et de plus en plus lue à l’étranger. Mais les auteurs contemporains croient-ils encore à son surnom traditionnel de la Belle sur le Danube ?

Située sur le Danube, comme Vienne ou Budapest, Bratislava est une ville à l’identité fluctuante. Successivement située dans le royaume de Hongrie, dans l’Empire austro-hongrois, puis en Tchécoslovaquie, elle a porté plusieurs noms au cours de l’histoire. Elle a ainsi été Wratislaburgum, Possonium, Pressburg ou Pozsony et le nom de Bratislava n’est entré en usage qu’à partir de 1919. C’est alors que les Slovaques y sont devenus majoritaires face aux Allemands ou aux Hongrois qui la peuplaient.

De la ville rêvée…

Mais la beauté de la ville a toujours fasciné ses habitants et ses visiteurs à tel point qu’elle a été qualifiée au XVIIe siècle de « paradis du royaume hongrois ». La célèbre impératrice Marie Thérèse, qui y a été couronnée en 1741, aurait même laissé entendre que « si elle était moins occupée par les obligations liées à son règne, ce qu’elle préférerait, c’est aller à l’opéra à Presbourg ». La ville impressionnait alors par la beauté de son architecture, la richesse de ses événements culturels et sa modernité.

C’est surtout après la création de la Tchécoslovaquie en 1918 que la ville est entrée dans la littérature slovaque où s’opposaient alors les tenants du réalisme et ceux d’une prose beaucoup plus lyrisée. Dans les romans de la Première République (1918-1938), les écrivains sont nombreux à exprimer leur passion pour cette ville qui les captive. Ils mettent en scène des personnages qui viennent étudier à Bratislava, qui était alors la seule ville slovaque où il y avait une Université, ou bien qui viennent y passer une journée ou deux pour se divertir : « Bratislava c’est la vie ! C’est la fête ! » En 1928, un jeune auteur slovaque décrit l’émerveillement du jeune étudiant qui vient faire ses études à Bratislava :

« Laco était excité, tout lui plaisait, il avait envie d’embrasser Bratislava et lui dire : Je suis là, ton nouvel amant. […] Regarde ce chahut dans les rues, c’est le chahut de la capitale de la Slovaquie. »

Venus d’une Slovaquie encore très rurale, ces personnages sont fascinés par l’imposant château qui domine la ville (Hrad), par les cafés, par les vitrines des magasins, par les cinémas, par les immeubles modernes ou par l’éclairage des rues. Bratislava est alors présentée comme une ville rêvée, que tout le monde a envie de découvrir et dont le souvenir aide à surmonter les situations difficiles : « Il est si facile de marcher quand on quitte Bratislava et qu’on a pu voir les vitrines de Noël joliment décorées, et, en plus, un film dans un vrai cinéma ».

Cette fascination a duré jusque dans les années 1960 et 1970. La destruction de la majeure partie de la vieille ville et la construction de cités-dortoirs à sa périphérie ont alors profondément modifié l’aspect de Bratislava et son image littéraire. La ville continue à inspirer les romanciers et les nouvellistes mais les écrits de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle sont beaucoup moins positifs à son égard.

… au modèle communiste

Le symbole de cette nouvelle Bratislava est le quartier de Petržalka. Construit dans les années 1970, il devait incarner le triomphe de l’architecture communiste. Le quartier de Petržalka, c’est un peu le « miracle des travailleurs du béton ». Son architecture moderne surprend par le fait même qu’elle tient debout alors qu’elle donne l’impression de devoir tomber d’une minute à l’autre : « On y trouve des formes intéressantes et des plis, très esthétiques, et extrêmement pratiques. Le béton est ancré dans le sol comme pour l’éternité ».

Le quartier de Petržalka.

C’est encore aujourd’hui le quartier de Bratislava qui compte le plus grand nombre d’habitants et un de ceux qui ont la plus grande densité au kilomètre carré en Europe centrale. Il est souvent présenté comme un modèle de cité ou de quartier HLM mais cette dénomination n’est pas tout à fait exacte car ses immeubles de béton continuent à connaître une réelle mixité sociale. Petržalka a, en tous cas, marqué profondément la littérature slovaque actuelle.

Dans un monde fait de « blocs interchangeables », les personnages ont le sentiment de se trouver au cœur d’un « curieux labyrinthe ». Ils s’y déplacent en « zigzag » sans trop savoir « par quoi se laisser guider ». Le quartier est présenté comme un endroit hors du temps et de l’espace et auquel les personnages finissent par appartenir. Personne ne peut être sauvé « des griffes de Petržalka ». Ce quartier, « où la promenade du dimanche se transforme en combat pour la vie », est situé de l’autre côté du Danube par rapport à la Vieille Ville. Le Vieux Pont qu’il faut traverser pour y accéder représente déjà « un chemin imprévisible » et, dans l’abîme qui s’ouvre au-dessous, « dévale le fleuve brunâtre ». Et l’entrée du quartier, signalée par une fête foraine, fait même figure de piège infernal : « Des petits chevaux, des canards et des cygnes géants de toutes les couleurs parcourent un cercle fermé, hermétique. Ils tournent sur une piste délimitée, sorte de piège diabolique. »

La construction de ce quartier a définitivement changé l’aspect de la ville. Certains personnages qui ont fui la Tchécoslovaquie communiste et qui reviennent visiter la Slovaquie, ont du mal à reconnaître leur ville natale : « Ian se rappelait de son ami d’enfance qui avait émigré au Canada en 68 et qui était venu le voir une fois, des années après. Il est resté un moment à regarder par la fenêtre de l’appartement de Petržalka – il n’est plus jamais revenu voir sa ville natale. […] Petržalka lui avait coupé son souffle canadien. »

La littérature slovaque contemporaine fourmille également d’allusions sur la taille de la ville qui est une des plus petites capitales européennes avec seulement 420 000 habitants. Bratislava est « petite, réellement petite, vraiment petite ». Tout le monde connaît tout le monde. Il est si facile de s’y déplacer à pied qu’on en fait le tour en dix minutes : « Et que faire après ? Encore un tour ». Dans Café Hyène, la romancière Jana Beňová, Prix de littérature de l’Union européenne 2012, décrit le cercle qu’évoque tout déplacement dans la ville : « La ville est petite. Dès que vous commencez un trajet, vous en avez déjà derrière vous sa plus grande partie. Celui qui veut flâner chez nous doit marcher en rond, comme un petit cheval, et sur sa route, il croise sans cesse d’autres petits chevaux qui flânent ».

Un Danube qui divise

Comme beaucoup de villes de l’Allemagne à la Roumanie, Bratislava est coupée en deux par le Danube. Malgré le rôle historique qu’il a joué dans le développement de la ville, le fleuve est peu présent dans les romans slovaques où il suscite surtout des sentiments négatifs. Durant la guerre froide, il symbolisait la division de l’Europe en deux blocs, l’Est et l’Ouest, la dictature et la démocratie. Il fallait le franchir pour passer en Autriche et gagner ainsi le monde libre. Il marque aussi la frontière avec la Hongrie, avec laquelle les tensions sont fréquentes. Ce n’est qu’après la Révolution de velours que les auteurs découvrent avec hésitation cet élément essentiel de la ville auquel ils tournaient jusqu’alors le dos.

Mais le fleuve continue à diviser. Il est toujours une frontière mais qui se dresse à présent entre la Vieille Ville et les nouveaux quartiers comme Petržalka. Deux territoires, dont le premier fait rêver et rassure alors que le second fait peur, angoisse et menace. Pour les habitants de la Vieille Ville, les cités-dortoirs de l’autre côté du fleuve forment un espace étrange dont les habitants présentent même des particularités physiques inconnues ailleurs. Pourtant, le fleuve attire, surtout lors de la traversée des ponts. Il est alors une promesse d’oubli, de changement ou de fuite pour ceux qui tenteraient l’expérience excitante et dangereuse de plonger dans ses eaux profondes : « On rêve de changement. Comme un nomade qui rêve de changer d’horizon, je rêve de changer d’état en hiver. Plutôt qu’un pas trébuchant et incertain sur la surface du pont gelé, un saut serait un envol. ».

Et aujourd’hui ?

En 2019, que reste-t-il de la beauté autrefois tant vantée de la ville ? Comme sa réalité physique, l’image littéraire de la ville a beaucoup changé et les rôles qu’elle joue dans la littérature slovaque du XXIe siècle sont très différents de ceux des siècles passés. Elle n’évoque plus les mêmes émotions. Les héros des romans peuvent toujours découvrir le charme du petit centre-ville historique, monter vers la porte de Saint-Michel, admirer l’architecture du Palais primatial où le Traité de Presbourg a été signé entre la France et l’Autriche en 1805, ou monter jusqu’à la colline du Château. Mais les écrivains slovaques d’aujourd’hui laissent voir que la ville a été défigurée. Elle s’est transformée en un espace-ennemi ou en un labyrinthe.

Un jeu de mots à la mode résume de nos jours cette évolution qui joue sur l’assonance de « krásavica », la beauté, avec « bradavica », la verrue. L’ancienne belle du Danube est-elle condamnée à ne plus être que la verrue sur le Danube ?


Quelques romans contemporains slovaques traduits en français : Jana Beňová, « Café Hyène » ; Peter Pišťanek, « Rivers of Babylon » ; Uršula Kovalyk, « La femme de seconde main » ; Pavel Vilikovský, « Vert et florissant » ; « Un cheval dans l’escalier » ; Samko Tále, « Le livre du cimetière » ; Svetlana Žuchová, « Voleurs et témoins » ; « Les scènes de la vie de M » (Prix de littérature de l’Union européenne 2015) ; Martin M. Šimečka, « L’année de chien L’année des grenouilles » ; Viliam Klimáček, « Bratislava 68, été brûlant » ; « Mosaïque de la littérature slovaque. Anthologie des nouvelles des auteurs contemporains slovaques.