Comment les enseignant-chercheurs participent à la diffusion des modes managériales ?

La diffusion des modes managériales.

Comment expliquer que de nombreux enseignant-chercheurs participent à la dynamique des phénomènes de mode (entreprise libérée, etc.) ? Pourquoi véhiculent-ils, en même temps, le même discours alors qu’ils sont a priori censés entretenir un certain recul critique ? Comment se forment – et s’entretiennent – les phénomènes de consensus autour du mainstream académique ?

Le rôle des professeurs en sciences de gestion

Les théoriciens des modes managériales soulignent qu’à l’instar des organisations, le comportement des enseignants apparaît influencé par leur environnement, c’est-à-dire, qu’ils établissent une partie de leur programme en fonction d’un contexte social (Huczynski, 1993).

Christophe Midler, dans son article intitulé « La logique de la mode managériale », affirme en effet qu’un professeur qui négligerait de transmettre une pratique communément admise comme étant efficace et progressiste risquerait d’apparaître en décalage avec les méthodes contemporaines, et de compromettre ainsi son image d’expert. Et le phénomène d’harmonisation s’accentue quand on observe que les pratiques les plus didactiques, les plus commodes à enseigner, sont privilégiées. On aboutit en conséquence à un conformisme pédagogique reposant sur quelques pratiques à la mode jugées légitimes, sinon incontournables, à un instant t.

Le rôle des chercheurs

Un jeune chercheur trouvera en outre plus facilement des ressources financières s’il se penche sur une problématique en vogue, dans la mesure où elle répondra à une attente en vigueur sur le marché. Le fait de traiter un phénomène en pleine expansion accroît par ailleurs significativement les chances de publication au sein d’une revue spécialisée. Moult événements académiques sont en effet organisés autour de sujets à la mode et constituent à cet égard autant d’opportunités pour valoriser ses recherches et sa carrière.

Christophe Midler (1986) observe que ce phénomène génère au moins deux biais. Premièrement, le fait d’étudier une pratique de gestion en pleine expansion impose aux chercheurs d’accéder en priorité aux rhétoriques véhiculées par le discours de la mode (les articles et discours n’étant pas encore marqués par le retour d’expérience). Deuxièmement, le fait d’étudier un modèle en pleine expansion tend à compliquer une éventuelle analyse critique. Une prise de distance vis-à-vis du discours général pourrait en effet apparaître « blasphématoire » ou tout du moins paradoxale vis-à-vis des évidences en cours (Midler, 1986).

Le rôle du « marché académique »

Michel Berry (1992) précise que les règles du jeu du marché académique exacerbent ce phénomène de conformisme. Un chercheur, dès lors qu’il a obtenu son diplôme de doctorat, doit en effet rapidement valoriser son CV pour intégrer les meilleures écoles et universités. Les recrutements reposent sur trois critères d’évaluation, à savoir : les publications, les responsabilités pédagogiques, et les distinctions diverses ; le plus crucial étant la publication.

Or, il est particulièrement difficile de publier au sein des meilleures revues internationales, premièrement parce qu’elles sont peu nombreuses et deuxièmement parce que le taux de rejet y est extrêmement élevé (environ 90 %). Il importe à cet égard de ne pas incommoder les évaluateurs en omettant par exemple de les citer ou de les critiquer (Berry, 1992).

Une fois publié, le chercheur doit ensuite s’appliquer à être cité pour muscler son impact factor, c’est à dire, son empreinte au sein des travaux académiques. Là encore, l’intérêt d’être correctement positionné dans le courant dominant est vivace : sortir des voies classiques peut en effet compliquer les débouchés et réduire les probabilités de citations. Le conformisme apparaît dès lors plus sûr et plus payant.

Voilà pourquoi nous succombons également – au même titre que les managers – au charme des modes managériales, tout simplement parce qu’elles génèrent un ensemble d’avantages non négligeables. Il importe toutefois de se demander si les stratégies dites de rupture, bien que plus complexes et incertaines, ne produiraient pas des résultats autrement plus éloquents ?