Comment les séries de science-fiction réinventent la narration

Une image de la série Star Trek : Discovery. Avclub

Comment les séries de science-fiction réinventent la narration

Le succès des séries de science-fiction n’est plus à prouver. Un peu plus tôt cette année, Netflix annonçait leur consacrer une place plus importante au vu de leur popularité, au côté des séries de fantasy.

Extraterrestres ou sorcières, science ou magie, la recette est la même : les genres de l’imaginaire donnent à voir des mondes fictionnels en décalage avec le nôtre. Longtemps accusés de favoriser l’« escapisme », la fuite hors de la réalité, ils ont pourtant fait la démonstration de leur double pouvoir, longtemps même avant l’émergence des séries télévisées. S’ils permettent en effet de s’évader, de se divertir en s’aventurant au-delà du réel, leurs détours tortueux sont souvent utiles pour nous présenter un écho déformé, remodulé, de notre propre monde, de ses angoisses et de ses espoirs. La science-fiction, capable de questionner le progrès technologique et les normes politiques et culturelles, se distingue par sa capacité à critiquer notre société.

Quand bien même l’étiquette escapiste est encore employée pour dévaloriser les genres de l’imaginaire, les publics ne s’y trompent pas, et s’immergent à loisir dans ces mondes souvent denses et complexes. L’ouvrage que j’ai récemment eu l’occasion de publier dans la collection Arts Visuels chez Armand Colin n’a donc pas pour but premier de légitimer, auprès du grand public, des œuvres tantôt populaires, tantôt méconnues. Il est plutôt destiné à mettre en avant le fait qu’au-delà d’œuvres fascinantes, la science-fiction tout particulièrement a produit des séries qui ont joué un rôle crucial dans l’évolution de l’écriture des fictions sérielles.

Séries et complexité narrative

La recherche sur les séries télévisées s’accorde à définir une augmentation de la complexité narrative des séries que l’on peut observer dès les années 1980, notamment aux États-Unis. Cette complexité est le fruit d’une lente évolution économique, artistique et technologique. L’arrivée des chaînes du câble pousse les grands networks (chaînes majeures accessibles gratuitement : ABC, NBC, CBS, Fox) à initier les premiers une hausse de qualité des programmes – le câble ne produira régulièrement des fictions sérielles qu’à partir des années 1990.

Les rediffusions et le magnétoscope permettent au public de « rattrapper » et de mieux comprendre des séries de plus en plus feuilletonnantes, dont l’intrigue dépasse le cadre du seul épisode. Internet consolide les communautés de fans et ravive les « discussions autour de la machine à café » : les séries diffusées de façon hebdomadaire suscitent, entre chaque épisode, des débats passionnés, à mesure que se déploient ce que certains critiques n’hésitent pas à considérer comme des « romans télévisuels ».

Il subsiste toutefois, a fortiori dans la recherche française sur les séries, une zone d’ombre : si des classiques comme la série policière Hill Street Blues (NBC, 1981-1987), ou plus tard The Wire (HBO, 2002-2008), sont citées comme parangons de cette montée en complexité, de cette évolution de la qualité et de la profondeur de cette forme narrative, les séries des genres de l’imaginaire sont souvent laissées de côté. Qu’elles soient considérées comme illégitimes, trop populaires, pas assez sérieuses, ou que l’on partage avec la production française une certaine appréhension pour tout ce qui sort du format policier, force est de constater que les œuvres majeures de la SF et de la fantasy télévisuelles sont rarement mentionnées pour leur contribution à la réinvention perpétuelle de la forme narrative sérielle audiovisuelle, ne dépassant pas le statut d’œuvres, certes « cultes », mais isolées.

Que l’on considère, pourtant, la révolution qu’incarnait en son temps Babylon 5 (PTEN, 1993-1998), dont son créateur, J. Michael Straczynski, avait prévu avant le début de la production la trame des cinq saisons à venir, tout en anticipant la dimension fondamentalement aléatoire de l’écriture sérielle, prévoyant ainsi des « portes de sortie » pour les protagonistes de cette vaste fresque galactique, au cas où des acteurs viendraient à quitter la série. En découlait un budget prévu à l’avance, jamais dépassé – une rareté – accompagné d’un usage pionnier des images de synthèse, quand sa concurrente Star Trek s’appuyait encore sur de coûteuses maquettes pour représenter ses vaisseaux spatiaux. Pari tenu pour Straczynski, qui déploie sur cinq années une intrigue complexe riche de milles interconnexions, qui n’a rien perdu de son actualité aujourd’hui. La série a inspiré la vague science-fictionnelle des années 2000, de la quête paranoïaque de l’équipage du Battlestar Galactica (Syfy, 2003-2009) à la mystérieuse Lost (ABC, 2004-2010), et son île nimbée de secrets qui structurent une intrigue labyrinthique durant six ans.

De nouvelles mythologies

Au-delà d’œuvres « cultes » visant un public de niche, la communauté « geek », et aujourd’hui des publics de plus en plus divers, les séries de science-fiction peuvent remettre en question tout autant la société qui les produit que les conventions narratives d’une époque. Leurs mondes « saillants », présentant des éléments qui n’ont pas d’équivalent dans le monde réel, les poussent à mettre en avant leur cohérence interne. Les séries de science-fiction ont ainsi été pionnières dans la construction des « mythologies », un terme proposé par les scénaristes anglo-saxons et adopté par les fans et critiques, décrivant sur le long terme la capacité d’expansion d’une intrigue et du monde fictionnel qui la porte.

Le livre de Florent Favard, paru aux éditions Armand Colin.

Voyages dans le temps, univers parallèles et crises d’identité ont poussé dans ses retranchement la capacité des publics à se repérer dans le temps, à gérer des narrations en arbre des possibles, à appréhender la complexité du personnage de série. Une série comme Orphan Black (BBC America, 2013-2017) a par exemple bousculé les standards au travers de la performance kaléidoscopique de Tatiana Maslany, qui incarne à elle toute seule une douzaine de clones. Lost a largement influencé les séries qui lui ont succédé (y compris hors du genre SF) par son usage déroutant et innovant de la temporalité. Fringe (Fox, 2008-2013) a su acclimater son public à des réécritures extrêmes (personnage rayé de l’existence, sauts dans le temps) justifiées par des péripéties science-fiction dont l’impact résonne à l’échelle de la série.

C’est tout cet héritage, et plus encore, qui mérite d’être exploré plus avant. Les séries de science-fiction, loin d’être des curiosités isolées dans l’histoire des séries, ont été et sont toujours aussi importantes que les œuvres plus naturalistes lorsqu’il s’agit de faire l’histoire de la narration sérielle à la télévision.


Florent Favard est l’auteur de l’ouvrage « Les séries dans le récit de science-fiction, de Star Trek à X‑Files », paru aux éditions Armand Colin.

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