Consommation critique en Belgique (1) : la politique de l’alimentation au quotidien

Les groupes d’achat solidaire de l’agriculture paysanne sont nombreux à Bruxelles, on en compte plus d’une soixantaine. gasap.be

Dans cet article en deux volets, l’auteur aborde les enjeux et les évolutions des nouveaux usages de la consommation alimentaire alternative en Belgique. Aujourd’hui, décryptage de ces pratiques qui se sont développées ces dix dernières années.

La « consommation critique » et les initiatives pour une alimentation « locale, durable et conviviale » se sont multipliées en Belgique depuis le milieu des années 2000. Après une première étape marquée par une multitude de projets locaux, ces pratiques se sont installées progressivement dans le paysage socio-politique, citoyen et citadin.

L’achat direct d’aliments, de préférence biologique, auprès de producteurs locaux est particulièrement en vogue. Parmi les nombreuses initiatives en Flandres, le réseau des équipes alimentaires « voedselteam », permet à plus de 3 000 ménages de s’approvisionner en aliments locaux auprès d’une centaine de petits ou moyens exploitants agricoles, dont la moitié est certifié biologique.

Bruxelles compte 75 groupes d’achats solidaires pour l’agriculture paysanne (GASAP). En Wallonie, une centaine de groupes d’achat commun (GAC) fournissent 2 500 foyers en aliments locaux. 82 systèmes d’échange locaux (échange de services, produits, savoirs et biens) ont été répertoriés en Wallonie et à Bruxelles ; des « donneries » sont établies ou régulièrement organisées dans une vingtaine de villes ou communes et Bruxelles compte une trentaine de potagers collectifs, pour plus de 150 à travers la Wallonie, initiés par des citoyens, des écoles, et diverses institutions.

Une critique ancrée dans les pratiques

Ceux qui participent à un groupe d’achat commun ou échangent des services dans un système d’échange local (SEL) ne formulent pas la même critique du consumérisme. C’est cependant à partir de cette critique et de cette culture dites « activistes » qu’ont émergé bon nombre de groupes d’achat commun et d’initiatives au cours des années 2000 ; et l’on ne peut saisir les défis et dilemmes auxquels ces acteurs font face aujourd’hui sans comprendre les ressorts de cette critique ancrée dans le quotidien.

La « consommation critique » inscrit des pratiques de consommation responsable dans une démarche de critique de la société de consommation et des marchés globalisés qui leur confère une dimension engagée et de transformation sociale. Les acteurs et réseaux de la consommation critique combinent une volonté de s’ancrer dans leurs espaces locaux avec une sensibilité pour les défis globaux (environnement, excès du capitalisme financier…).

À la source de leurs pratiques alternatives se trouvent cependant moins l’utopie d’un changement global qu’un sens de la responsabilité personnelle et l’exigence d’une plus grande cohérence entre les pratiques et les valeurs défendues. Plutôt que de grands discours politiques, la critique est formulée et vécue à partir de la vie quotidienne, à partir d’une mise en pratique de ses valeurs et de ses combats dans la vie de tous les jours.

Témoignages à propos des potagers collectifs (vidéo RCR ASBL, 2012).

L’importance de la convivialité

Le rapport à l’autre est une autre dimension fondatrice de ces mouvements « conviviaux » qui visent à recréer du lien social. À l’anonymat des relations de (super)marché, ils opposent l’authenticité et la convivialité de relations locales. Face à une société « qui individualise » et « soumet toutes nos relations à l’argent », ils placent la convivialité des relations sociales au cœur de leur mode de vie et des alternatives qu’ils proposent, que ce soit l’usage du vélo comme moyen de transport, le covoiturage ou les réunions hebdomadaires des groupes d’achats communs.

Les potagers collectifs sont avant tout des lieux de rencontre et de convivialité, où se mélangent différentes couches de la population. Les partisans de la « simplicité volontaire » estiment eux aussi que la réduction de la consommation matérielle permet de limiter son impact environnemental, mais aussi de dégager du temps pour développer des relations sociales conviviales. Derrière ces initiatives, c’est d’un autre projet de société dont il est question. Comme le soulignait Ivan Illich :

Passer de la productivité à la convivialité, c’est substituer à une valeur technique une valeur éthique.

Cette perspective se traduit également par une conception différente de l’organisation du mouvement. La croissance d’un groupe risque de le dénaturer : « Au-delà de vingt, il vaut mieux créer un deuxième groupe, car une fois cette limite dépassée, différents problèmes surgissent et il devient difficile de maintenir les mêmes relations entre les membres » (un activiste cité par Mélanie Louviaux dans « Le GAC de Barricade : à petits pas vers un autre monde », dans l’ouvrage collectif La consommation critique). Le mouvement s’étend dès lors par essaimage, en encourageant la création de groupes et projets semblables mais autonomes dans d’autres quartiers et d’autres villes.

Pour ces activistes, le changement social ne viendra pas de la rupture d’un grand soir, mais des actes concrets des « petits matins ». De nombreux « activistes de la transition » clament fièrement qu’ils n’en restent pas aux discours et développent des alternatives concrètes. Pourtant, le passage d’une transformation de soi ou d’un changement social dans un groupe limité vers une transformation sociale à plus grande échelle reste un angle mort de ces mouvements.

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