Consommation critique en Belgique (2) : sensibiliser au-delà des cercles militants

La ville de Gand a instauré depuis 2009 ses « jeudis végétariens ».

Dans cet article en deux volets, l’auteur aborde les enjeux et les évolutions des nouveaux usages de la consommation alimentaire alternative en Belgique. Second temps avec la question du développement de ces pratiques dans la société belge.

Les initiatives de consommation « critique » se sont multipliées en Belgique depuis le milieu des années 2000. Après une première phase marquée par la multiplication des projets locaux, les convergences avec des programmes de politiques publiques de protection de l’environnement et de développement économique local, ou encore avec des initiatives d’économie sociale et solidaire, sont appréhendées par certains acteurs comme des opportunités d’étendre ces usages au-delà des cercles militants.

Avec l’émergence de coordinations régionales comme le Réseau des consommateurs responsables ou le Réseau des acteurs bruxellois pour l’alimentation durable (RABAD), le secteur a progressivement acquis visibilité et influence au niveau régional. Plusieurs associations et coordinations ont bénéficié du financement public de la société civile particulièrement étendu en Belgique et ont pu embaucher quelques militants. Les Amis de la terre et plusieurs autres ONG de premier plan se sont également davantage intéressés à ces usages.

Certains acteurs de la consommation critique font désormais le pari d’une collaboration avec des institutions ou autorités politiques ou de projets plus vastes. L’enjeu est d’étendre le mouvement et les pratiques de la consommation critique en s’appuyant sur les leviers des politiques publiques, de l’économie sociale et solidaire ou des autorités locales et régionales pour toucher une plus large part de la population, favoriser des modes de vie plus « durables » et donc diminuer l’empreinte écologique d’un plus grand nombre de citoyens.

Présentation de « L’Alliance emploi environnement » (vidéo Bruxelles Environnement, 2014).

Convergence autour du dynamisme économique

En Flandre, la coordination efficace des voedselteams a permis de gagner en visibilité et d’initier certaines collaborations avec la région, qui a adopté un important programme de développement des filières courtes, largement initié et mis au point par les voedselteams.

Plus réticents à l’origine, un nombre croissant de groupes wallons et bruxellois font désormais le pari d’une convergence entre la consommation critique, la transition écologique, l’économie sociale et solidaire et le développement local ; ils misent sur une collaboration renforcée entre des associations de la société civile, de petits entrepreneurs locaux et les pouvoirs publics. La Ceinture aliment-terre liégeoise (CATL) réunit ainsi des « citoyens-consommateurs », des producteurs, des représentants administrations locales et des acteurs économiques dans la province. Ils espèrent créer « des centaines d’emplois non délocalisables » grâce à de nouvelles filières de production et de distribution d’aliments locaux.

Comme dans d’autres initiatives de « transition », l’aspect conflictuel des revendications est gommé au profit d’une convergence autour de pratiques et d’un objectif commun, qui sied aussi bien aux tenants d’une critique du consumérisme et des marchés globaux qu’à ceux qui souhaitent un redéploiement économique de la région.

Davantage que la gestion du territoire ou le développement durable, la convergence avec les acteurs institutionnels du développement local pourrait s’opérer sur la base du potentiel du secteur de l’alimentation comme créateur d’emplois. Pour la seule région de Bruxelles-capitale, ce secteur représentait 2 500 emplois, un nombre qui pourrait être triplé, notamment grâce à l’agriculture urbaine. La région bruxelloise a ainsi lancé l’« Alliance emploi environnement », dont le développement de l’alimentation durable constitue l’un des quatre axes et qui regroupe des acteurs associatifs, des centres de recherche, des administrations communales et des écoles.

Rob Hopkins, le fondateur du Mouvement de la transition (Arte, 2014).

Les villes en première ligne

Rob Hopkins, héraut du Mouvement de la transition, très populaire en Belgique, souligne l’importance de la collaboration des initiatives locales de transition avec les villes, communes et régions. L’implication de Gand dans la promotion et la mise en œuvre des « jeudis végétariens » a ainsi permis d’étendre la pratique végétarienne et de sensibiliser la population aux enjeux de la consommation de viande, responsable selon la FAO de 14,5 % des gaz à effet de serre produits par l’homme. Loin de nuire à l’économie de la ville et de ses restaurateurs, ces « jeudis végis » sont devenus un argument touristique.

Les villes, communes et régions sont également appelées à jouer un rôle majeur pour développer les filières d’alimentation locale et leur assurer des débouchés durables, et sensibiliser les citoyens. Max Havelaar Belgique a lancé une campagne « Communes commerce équitable », afin d’inciter les municipalités à modifier les pratiques de consommation dans les administrations et les écoles, à mener des campagnes de sensibilisation auprès des restaurateurs locaux et à mettre en œuvre des « ateliers de consom’acteurs ».

Cette nouvelle étape est cependant marquée par des dilemmes inédits. Le mouvement a-t-il entamé une transition qui l’éloignera de l’esprit et de la culture activiste qui l’ont initialement porté ? L’expérience de l’économie sociale et solidaire montre que l’institutionnalisation du secteur n’empêche pas certains de ses acteurs de maintenir et renouveler la dimension de critique sociale, économique et politique. La réflexivité face aux processus d’institutionnalisation dont font preuve de nombreux mouvements contemporains permet également d’être raisonnablement optimiste sur la capacité de ces acteurs à promouvoir des innovations sociales pour combiner ces enjeux.