Conversation avec Jérôme Ferret et Farhad Khosrokhavar : « L’islam radical a une capacité à capter toutes les vulnérabilités sociales »

Le 11 janvier 2015, la marche en hommage aux victimes de l'attaque contre Charlie hebdo avait réuni des millions de Français. Fauxjeton/Wikimedia, CC BY

Cet article est publié dans le cadre des activités de la Plateforme Violence et sortie de la violence (FMSH), dont The Conversation France est partenaire. Farhad Kosrokhavar et Jérôme Ferret dirigent l’Observatoire des radicalisations de la Plateforme Violence et sortie de la violence. Ils sont également membres de l’ANR SoV et du Panel international sur la sortie de la violence.


Où en est-on des études sur les radicalisations presque trois ans après l’attentat contre Charlie Hebdo ? Quels sont les domaines et thèmes déjà bien explorés que vous distinguez, et quelles sont les lacunes et apories, voire les fausses dichotomies, pour éviter la simplification du sujet radicalisé ?

Farhad Khosrokhavar : Deux types de recherches, quelquefois liées continuent à affluer sur le marché scientifique : celles qui sont directement subventionnées par les États et leurs appareils de sécurité et qui se focalisent sur la constitution des réseaux, les informations susceptibles d’identifier les terroristes (surtout djihadistes), les indices pouvant aboutir au « profiling ». Ces études, même si elles sont menées de manière fort sérieuse, n’en demeurent pas moins marquées par un souci sécuritaire. Quelquefois des institutions universitaires jouent aussi ce jeu. Malheureusement, les fonds importants de recherche vont à ce type d’investigation.

Le deuxième type, ce sont les recherches universitaires visant à « comprendre » les formes de radicalisation et ses « causes », étant entendu qu’il n’y a pas de causalité unique ni de déterminisme strict dans aucun des résultats de recherche. Jusqu’à présent, la dimension anthropo-sociologique a été le parent pauvre : la famille, le contexte social, le quartier, la subjectivité des acteurs et des actrices… Il s’agit de parer à cette carence en se focalisant sur ces dimensions, même s’il faut bien avoir en vue qu’une part des acteurs de classe moyenne échappent à ces aspects : des jeunes ayant vécu dans des quartier de classe moyenne et sans passé délinquant qui donnent dans la radicalisation…

Jérôme Ferret : Beaucoup de travaux très inégaux nous sont proposés pour expliquer les phénomènes de radicalisation religieuse djihadiste, mais curieusement on en sait peu sur les territoires concrets qui produisent ce phénomène, notamment en France et en Europe. Leurs histoires singulières sont oubliées et fondues dans des analyses finalement assez décontextualisées ou très personnalisées (« la sœur et le frère Clain », les « frères Merah » dans la région toulousaine, « l’acteur djihadiste, sa psychologie, plus largement) ou renvoyées à la géopolitique des territoires d’accueil au Moyen Orient.

Or, une analyse située et historicisée de ces processus, certes globaux mais aussi locaux voire infra-locaux, de quartiers et de petits territoires y compris ruraux, sont porteurs d’explications endogènes reliées, par exemple, à des histoires d’immigrations originales, à des types de relations communautaires, de mémoires ré-interprétées en fonction de vies locales et de structurations d’économies, souterraines ou légales. C’est tout l’enjeu de nos recherches menées avec Adil Jazouli, Farhad Khosrokhavar, la FMSH/Observatoire des radicalisations et notre Groupe de travail du Panel international sur la sortie de la violence (IPEV) du programme IPEV.

Quelles variables – religieuse, ethnique, familiale, sociale, etc. – entrent le plus en compte sur vos terrains respectifs ? Quels seraient les points de comparaison, par exemple, entre les radicalisations en France et en Espagne ?

Farhad Khosrokhavar : On peut plutôt évoquer des « facteurs », la subjectivation étant un élément fondamental et surtout une tentative de cerner le problème à partir de projet de vie ou d’absence de projet de vie. Il faut se focaliser sur l’acteur (et l’actrice) djihadiste et prendre en compte la variété nationale et le modèle culturel des sociétés, ainsi que la spécificité des « communautés d’origine ». La stigmatisation, l’enfermement dans des quartiers enclavés, le sentiment de dépit mêlé de désespoir et la volonté de s’en sortir au prix de la rupture avec la légalité interviennent activement. Le racisme ordinaire, la mémoire coloniale et la vie quotidienne en butte au « racisme institutionnel » peuvent être des facteurs déterminants. Les classes moyennes, où figurent des convertis, les femmes (10 % des départs en Syrie et en Irak), les adolescents et adolescentes (entre 10 et 20 %), les convertis, les individus à problème psychopathologique sont aussi à analyser.

Dans tous ces cas, l’anthropologie aide à comprendre l’imbrication de la famille, du contexte urbain, de la trajectoire individuelle (passage fréquent par la délinquance) mais aussi du statut socio-économique (souvent des exclus avec une minorité de classes moyennes) et du voyage initiatique (passage par un pays où se déroule la guerre civile au nom du djihad) dans la radicalisation des jeunes (et moins souvent, des moins jeunes).

Jérôme Ferret : Les études de la délinquance partagent le constat que les variables « objectives » ne constituent pas des facteurs prépondérants dans les mécanismes de la délinquance juvénile. Peu importe que les parents soient mariés ou divorcés, que l’on soit en présence d’une forme de dissociation familiale marquée par l’absence de l’un des parents, c’est en termes de dynamiques relationnelles que doit être analysée la part que la famille prend éventuellement dans la fabrique de la délinquance. Les réponses seraient à chercher davantage dans la dynamique des rapports familiaux et « la fabrique territoriale de la radicalisation ». J’ai analysé le radicalisme basque dans une perspective plus large que la catégorie « terroriste », par la subjectivité, la mémoire et le territoire.

L’islam radical a cette capacité à capter toutes les vulnérabilités sociales, y compris nombre de troubles mentaux en augmentation dans les actes récents : ce n’est pas le cas d’un radicalisme politique nationaliste. Le radicalisme religieux me semble a priori plus protéiforme et plus « narcissique » et les parcours djihadistes peuvent être des parcours flash, contrairement aux socialisations lentes et organisées en Pays basque. Il faut comprendre cette rapidité, les mécanismes de cette électricité et les dynamiques intra-familiales de ces quelques familles hyper-sectarisées. Dans les deux cas, la mémoire affective transmise dans les familles est une variable clé pour l’action publique.

Pouvez-vous nous formuler les résultats de votre travail commun au sein du Panel international sur la sortie de la violence ? Comment mobiliser l’anthropologie de la famille, les relations de parenté peut aider à mieux comprendre les parcours individuels ?

Farhad Khosrokhavar : Dans le Panel sur la sortie de violence, où Jérôme Ferret et son expérience espagnole et toulousaine jouent un rôle clé, on tente de comprendre les formes de sortie de violence en liaison avec des cas concrets dans d’autres sociétés ou des localités en France ou ailleurs. Souvent, la sortie d’un type de violence peut être prélude à l’entrée dans un autre type de violence. Ou encore, beaucoup de jeunes qui trempent dans la délinquance faute d’autres perspectives crédibles à leurs yeux, ne s’adonnent pas à la violence djihadiste mais demeurent empêtrés dans la violence liée au trafic de drogue, braquage ou d’autres types d’activités déviantes. La société craint davantage la violence djihadiste que celle de nature délictueuse. Mais ce n’est pas une véritable sortie de la violence. Pour cela, le changement du rapport à l’urbain, notamment aux « banlieues » en France devrait être envisagé, mais cela ne semble revêtir aucune priorité aux yeux des autorités politiques.

Jérôme Ferret : Il convient d’aller davantage en profondeur dans les dynamiques intimes familiales, en associant le temps long et les territoires de socialisation, les espaces physiques et leurs histoires singulières, au-delà de quelques entretiens avec les djihadistes incarcérés. Ces multiples dynamiques familiales sont insuffisamment situées dans ces histoires locales, notamment les familles « électriques » pour reprendre le terme de Durkheim dans les formes élémentaires de de la vie religieuse.

Des départements limitrophes à Toulouse comme le Tarn et le Tarn-et-Garonne ont une histoire très particulière d’exploitation de populations immigrées depuis les années 1960 dans les cultures arboricoles et de tannerie. Ces économies locales sont dirigées par des formes familiales singulières, par des pieds-noirs notamment, dans les exploitations de fruits reproduisant le paternalisme néo-colonial. Dans certaines familles, les petits-enfants, les filles reprochent à leurs parents et grands-parents d’avoir accepté leurs soumissions, ce « dégoût » exprimé devant la passivité de leurs parents et grands-parents pouvant expliquer en partie une radicalisation djihadiste. Et quelques témoignages recueillis en off dans une petite commune du Tarn montrent qu’une ou deux familles très actives ont pu être les moteurs de ces engagements.

Le procès Merah a bien montré aussi qu’une dynamique familiale très intense fut à l’œuvre dans les socialisations des frères Merah à Toulouse. Autant de micro case studies qui nous poussent à systématiser ces observations de terrain, car la radicalisation semble paradoxalement être autant le produit de la désinstitutionalisation de la famille qu’un moteur pour construire de nouveaux modèles familiaux.

Become a friend of The Conversation with a tax-deductible contribution today.