Conversation avec Monique Canto-Sperber : « La liberté en tant que frontière de notre sphère privée est en train de disparaître »

Liquid Frontiers (Lille 2009) Olivier Duquesne/Flickr, CC BY-SA

Invitée à la conférence « Le retour des frontières » dans le cadre des Tribunes de la Presse 2018 à Bordeaux, la philosophe Monique Canto-Sperber s’interroge sur le concept de frontière, ses différents aspects et son évolution au cours de l’histoire.

Par le mot frontières, nous entendons souvent frontières physiques, et notamment entre États. Peuvent-elles cependant revêtir d’autres formes ?

Monique Canto-Sperber. Wikipedia, CC BY-SA

Monique Canto-Sperber : Oui, bien évidemment. Il est, selon moi, beaucoup plus intéressant de s’interroger sur la signification d’une frontière plutôt que sur sa réalité physique. Une frontière signifie une séparation, mais signifie aussi une protection. L’association de ces deux termes n’est donc, bien entendu, pas limitée aux frontières territoriales. Par exemple, les limites de l’usage de la force et de la violence sont aussi des frontières qui protègent, et qui séparent l’admissible de l’inadmissible.

Les frontières ont-elles jamais réellement disparu ?

Monique Canto-Sperber : Non, elles n’ont jamais disparu, mais il y a des époques de l’histoire où elles étaient beaucoup moins présentes que maintenant. Dans l’Antiquité, les frontières ne signifiaient pas grand-chose ; il n’y avait pas d’États, et donc pas de ligne pour les séparer. Les frontières linéaires délimitant un territoire ne sont pas apparues avant la création des États-nations.

Les années 85-95 ont vu deux phénomènes opposés se produire. D’abord, l’abolition progressive des frontières physiques. C’est le cas particulièrement en Europe, où les éléments tangibles de séparation ont disparu. C’était justifié par la volonté des peuples d’abolir ce genre de séparation.

Mais d’un autre côté, nous avons constaté, en particulier en Europe de l’Est, la multiplication des frontières avec l’apparition de nouveaux États. La Tchécoslovaquie s’est scindée en deux États distincts, la Yougoslavie en six. Pendant cette décennie, nous remarquons à la fois une volonté d’abolition de la frontière physique au sein de l’espace européen, mais également une volonté de redessiner les frontières étatiques héritées du communisme.

Au-delà de la séparation, les frontières permettent-elles à un groupe d’affirmer son identité collective ?

Monique Canto-Sperber : Oui, elles permettent à la fois l’ouverture et l’appartenance. Elles maintiennent une différenciation culturelle et une différenciation de langue. Ce n’est toutefois pas uniquement le fait des frontières physiques ; si nous abolissions demain toute frontière entre États européens, je doute que les langues européennes deviennent une.

Le processus d’abolition des frontières économiques et commerciales, fruit de la mondialisation, va-t-il s’accompagner d’une disparition des frontières culturelles, religieuses ou sociales ?

Monique Canto-Sperber : Non, je ne pense pas que ce processus entraînera la disparition des frontières culturelles. Nous avons pu au contraire observer un lien de concomitance entre une sorte d’homogénéisation culturelle, particulièrement technologique, et des affirmations identitaires que l’on croyait révolues. Il n’est donc pas sûr que cette homogénéisation entraîne la disparition des différences. Dans certains cas, elles peuvent au contraire les exacerber, et même les réinventer de toutes pièces ; souvent ces revendications ne s’appliquent à aucune réalité historique, et expriment un besoin désespéré d’identité. Les frontières qui définissent les États-nations ont, selon moi, un rôle salutaire à jouer dès lors que les États sont légitimes : elles permettent d’abord d’assurer la paix civile via une préemption de la violence, et d’organiser des systèmes de solidarité nationale, en particulier à l’égard des plus démunis.

Les États-nations se sont initialement édifiés comme la solution politique des conflits de croyance, et de religion qui ont déchiré l’Europe pendant presque un siècle. Le système qui a été trouvé était de faire coïncider un État et une religion. Ce système a cependant été, pour ainsi dire, sabordé de l’intérieur ; en effet, les dirigeants de ces États ont rapidement été contraints de reconnaître la diversité des croyances religieuses. Cette reconnaissance est significative à plusieurs égards. Elle reconnaît à l’individu une sphère personnelle, et la conception libérale de la liberté a découlé de cette affirmation résolue des limites de la puissance de l’État. L’autre conséquence de ce phénomène est l’effondrement de la conception divine du pouvoir royal. À partir de ce moment, nous sommes entrés dans un processus de démocratisation inévitable.

À l’heure des nouvelles technologies et des réseaux sociaux, nos frontières personnelles, notre individualité sont-ils menacés ?

Monique Canto-Sperber : La liberté telle que nous l’avons connue, avec la protection absolue d’une sphère privée n’appartenant qu’à l’individu, est une notion en train de disparaître. Elle disparaît dans les faits, et bientôt elle disparaîtra dans les concepts, et peut-être même dans les aspirations des individus. La défense acharnée de la vie privée devient une cause oubliée, à cause de la propension des individus à exhiber tous les détails de leur vie, et de leur consentement aussi à la surveillance. L’usage de la virtualité permis par le monde numérique tend à dissoudre la notion de responsabilité personnelle. Il est possible que les mutations actuelles mènent à la disparition de ces notions.

Si de telles frontières individuelles s’estompent, comment l’humain pourra-t-il préserver sa singularité ?

Monique Canto-Sperber : Rien n’est inéluctable. Cependant, il est possible que dans ce cas, les individus se replient sur les notions de groupes, de tribus, de peuples. Mais il est possible aussi que les êtres humains se réinventent et créent d’autres types de normes. Troisième scénario, des mesures radicales et concrètes pourraient être prises pour renforcer par tous les moyens la liberté des individus, telles que le revenu d’existence, auquel je suis très favorable. Cette solution a le mérite de garantir à chacun des moyens matériels d’existence mais aussi la possibilité de repositionner la liberté et la responsabilité humaine comme priorité.


Propos recueillis par Antoine Maffray et Guillaume Ptak, étudiants du master journalisme de L’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA) sous la supervision de Marie-Christine Lipani, maître de conférences habilitée à diriger des recherches à l’IJBA.