Copé, Juppé, Sarkozy : du bon usage politique de la traversée du désert

Le retour de Jean-François Copé, après une cure de diète médiatique. François Lo Presti/AFP

La vie politique française est souvent critiquée, voire décriée, sur la capacité de ses acteurs à faire des « come-back » et à ne pas mourir politiquement. On connaît la fameuse phrase selon laquelle « en politique, on n’est jamais mort ».

Les exemples ne manquent d’ailleurs pas de « miraculés de la politique » qui ont pu renaître après une « traversée du désert » plus ou moins longue : François Mitterrand, qui semblait politiquement fini après « l’affaire de l’attentat de l’Observatoire » en 1959 ; Jacques Chirac, qui douta même très sérieusement de lui-même après sa défaite au second tour de la présidentielle en 1988 ; Nicolas Sarkozy, considéré comme « un traître » par le clan Chirac après son soutien très actif à la candidature d’Édouard Balladur lors de la présidentielle de 1995… La vie politique locale, notamment municipale, en donne également des exemples réguliers, ajoutant même une autre dimension : celle du come-back de l’homme politique pourtant poursuivi devant les tribunaux ou suspecté de délits.

Comprendre les ressorts de la « traversée du désert » permet de mieux appréhender les logiques et les possibilités d’un « retour en politique », réussi ou pas. Mais avant, il convient de revenir sur l’expression de « traversée du désert » afin de mieux saisir la force sémantique qu’elle recouvre et en quoi, en cela, elle constitue un cadrage symboliquement fort du « retour en politique ».

De Gaulle, Churchill et Clémenceau

L’expression « traversée du désert » fait référence à plusieurs épisodes religieux : la période de l’Exode où le peuple juif a fui l’Égypte avec Moïse ; celle de la vie de Jésus de Nazareth que les chrétiens commémorent lors du carême ; la traversée du prophète Mahomet de La Mecque à Médine, considérée comme le début du calendrier musulman. L’origine religieuse de l’expression renforce sa dimension symbolique et métaphorique. Le désert est aride, il brûle, y survivre nécessite des qualités exceptionnelles. On y est souvent seul, face à soi-même, en quête mystique. Et celui qui mobilise le meilleur de lui-même et souffre peut découvrir l’oasis recherchée, mais il peut aussi se perdre et s’y perdre. Autant d’éléments symboliques qui vont permettre à celui qui « traverse le désert » de puiser dans un répertoire très riche en métaphores et de donner sens à cette « traversée ». Le mot même de traversée synonyme de franchissement peut faire penser à un obstacle dont il a fallu triompher ou à un « passage » entre une rive et l’autre (de sa vie).

Dès lors, il n’est pas étonnant que la politique, univers du langage et du symbole, se soit emparée de l’expression pour caractériser un moment douloureux et difficile dans la vie d’un homme politique, contraint de s’éloigner de la vie publique ou décidant (plus rarement) de s’en extraire. Les « traversées du désert » furent parfois longues à une époque plus ancienne : de Gaulle (1946-1958), Churchill (après le désastre des Dardanelles en 1915, puis dans les années 1930), ou encore Clémenceau sont quelques exemples illustres de longues traversées du désert. Dans la vie politique française contemporaine, la « traversée du désert » de de Gaulle constitue un mythe ou un référentiel assez puissant. Aujourd’hui, les « traversées du désert » sont plus brèves et le retour en politique se joue essentiellement par les biais des médias.

On peut illustrer les logiques d’aujourd’hui de la « traversée du désert » et du « retour en politique » en comparant deux cas intéressants et assez différents : celui d’Alain Juppé, devenu l’homme politique le plus populaire de France, après avoir été frappé d’impopularité très forte lorsqu’il était premier ministre (1995-1997), et celui de Jean-François Copé, qui tente depuis quelques semaines un « come-back » médiatique.

Souffrance, pénitence… et rédemption

La comparaison entre ces deux cas permet tout d’abord d’illustrer la mécanique subtile du retour après la « traversée » du désert. Les travaux de l’historien Christian Delporte ont contribué, de manière très pertinente, à expliquer cette mécanique qui ne produit pas pour tout le monde des effets positifs. Selon l’historien, les Français « aiment les hommes politiques qui ont souffert et sont prêts à leur pardonner, à condition d’être convaincus de leur souffrance, de leur pénitence, de leur rédemption ». C’est sans doute la grande différence entre les traversées du désert d’hommes politiques comme Alain Juppé, après sa condamnation en justice en 2004, et comme Jean-François Coppé.

La comparaison entre ces deux cas de figure permet de mieux comprendre les conditions dans lesquelles la « traversée du désert » permet, ou pas, la « renaissance » politique lors du « come-back ».

Le retour en politique d’Alain Juppé en 2006 (comme maire de Bordeaux) est précédé d’une authentique traversée du désert : perte de tous ses mandats suite à sa condamnation (en appel, il avait été condamné à 14 mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité), perte de ses fonctions politiques au sein de l’UMP, « exil » au Canada pendant un an pour y enseigner… Si cette traversée du désert n’est pas très longue – condamnation en décembre 2004 et retour à la mairie de Bordeaux en octobre 2006 –, elle est créatrice d’un nouveau départ pour l’ancien Premier ministre. Il enseigne pendant son séjour au Canada, ce qui renforce l’image d’un Alain Juppé homme de culture et de réflexion. La « traversée du désert » prend alors la forme symbolique d’une figure que les Français attendent souvent de leurs hommes politiques, mais sans la rencontrer souvent : celui qui est capable de faire un autre métier. Alain Juppé sait alors très habilement montrer qu’il revient transformé par cette expérience de vie : prise de conscience sur le thème de la qualité de la vie, de la protection de l’environnement – deux thèmes qui seront centraux pour son retour à la mairie de Bordeaux, retour d’expérience vis-à-vis de son fonctionnement politique postérieur à la « traversée du désert ».

Alain Juppé a connu une vraie traversée du désert après sa condamnation par la justice en 2004. Denis Charlet/AFP

Mais, surtout, l’idée selon laquelle Alain Juppé « payait pour Jacques Chirac » donnait à cette traversée du désert une dimension de « vraie souffrance » encore plus forte. Cette idée consolide l’image d’un Alain Juppé fidèle jusqu’à la mort symbolique à Jacques Chirac et d’une relation père-fils que rien ne peut briser. Il faut dire que la solitude et la souffrance éprouvée sont deux éléments clefs de la « traversée du désert » et sont bien présentes dans le cas d’Alain Juppé. Elles permettent à cette épreuve de se transformer en rite initiatique facilitant le passage entre l’ancien Alain Juppé – « droit dans ses bottes » – et le nouvel Alain Juppé -toujours filial vis-à-vis de Jacques Chirac, mais à présent indépendant, ressourcé, transformé en sage lui-même.

Cure de retrait médiatique

Pour Jean-François Copé, il est plus difficile de puiser dans cette logique du pardon des Français au bénéfice des souffrances endurées. Le laps de temps est d’abord plus court que pour Alain Juppé entre la démission de la présidence de l’UMP de Jean-François Coppé (juin 2014) et son retour sur la scène médiatique. Or le temps est une dimension essentielle de cette logique du pardon ou de la renaissance car il apporte la preuve tangible du « genou mis à terre ». Il crédibilise également l’image de l’homme transformé par les épreuves, ressourcé et apaisé, qui a mûri et gagné en sagesse.

Par ailleurs, l’image de maire de Meaux est forcément un peu moins porteuse que celle de maire de Bordeaux, ville qui dans l’imaginaire collectif français est chargée de nombreuses images positives. Mais surtout, la traversée du désert de Jean-François Coppé est, de sa propre initiative, une cure de retrait médiatique. « L’affaire Bygmalion » étant toujours en cours, elle ne lui a pas donné l’occasion, si sa responsabilité était avérée et reconnue par la justice, de montrer aux Français l’ampleur de ses souffrances : mandats politiques perdus, condamnation, etc.… Si les souffrances de l’ancien dirigeant de l’UMP sont sans doute réelles (on voit bien dans ses interviews que le bureau politique de l’UMP qui a conduit à sa démission à la fin du mois de mai 2014 a été une très dure épreuve pour lui, sans compter les investigations judiciaires sur l’affaire Bygmalion) et authentiques, elles n’ont pas la même charge émotionnelle que pour Alain Juppé.

La comparaison entre les cas d’Alain Juppé et de Jean-François Copé permet en effet d’illustrer un autre ressort de la traversée du désert et du retour en politique après cette épreuve. La stratégie du come-back de Jean-François Coppé est basée sur deux éléments. Primo, casser son image de politicien très (trop ?) ambitieux pour se montrer sous un jour plus « profil bas » et modeste. Il s’agit pour Jean-François Coppé de montrer que la politique des « coups bas », des déclarations clivantes et des postures guerrières est derrière lui et que l’épreuve lui a redonné le goût de la « vraie politique », celle de la vie des gens.

Mais les Français n’ont pas eu encore l’occasion ou le temps de se construire ou se (re) construire une telle image de Jean-François Coppé. Cela prend du temps et nécessitera des actes, des prises de position, symboliques chez lui de ce « nouveau Coppé ». Alors que le maire de Bordeaux a su construire une image de grand maire pragmatique, qui consulte, qui construit avec les gens qui lui sont opposés, le temps et les opportunités manquent à Jean-François Coppé pour faire de même. Secundo, Jean-François Coppé essaye de susciter dans l’opinion une réaction comparable à celle qu’elle avait eue vis-à-vis d’Alain Juppé : l’idée selon laquelle, comme ce dernier avait « payé pour Jacques Chirac » dans l’affaire des emplois fictifs à la mairie de Paris, Jean-François Copé « trinque pour Nicolas Sarkozy » dans l’affaire Bygmalion. Mais là encore, le parallèle est plus difficile qu’il n’y paraît. Or, pour que cela fonctionne il manque au « story telling » d’un Jean François Copé « payant pour Sarkozy » la même dimension d’affect et de relation quasi filiale que dans le cas Chirac-Juppé. Jean-François Coppé, avant l’affaire Bygmalion, n’était aux yeux des Français ni le fils ni le frère de Nicolas Sarkozy.

Ne pas insulter l’avenir

Au-delà des logiques de la « traversée du désert » et de la façon dont les cas d’Alain Juppé et de Jean-François Copé les illustrent, les conditions du départ vers le « purgatoire » politique pèsent également d’un grand poids dans la possibilité d’un retour. Valéry Giscard d’Estaing n’a jamais pu se remettre des longues secondes du siège qu’il laissa vide devant les téléspectateurs français lorsqu’il voulut leur faire ses adieux. Lionel Jospin annonçant son « retrait de la vie politique » au soir du 21 avril 2002 représente également un exemple de départ sans retour possible.

Le 19 mai 1981, VGE dit «au revoir» aux Français.

En revanche, les mots trouvés par Nicolas Sarkozy au soir de sa défaite le 6 mai 2012 expliquent très bien son retour en politique (mais l’avait-il vraiment quittée ?) et la tonalité de ce « retour » : dans le discours qu’il prononce au soir de sa défaite, devant ses militants, mais aussi – au-delà d’eux – aux Français, Nicolas Sarkozy accentue la dimension « amour de la France » qui n’est pas sans rappeler ses thèmes forts et récurrents (et même le titre de son dernier livre La France pour la vie) :

Je resterais l’un des vôtres […], mais ma place ne pourra plus être la même […] mon engagement dans la vie de mon pays sera désormais différent ; mais les épreuves, les joies, les peines ont tissé entre nous des liens que le temps ne distendra jamais et au moment où je m’apprête à redevenir un Français parmi les Français, plus que jamais j’ai l’amour de notre pays inscrit au plus profond de mon cœur.

De même l’attitude qu’il eut à l’égard de François Hollande lors des cérémonies du 8 mai, ont clairement ménagé les conditions d’un retour en politique et sans doute n’était-elle pas dénuée de cette pensée.

Il s’agit donc, pour pouvoir faire son retour après une « traversée du désert », de ne pas « insulter l’avenir » par une attitude ou des propos manifestant le dépit, l’amertume ou le retrait définitif. Il s’agit, pendant la « traversée du désert » de reconstruire son image ou plutôt de patiemment planter les éléments du décor qui donneront au retour sa force symbolique. Faire le « dos rond » (stratégie Mitterrand), accepter son sort (Alain Juppé), partir vers d’autres horizons, mais en travaillant pour le bien public ou collectif (cas de Jean-Louis Borloo s’il décidait un jour de revenir en politique, ce qui ne semble pas l’hypothèse la plus probable), accompagner tout cela d’actes qui symbolisent la transformation, sont sans doute les meilleures stratégies.

Les électeurs sont sans doute prêts à considérer qu’un parcours de vie, même d’un homme politique, est fait d’évolutions, de remises en cause et de renaissances possibles, mais ils savent aussi que l’on reste globalement inscrit dans un profil psychologique et personnel profond au cour de sa vie. C’est en cela que la renaissance après la « traversée du désert » n’a de chance d’être perçue comme telle que si elle s’accompagne d’actes, de paroles et d’attitudes symboliques fortes qui manifestent qu’il ne s’agit pas que d’une posture de communication.

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