Coronavirus aux États-Unis : la campagne de la peur

Un sympathisant démocrate vote lors des primaires à Renton (État de Washington), le 10 mars 2020. Jason Redmond/AFP

Tous les quatre ans, les candidats à la Maison Blanche sillonnent le pays pour rallier les foules dans de grands meetings électoraux. Cette année, les choses sont bien différentes. S’ils pouvaient encore, jusqu’il y a quelques jours, organiser des rassemblements de petite taille, tout vient de changer. L’interdiction des réunions de plus de dix personnes bouleverse le cœur de la campagne, celle des réunions publiques comme celle des levées de fonds dont on connaît le rôle majeur outre-Atlantique.

Les compétiteurs doivent trouver d’autres moyens pour mobiliser les électeurs à distance. Joe Biden a, par exemple, organisé des « événements virtuels » (virtual events), l’occasion pour lui de prononcer des discours diffusés par vidéo. Bernie Sanders a préféré, lui, des « discussions au coin du feu » (fireside chats), un genre éprouvé mais désormais en streaming live. Il y répond devant une cheminée aux questions de son équipe de campagne. Les SMS et les appels téléphoniques sont également multipliés. Autant de pis-aller dans une bataille démocratique qui favorise depuis toujours la proximité avec les électeurs.

Qui a peur du coronavirus ?

Les uns après les autres, les États reportent la primaire ou encouragent le vote à distance. Ces scrutins se tiennent, on le sait, à des dates différentes.

Plusieurs administrations fédérées ont reporté le vote visant à désigner le candidat démocrate. L’usage du courrier est également encouragé, mais il n’est juridiquement possible que dans les États qui le proposaient ordinairement (autrement, cela prendrait des mois pour l’autoriser et l’organiser). Les élections générales, celles qui désigneront le président, ne devraient toutefois pas être décalées. La tradition sera sauve : elles auront bien lieu en novembre.

Des premières études l’indiquent : les électeurs ne redoutent pas l’épidémie de la même manière selon leur préférence partisane. Ainsi, les deux tiers des votants républicains déclarent de pas craindre pas particulièrement le coronavirus. La proportion est inversée chez les électeurs démocrates : ils seraient deux tiers à nourrir de l’inquiétude.

Cela s’explique par plusieurs facteurs : la défiance des démocrates envers Donald Trump et sa capacité à enrayer l’épidémie, une sociologie plus urbaine (et on sait que le virus se répand davantage en ville, du fait de la plus grande densité de population), et enfin une plus grande affinité idéologique avec les théories de la fin du monde (collapsologie) que cette pandémie vient renforcer avec éclat. À noter cependant que les fractions les plus conservatrices qui avouent leur peur du virus disent nourrir radicalement ce sentiment. Une ambiance politique qui se mesure aussi par un phénomène spécifique : la hausse des ventes d’armes et de munitions. Avec la crainte du virus s’accroît la menace d’un désordre général, notamment la survenue de pillages.

Joe Biden et Bernie Sanders (I-VT) parlent de la crise du coronavirus en direct, dans un restaurant/bar presque vide, lors du 11e débat présidentiel du Parti démocrate 2020, le 15 mars 2020 à Los Angeles, Californie. Le débat s’est tenu dans un studio de télévision de CNN, sans public pour des raisons de sécurité. Mario Tama/AFP

Que fait Donald Trump ?

Le chef de la Maison Blanche bénéficie d’une audience particulière en ces temps de crise sanitaire. Il s’en est servi, dans un premier temps, pour minimiser l’ampleur de la menace, comme la plupart des exécutifs dont le pays était en phase 1 de l’épidémie. S’il doit lui aussi se plier à l’exercice des primaires, Trump fait face à une très faible concurrence au sein de son propre parti. De sorte qu’il est assuré d’être le candidat républicain à la présidentielle de novembre.

Le principal enjeu pour le président sortant ? Son bilan économique, dont il estime qu’il lui permettra d’être réélu pour un second mandat. Ces derniers mois, la reprise de l’économie a été très favorable à sa cote de popularité, y compris au sein de l’électorat démocrate modéré. En revanche, la chute de la Bourse assombrit ce calendrier.

Ce que les États doivent éviter à tout prix, aux États-Unis comme ailleurs, c’est un effondrement financier. Raison pour laquelle des mesures d’urgence sont en train d’être adoptées pour injecter de colossales sommes d’argent dans l’économie. Qu’il s’agisse de dédommager les manques à gagner des professions laminées par le confinement, de financer des congés maladie (qui ne sont pas obligatoires dans la législation états-unienne) ou d’améliorer les indemnisations chômage, le président Trump se rallierait-il au socialisme ? En fait, oubliant toute orthodoxie monétaire, il « met le paquet » pour soutenir les carnets de commandes et ainsi garder la confiance des marchés. Des centaines de milliards de dollars sont d’ores et déjà promis. Une action de sauvetage que le président défend au nom de la lutte contre le « Chinese virus ».

Le vice-président américain Mike Pence et le président Donald Trump lors du briefing quotidien sur le Covid-19 à la Maison Blanche le 19 mars 2020, à Washington, DC. Brendan Smialowski/AFP

Quelle est la situation sanitaire aujourd’hui aux États-Unis ?

On sait que le virus est désormais présent dans tous les États, qu’il a touché, selon les chiffres officiels, au moins 33 000 personnes dans le pays et tué 428 d’entre elles. Les villes les plus touchées sont New York, Washington D.C., et les centres urbains de la Californie. À noter que, spécificité de ce pays, les chiffres des victimes du coronavirus sont donnés par la presse et non par les autorités. Le pic de contagion est attendu pour fin avril. C’est après cette date que les mesures restrictives seront progressivement levées.

En quoi le système de santé états-unien influe-t-il sur la gestion de la crise sanitaire ?

C’est un point très débattu. La dimension assurantielle du système de santé fait l’objet de controverses dans la campagne électorale. Depuis la première élection de Barack Obama en 2008, l’assurance santé est un sujet mobilisateur. Chez les démocrates comme chez les républicains, on n’hésite plus à politiser la question de la couverture santé. On l’a vu avec Bernie Sanders qui a saisi l’occasion de remettre sur le devant de la scène son projet radical de réforme « Medicare for All ». La revendication dépasse largement la question du traitement des épidémies. Mais le fait que la santé soit soudain devenue une préoccupation majeure lui permet d’attirer l’attention comme jamais.

L’administration fédérale ne reste pas les bras croisés. Des mesures exceptionnelles compensent les failles du système de santé. En temps normal, les services d’urgence sont légalement tenus de stabiliser « l’état des patients arrivant avec un danger immédiat ». Ils ne sont pas tenus, en revanche, d’accepter les patients qui ne sont pas en mesure de payer. Certains hôpitaux proposent des accueils gratuits, mais pas tous, et chacun selon ses propres critères.

La spécificité du coronavirus est son caractère asymptomatique et bénin pour la majorité des cas. Le dépistage non systématique et l’absence de traitement reconnu au moment du déclenchement de la pandémie ont bousculé la notion de « danger immédiat ». La problématique de « pouvoir payer » pour être soigné ne s’est donc pas posée dans les mêmes termes avec le coronavirus.

Une loi du 13 mars 2020 a ouvert un financement fédéral pour couvrir les coûts des tests de dépistage du Covid-19, y compris pour les personnes non assurées. Mais ces tests sont en rupture de stock. Dans ce pays, pourtant en pointe dans le secteur de l’industrie biomédicale, les capacités de production se sont révélées insuffisantes. Or l’exemple de la Corée du Sud nous montre que la réactivité dans la production de kits de dépistage est cruciale pour enrayer l’épidémie. Faute de quoi, les États-Unis, comme la plupart des pays occidentaux, se sont concentrés sur le confinement de leur population.

Les mesures d’exception engagées par le président Trump ciblent le financement et la production des produits manquants (tests, masques, respirateurs). Ces derniers jours, alors que les industries pharmaceutiques annoncent un délai de 12 à 18 mois pour élaborer un vaccin, la reconnaissance du traitement à la chloroquine et la livraison de doses aux hôpitaux états-uniens pourraient accélérer la sortie de crise sans remettre en cause le fonctionnement du système de santé du pays.

Tests de dépistage du coronavirus à Brooklyn, New York, le 19 mars 2020. Spencer Platt/AFP

Des leçons à tirer pour la France ?

Tout est possible avec des mesures d’exception. L’histoire des politiques publiques montre que les phases de crise accélèrent la mutation des interventions d’État. Donald Trump comme Emmanuel Macron doivent, pour l’heure, rassurer les marchés financiers. C’est le gage d’une protection du système de production dans son ensemble. La financiarisation de l’économie ne déconnecte pas complètement l’appareil productif des marchés financiers.

Évidemment, les dépenses publiques vont considérablement s’alourdir. Ce qui obligera à réviser bien des doctrines de politique économique. On peut s’attendre aussi à des mesures correctrices douloureuses pour les contribuables dès l’année prochaine et pour les années à venir. Car il faudra financer cet effort colossal. Nul besoin d’être expert pour voir que ce sera moins difficile à porter par un président des États-Unis qui viendrait d’être (ré)élu que par un président français qui jouera sa réélection en 2022…


Pour aller plus loin :

Élisa Chelle (2019), « Comprendre la politique de santé aux Etats-Unis  », Hygée Editions.

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