Coupe du monde de football 2018 : esprit festif et contrôle social

A Bruxelles, lors du match Belgique-Brésil, le 7 juillet 2018. Nicolas Maeterlinck/AFP

Le football, au plus haut niveau, et plus largement le sport, offre l’extraordinaire ambiguïté de « rassembler en un même lieu des gens pour mieux les opposer ». Ce qui est vrai des sportifs l’est aussi des spectateurs qui s’identifient aux joueurs et s’affrontent par équipe interposées. Il s’agit là d’une incroyable mise en tension : favoriser le rassemblement et la communion d’individus autour d’une même passion, dans l’immédiateté du match, mais également dans l’histoire et la mémoire collective d’un sport, des résultats que l’on se remémore, d’un langage, bref d’une « culture partisane ».

Car le temps d’une rencontre, les spectateurs vont prendre fait et cause pour leur équipe, se provoquer voire, même parfois, en arriver à se haïr ! La compétition est double : sur le terrain et dans les tribunes. Chacun vit ces émotions bien en amont de la rencontre, espérant une issue glorieuse, vibrant ensuite au rythme des actions de jeu, commentant les phases du match, ainsi que les erreurs d’arbitrage et les fautes commises à l’encontre de leur équipe, longtemps après le coup de sifflet final.

Ces antagonismes prennent des formes multiples : chambrer les autres dans les rues ou par médias interposés, les provoquer voire les intimider lors de leurs pérégrinations d’avant match… jusqu’aux explosions de violences qui peuvent précéder ou suivre les rencontres indépendamment de l’issue de la rencontre. Dès lors, le problème se trouve posé aux organisateurs : comment conserver l’esprit festif et assurer le contrôle social ?

Des violences qui dérangent aux origines déniées

Les violences qui entourent les rencontres dérangent les organisateurs et les gestionnaires du football mondial, européen ou national. C’est l’image d’un sport, d’un pays ou même d’une ville qui se joue aux yeux des téléspectateurs confrontés à des scènes d’une extrême violence, comme ce fut le cas lors de l’Euro 2016, en marge de la rencontre Angleterre-Russie, sur le vieux port à Marseille. Ces violences sont d’autant plus mal vécues dans nos sociétés occidentales modernes, hyper sécurisées et prophylactiques, qu’elles menacent notre intégrité physique et morale et questionnent notre confort ordinaire.

Ce n’est pas tant la question de l’ordre public qui préoccupe les politiques et les dirigeants sportifs que les questions « d’ordre en public ». La finalité première du contrôle social est que rien ne se passe de manière visible aux abords immédiats des stades ou aux yeux des médias. Toutes les décisions, règlements et lois vont dans ce sens. Les politiques oscillent constamment entre « traitement social médiatisé et désintérêt institutionnel », agissant de manière à seulement rassurer l’opinion publique à travers des grandes déclarations d’intention et des mesures de sécurisation qui ne visent pas à annihiler les problèmes mais à bien davantage les repousser loin des stades et du temps des rencontres.

En d’autres temps et d’autres lieux, Howard Saul Becker appelait cela les « campagnes périodiques des entrepreneurs moraux » dont l’unique objectif est de rassurer l’opinion en montrant qu’ils agissent, qu’ils remplissent leur rôle, sans chercher cependant à résoudre en profondeur un problème. Les actes se doublent, comme le suggérait Alain Ehrenberg dès 1991, d’une volonté de conserver au sport une image propre pour mieux pouvoir le vendre.

Un prêt-à-porter sécuritaire qui pose problème

Sécuriser les rencontres est devenu la principale préoccupation des organisateurs : séparation des spectateurs et des supporters, infiltration des groupes les plus problématiques, délimitation de périmètres de sécurité, contrôle des déplacements – que ce soit sur les routes, dans les gares, dans les aéroports –, vidéosurveillance, mesures de palpations et de fouilles, présence de spotters, contrôle drastique de la billetterie, surveillance des réseaux sociaux…

Ces mesures sont utiles. Il ne faut pas le nier. Elles le sont d’autant plus dans un climat d’instabilité géopolitique importante où les stades et les rencontres internationales peuvent devenir le lieu d’une théâtralisation des revendications idéologiques et politiques comme ce fut le cas pour les Jeux olympiques de Munich en 1972 et bien d’autres événements sportifs.

Elles sont nécessaires et indispensables pour tranquilliser et assurer le confort des foules sportives qui, pour leur grande majorité, sont non-violentes, festives et attirées uniquement par le jeu et l’esprit sportif. Elles sont fondamentales pour la vie des habitants ordinaires. Le maintien de l’ordre et la sécurité en centre-ville doivent en effet tenir compte d’un certain nombre d’impératifs autres que ceux propres à la manifestation sportive : sécurité dans les rues, sécurité et protection des bâtiments publics, sécurité des riverains, alors qu’il s’agit parfois de contrôler, faire entrer et évacuer une foule identique à celle d’une ville de 35 à 80 000 habitants.

Mais si la sécurisation des stades interdit, en principe, toute violence à l’intérieur ou à proximité des stades, elle ne résout pas la question des comportements violents et/ou hooligans. Depuis que la politique de sécurisation a été mise en œuvre, elle a paradoxalement contribué au développement du hooliganisme moderne et de nouvelles formes de violences, moins identifiables et plus dangereuses, comme celle des casuals, des indépendants ou des fights, qui se sont exportées loin des stades, en dehors des temps de jeu. Les personnes violentes s’adaptent tout simplement aux mesures prises.

La sécurisation à outrance induit singulièrement un sentiment d’insécurité. Le déploiement des forces de l’ordre en nombre, les différentes mesures de contrôle mises en œuvre tendent à prouver aux spectateurs présents, même s’ils n’y ont jamais été confrontés, que le risque est là. Sécuriser pour prévenir toute forme de violence et protéger le public « ordinaire », sécuriser aux fins de préserver l’image d’un sport « propre et vendable » ou de préserver la réputation d’un pays, sécuriser de manière trop visible au point d’induire potentiellement un sentiment d’insécurité, sécuriser au risque d’exporter la violence en d’autres lieux… Voilà bien les difficultés auxquelles sont confrontés les organisateurs d’aujourd’hui.

Sécuriser et/ou éduquer ?

La sécurisation des stades, nécessaire pour gérer des flux équivalents à ceux d’une ville de taille moyenne, revient à gérer de l’immédiateté. C’est indispensable certes ! Mais cela ne fait que repousser les problèmes loin de l’épicentre du jeu. L’exemple anglais le montre bien. Avec la politique du « paie, assieds-toi, tais-toi », il ne se passe plus rien en première division, mais le problème reste inchangé ailleurs et/ou se déplace.

Londres, le 7 juillet : des supporters célèbrent la victoire de leur équipe contre la Suède. Tolga Akmen/AFP

Aujourd’hui, l’Europe s’est dotée de lois, de règlements, de procédures, de fichiers. Elle a interdit de stades les supporters les plus dangereux. Il reste au football à réussir son pari : redevenir un jeu ! À trop penser à la professionnalisation, à trop penser à son développement économique, le football est peut-être en train d’oublier l’essentiel : faire rêver des milliers d’enfants et d’adultes dans le monde ; faire se rencontrer des gens qui sans lui ne se verraient pas. Bref, à réintroduire de la convivialité ! Bernard Jeu l’a bien montré : « le sport, c’est le jeu qui se prend au sérieux. » Mais sérieux et plaisir doivent-ils être forcément antagonistes ?

Cessons un instant d’être utopistes : pourquoi le sport et plus particulièrement le football serait-il meilleur que le reste de la société ? Il n’y a en effet, statistiquement parlant, aucune raison qu’il y ait moins de salauds, d’extrémistes, de déviants et de violents que dans le reste de la société – sauf à produire une lecture idéologique.

Nous devons simplement accepter l’idée que le sport, étant un lieu « toléré de débridement des émotions », puisse dès lors constituer un « laboratoire social » où se donnent à voir, bien souvent avant que cela n’apparaisse ailleurs les dérèglements et les problèmes sociétaux !

Encore faut-il savoir les prendre en compte. Encore faut-il éduquer les jeunes, mais aussi leurs parents et les entraîneurs à des comportements sportifs dénués de toute forme de violence. Encore faut-il savoir prendre dans chacun des pays des mesures coercitives, préventives et éducatives pour éduquer les jeunes joueurs.

Car, n’oublions pas que dans leur immense majorité les spectateurs et les supporters de ce sport sont aussi d’anciens joueurs, quel que soit leur niveau de jeu. N’oublions pas non plus que, dans leur immense majorité, les hooligans le sont aussi.

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