Crise au Cachemire : quelles conséquences pour l’Asie du Sud ?

La crise au Cachemire pourrait bien déclencher une série d'événements politiques graves avec le Pakistan et l'Afghanistan. Un soldat surveille Srinagar, principale ville du Cachemire indien le 25 août. Tauseef Mustafa/AFP

Petit-déjeuner à Amritsar, déjeuner à Lahore, dîner à Kaboul. Tel a été le rêve exprimé en 2007 par Manmohan Singh, alors premier ministre indien. Il espérait à cette époque voir un sous-continent indien réconcilié avec lui-même, acceptant son caractère multiculturel, pluriethnique, et où les frontières étatiques ne constitueraient plus aucun enjeu dans les luttes nationalistes ni religieuses.

Or, depuis le 5 août, date de la révocation de l’autonomie du Cachemire indien, tiraillé depuis la Partition de 1947, entre l’Inde et le Pakistan, le rêve semble s’être définitivement transformé en cauchemar.

Le Cachemire, pomme de discorde historique entre l’Inde et le Pakistan

Cette crise est peut-être la plus grave depuis l’indépendance de l’Inde. Elle vient en effet remettre en question la base même de l’idée nehruvienne, qui a structuré l’identité de la « plus grande démocratie du monde ».

Revendications au Cachemire, Ceriscope, CIRPES, Le Débat Stratégique, nº70, nov. 2003, EHESS. FNSP. Sciences Po -- Atelier de cartographie, CC BY-NC

Jawaharlal Nehru, premier chef d’état indien, portait un projet séculariste celui d’un État ouvert, tolérant, qui ne se limiterait pas uniquement à son identité hindoue.

Le Pakistan, en revanche, était la conséquence d’une autre vision politique, celle de son contemporain Ali Jinnah, un partisan de la « théorie des deux nations ». Cette dernière considérait qu’il y avait deux nations au sein du sous-continent indien, l’une hindoue, l’autre musulmane. Cette vision devait aider à créer un État pour des musulmans inquiets de devenir une minorité dans une Inde dominée par les hindous.

La Partition entre Inde et Pakistan a pu apparaître comme d’autant plus insatisfaisante, du point de vue pakistanais, qu’elle était inachevée. Pour Ali Jinnah, tout le Cachemire aurait dû revenir à son pays, car peuplé majoritairement de musulmans, et dans la continuité géographique du Pakistan. Mais pour New Delhi, ce territoire au statut particulier et à majorité musulmane, au sein de la république, était une preuve du caractère séculariste et inclusif de l’Inde.

Pierre angulaire des relations bilatérales, la dispute autour de cette région a renforcé, chez les Pakistanais, l’idée selon laquelle l’Inde n’aurait jamais accepté la création de son voisin.

Photo prise le 16 aout 2019, devant un magasin fermé de Srinagar, sous couvre-feu, on lit « Nous voulons la liberté » tagué sur le store. Jalees Andrabi/AFP

Une région sous pression

Entre fin juillet et début août 35 000 hommes ont été envoyés par New Delhi pour rallier les services de sécurité sur place alors que le Cachemire indien est l’un des territoires les plus militarisés au monde.

Dès le 5 août, un énième couvre-feu a été imposé dans la région. Les communications ont été largement coupés ou brouillées. Les politiciens cachemiris représentant une approche légaliste, anti-séparatiste, mais défendant le statut particulier du Cachemire, ont été arrêtés.

Plus largement, les forces de sécurité ont emprisonné au moins 4 000 personnes, dans le cadre d’une politique ultra-sécuritaire.

Arrestations arbitraires, raids de nuit, exactions ont été dénoncés par les activistes indiens sans que la communauté internationale ne réagisse réellement. Pour de nombreux observateurs la situation au Cachemire illustre bien le triomphe politique du nationalisme hindou, fondamentalement anti-musulman et anti-Nehru.

Le Cachemire indien est l’un des territoires les plus militarisés au monde. Ici, le 19 août 2019, Lal Chowk, Srinagar. Punit Paranjpe/AFP

Pessimisme

Côté pakistanais le pessimisme règne. Le premier ministre Imran Khan a ainsi récemment confié au New York Times, que tout dialogue bilatéral semblait perdu. Une vision réaffirmée, semble-t-il, par le revirement de Trump lors du G7 sur la question cachemirie. Renonçant à tenter une médiation, ce dernier a estimé que Modi avait « la situation sous contrôle », et que la question cachemirie devait être réglée dans un cadre bilatéral.

Par ailleurs des pays soi-disant alliés du Pakistan, comme l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis, s’alignent de fait sur le point de vue américain, refusant d’internationaliser le conflit, ou de critiquer la décision indienne.

Le Pakistan est-il alors complètement isolé ? Imran Khan semble le craindre et multiple les alertes. Il a récemment déclaré redouter une opération sous fausse bannière de la part de New Delhi, afin de légitimer ensuite une action militaire.

Cette déclaration préventive était prévisible de la part d’un leader qui pourrait être accusé par l’Inde, à l’avenir, de toute action rebelle ou terroriste dans le Cachemire indien. Il s’agit aussi d’une crainte partagée par les élites dirigeantes pakistanaises. Ainsi Sherry Rehman, sénatrice appartenant au parti d’opposition PPP (Parti du Peuple pakistanais), rappelle qu’il y a eu des actions militaires indiennes sur la Ligne de contrôle qui divise le Cachemire depuis 2016 ; et surtout, elle exprime bien un sentiment général au Pakistan : celui d’être face à une Inde belliciste, qui recherche le conflit par tous les moyens.

Demain, une nouvelle guerre indo-pakistanaise ?

Vue d’Islamabad, l’idée d’une Inde agressive fait sens. L’abrogation des deux articles de la constitution indienne assurant l’autonomie du Cachemire indien et empêchant des étrangers au territoire d’acheter des terres sur place est vue comme une première étape dans l’opposition aux positions du Pakistan.

Il s’agit, en fait d’une double attaque : une guerre juridique contre les prétentions d’Islamabad sur le Cachemire administré par l’Inde, et la porte ouverte à une colonisation visant à changer la démographie du territoire.

Mais du côté pakistanais, on considère que la droite dure indienne n’a pas pour seul but de changer le statu quo dans le Cachemire indien : elle souhaite aussi la conquête de territoires administrés par le Pakistan.

En vert les territoires pakistanais, en marron les territoires contestés. Questions internationales n°50 – juillet-août 2011, DILA. FNSP, Sciences Po

Il faut se rappeler que pour les nationalistes hindous, tout comme pour l’État indien, le Cachemire pakistanais, et le Gilgit-Baltistan (au nord du Pakistan, partageant une frontière avec l’Afghanistan, la Chine et l’Inde) sont des territoires occupés qui lui reviennent de droit.

Le 18 août dernier, le ministre de la défense Rajnath Singh a d’ailleurs affirmé que s’il devait y avoir un dialogue entre New Delhi et Islamabad à l’avenir, ce serait à propos du Cachemire pakistanais uniquement. On remarquera que ce discours a eu lieu deux jours après que ce même ministre a fait savoir que l’Inde pourrait abandonner la doctrine de non-recours en premier à l’arme nucléaire.

« La guerre n’est pas une solution »

Bien sûr, face à une telle situation, Islamabad ne conçoit pas qu’un dialogue bilatéral soit la meilleure solution pour apaiser les tensions entre les deux pays. Pourtant, cela a été la position de la majorité des quinze nations du conseil de sécurité de l’ONU lors d’une récente réunion à huis clos.

Le ministre des Affaires étrangères pakistanais, Shah Mahmood Qureshi, a été clair sur le fait que pour Islamabad, « la guerre n’est pas une solution ». Cependant, face au désaveu du Conseil de Sécurité et à l’abandon de la population cachemirie à son sort, on imagine mal les autorités pakistanaises faire de l’opposition aux séparatistes et djihadistes cachemiris une priorité. Ce qui risque d’alimenter un peu plus encore les tensions entre les deux pays.

Pour ces acteurs non-étatiques, la politique indienne au Cachemire est une « divine surprise », leur assurant le recrutement d’une jeunesse radicalisée par les événements. Preuve de cette radicalisation, la nouvelle génération des militants cachemiris semble préférer les mouvements djihadistes transnationaux, à ceux qui sont traditionnellement associés au Pakistan.

Ces militants n’auront donc aucun scrupule à nourrir les tensions entre New Delhi et Islamabad.

Mufti Muhammad Asghar, de l’organisation islamiste Jaish-e-Muhammad, lors d’une manifestation en 2013 en soutien aux groupes islamistes dans la région du Cachemire contrôlé par le Pakistan. Sajjad Qayyum/AFP

L’Afghanistan, dommage collatéral ?

Vue d’Afghanistan, la crise au Cachemire pourrait mettre en danger les pourparlers de paix qui ont lieu entre Américains et talibans, et, plus largement, la possibilité d’une stabilisation du pays.

La situation géopolitique en Asie du Sud est relativement simple à comprendre : si Kaboul soutient l’Inde, le Pakistan se retrouve pris en étau ; si au contraire les Afghans se rallient à Islamabad, ou restent neutres, la seule réelle confrontation se fera à la frontière indo-pakistanaise.

La paix en Afghanistan, actuel sujet de négociation avec les États-Unis, sera donc d’autant plus solide si elle prend en compte les inquiétudes de son voisin pakistanais. La paix entre Afghans passera bien par une détente entre Kaboul et Islamabad, permettant d’apaiser des relations historiques difficiles entre les deux pays.

Or cette possibilité de détente et de paix est peut-être compromise par les tensions actuelles autour du Cachemire. En effet, dans ce cadre, Inde et Pakistan risquent de donner la priorité à leur désir d’étendre leur influence en Afghanistan. Jeu à somme nulle où Kaboul deviendra surtout un enjeu dans une compétition plus large.

Un processus de paix afghan en danger ?

Actuellement, pour des raisons sécuritaires mais aussi commerciales, le Pakistan a besoin de la paix à sa frontière nord et au sein de l’État afghan. Si l’instabilité en Afghanistan demeure, elle essaimera vers Islamabad. Mais avec les évolutions récentes au Cachemire, maintenant, pour les Pakistanais, le danger immédiat vient du sud.

Dans ce contexte, on peut imaginer que les 60 000 soldats ajoutés en août 2018 à la frontière afghano-pakistanaise par Islamabad, pour empêcher l’utilisation du territoire pakistanais comme un refuge par les talibans, soient transférés à la frontière indo-pakistanaise.

Un affaiblissement du contrôle militaire de la frontière serait une aubaine pour les rebelles, leur permettant de renforcer leur pression militaire en Afghanistan, et leur faisant croire que le dialogue pour la paix n’est vraiment rien d’autre qu’une capitulation négociée.

Le ministre des Affaires étrangères pakistanais a certes rappelé que les relations bilatérales avec l’Afghanistan ne seraient pas affectées négativement par la situation cachemirie. Et les talibans eux-mêmes ont affirmé qu’ils refusaient de voir leur pays souffrir de la montée des tensions entre Indiens et Pakistanais.

La géopolitique et la présence de forces belliqueuses non-étatiques risquent cependant de s’imposer à tous et ce, quel que soit le discours diplomatique.

Le Cachemire est bien le cœur géopolitique de l’Asie du Sud : quand il souffre, l’ensemble de la région est malade. Penser que le cadre bilatéral sera suffisant pour empêcher le pourrissement de la crise est un leurre. Le risque de cette approche, soutenue par les Américains mais aussi par la diplomatie française, c’est une montée des tensions sur le plus long terme en Asie du Sud, menaçant la paix dans toute la région, d’Amritsar à Kaboul.