La « Statue de l'Unité » est devenue la plus grande statue du monde, représentant l'homme politique Sardar Vallabhbhai Patel, dans l'état du Gujarat dont est originaire l'actuel chef de l'état indien. Sam Panthaky/AFP

Culte du gigantisme : quand le mythe devient réalité dans l’Inde néolibérale

C’est un édifice impossible à englober d’un seul regard : 182 mètres de haut, deux fois la taille de la statue de la Liberté, 1 700 tonnes de bronze et 1 850 tonnes de placage en bronze.

L’intérieur est rempli de 210 000 mètres cubes de béton et de 18 500 tonnes d’acier et de 6 500 tonnes d’acier de construction.

La statue de Sardar Vallabhbhai Patel, appelée Statue de l’Unité, leader du parti du Congrès qui consolida le territoire de l’Union indienne en intégrant les états princiers dans la nouvelle nation indépendante, trône dans une île en face du barrage de Sardar Sarovar au nord-est de la ville de Vadodara dans l’état de Gujarat.

Conçu pour célébrer les 10 ans de Narendra Modi comme ministre en chef de l’état de Gujarat et comme un hommage rendu par l’état de Gujarat à la nation, ce projet a été réalisé grâce à un partenariat public privé.

La Statue de l’Unité est bâtie devant la rivière Narmada, un site controversé symbolique des batailles environnementales en Inde. Rahul 71144/Wikimedia, CC BY-SA

La hauteur totale du monument est de 180 mètres. Elle a coûté environ 358 millions d’euros. Elle a été dévoilée au public le 31 octobre 2018.

La recherche de l’équilibre

L’intérêt cognitif pour le tout petit ou l’infiniment grand est une constante chez les scientifiques et les intellectuels indiens, et ce, depuis des millénaires. On le retrouve notamment dans un texte appartenant au corpus classique tamoul, daté entre le IIe siècle av. J.-C. et le VIIIe siècle, le Thirukkural. Comme le souligne le poète Idaikadar un verset du Thirukkural serait aussi compact qu’une graine de moutarde qu’on aurait creusée pour y verser les sept océans !

L’importance de la mesure et la nécessité de l’équilibre sont également au cœur des mythes et de la littérature comme le rappelle l’histoire de Bali, démon géant et Vamana, le nain.

Bali (appelé également Mahabali), roi des Daitya, après avoir pris le contrôle de la Terre, le paradis et l’enfer, organise un rite sacrificiel pour consolider son pouvoir.

Vâmana transformé en Viṣṇu Trivikrama. LACMA/Wikimedia

Contrarié, Vishnou, le dieu de la protection de la trinité hindoue et de l’équilibre entre les mondes, prend alors la forme d’un nain, son cinquième avatar, Vamana. Il retrouve Bali et lui demande une aumône consistant en un terrain grand comme ses trois pas. Balui le lui accorde. Quelle ne fut pas la surprise de Bali lorsque Vamana reprend sa véritable dimension et enjambe la Terre et le paradis en ne faisant que deux pas ! Son troisième pas atterrit directement sur la tête de Bali et envoie le roi arrogant régner sur l’enfer.

Épopées et gigantisme

La fascination pour l’échelle surdimensionnée se retrouve également dans les grandes épopées. Le Ramayana, épopée aussi célèbre en Asie du Sud que L’Ulysse et l’Odyssée en Occident, met en scène plusieurs personnages géants, tels que le roi de Lanka, Ravana et son frère Kumbhakarna. Le roi de Lanka retient captive l’héroïne du récit, Sita. Son mari, Ram, la délivre grâce à l’aide du singe Hanuman, qui à son tour, prend une forme géante pour traverser la mer séparant l’Inde du Sri Lanka.

Hanuman grandit et transporte une montagne, dessin animé pour enfant, 2012.

Ici, la grandeur est synonyme de force et de puissance surhumaine et de possibilité d’un incroyable dépassement de soi. Ce trait de caractère, illustré par le gigantisme dans les mythes, est régulièrement remis en valeur à l’ère contemporaine par d’autres moyens : modes spirituelles et ouvrages de développement personnel fondés sur la pensée indienne font recette dans le pays.

Shravanabelagola est l’un des plus importants pèlerinages des Jains Digambara qui inclu la visite à la divinité Bahubali, au cœur du Karnataka. Sarah Welch/Wikimedia, CC BY-NC

La monumentalité n’est pas le privilège des seuls hindouistes comme en témoignent le monolithe de Gommateshwara – une statue de 17m représentant le jain Bahubali, érigée en l’an 980 dans l’état de Karnataka – ou les Bouddhas de Bamiyan (53 et 38 mètres), alors au sein du royaume de Gandhara ; détruits au début des années 2000 par les talibans en Afghanistan.

Cette fascination pour le gigantisme s’est par la suite transposée dans le 7e art. La place des surhommes y a pris une dimension toute particulière, à grand renfort d’effets spéciaux et de scènes abracadabrantes, plébiscitée par le public. Ces vedettes font usage de leur charme et de leurs fortunes pour, très souvent, entamer une carrière politique. L’adulé Rajinikanth, originaire du sud de l’Inde a récemment déclaré vouloir lancer son parti. En attendant, ses fans lui vouent un culte religieux qui s’est propagé jusqu’au Japon.


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« Les scènes les plus stylées de Rajnikhant ».

Des géants aux pieds d’argile ?

Le gigantisme, bien installé dans la culture populaire et savante se traduit donc aujourd’hui par de multiples projets coûteux, avec en arrière-plan, l’ambition de faire triompher l’ingénierie indienne, une traduction concrète de la campagne Make in India (privilégier l’industrie et manufacture locale) de l’actuel premier ministre.

Ses détracteurs pointent pourtant que cette dernière dépend aussi de participations étrangères, comme l’illustre l’emploi de bronze chinois dans la fabrication de la statue de Patel, bien que supervisée par le conglomérat indien Larson et Tubro (L&T).

Une autre perspective doit être prise en compte : celle de l’idéologie dans laquelle sont nées ces statues. Si le nationalisme affiché du gouvernement séduit, il ne faut pas omettre que ces projets incarnent aussi une velléité de domination symbolique et culturelle de certaines franges extrémistes hindoues sur le reste de la population.

Actuellement un mémorial de 212 mètres de haut appelé Shiv Smarak ou Chhatrapati Shivaji Maharaj Memorial est en cours de construction en pleine mer d’Arabie, dans l’état de Maharashtra.

ABP News.

L’histoire officielle dépeint le guerrier Shivaji comme un roi marathe du XVIIe siècle en lutte contre l’empereur moghol Aurangazeb, un musulman décrié pour son fanatisme religieux.

Le coût prévu de cet édifice est de 490 millions de dollars. Sa construction pourrait d’ailleurs éclipser un autre monument, dont la hauteur de 107 mètres a été récemment revue à la baisse, celle de Babasaheb Ambedkar, leader dalit.

Cette concurrence mémorielle n’est pas sans rappeler d’autres projets plus anciens vite décriés comme les cent trente éléphants de pierre, bâtis en 2012 de la ministre en chef d’Uttar Pradesh, une dalit dont la probité a été souvent mise en cause.

Du mythe hindou au mythe américain ?

Devenu premier ministre en 2014, Narendra Modi vise sa réélection en 2019. Il compte, au-delà des résultats économiques de son mandat, sur des succès d’ordre idéologique telle que la glorification du passé hindou une certaine vision de l’histoire, des sciences voire de la culture réécrite par ses idéologues.

La course au gigantisme, une façon d’inscrire durablement l’Inde dans l’américanisation des valeurs ? DeshGujarat

En inscrivant l’Union dans « la course au gigantisme », valorisant ainsi l’expertise et l’industrie indienne Narendra Modi positionne aussi son pays sur la même échelle que les grandes puissances internationales à commencer par les États-Unis.

L’écrivaine indienne Arundhati Roy dénonçait il y a dix ans le gigantisme par imitation, inspiré par les États-Unis qui fait la promotion d’une vision du monde selon laquelle la compétition plutôt que la coopération est devenue la valeur dominante.

Plus grande que la statue de la Liberté à New York ou même le Christ rédempteur à Rio, la statue de Patel est certainement désormais la marque de fabrique de l’Inde néolibérale.