Danseurs debout à Gezi Park : performance et contestation sociale

Erdem Gündüz, le « duran adam » (« homme debout ») le 17 juin 2013 à Istanbul. milliyet.com.tr

Lors du soulèvement social de juin 2013 à Istanbul, suite au projet gouvernemental de raser le parc Gezi pour y construire une caserne à l’ottomane abritant un centre commercial, nombre de symboles ont fleuri, relayés en ligne et dans les médias du monde entier. Parmi ces représentations, la performance du chorégraphe Erdem Gündüz a fait date. Le 17 juin 2013, il reste immobile plusieurs heures place Taksim face à l’AKM (Atatürk Kültür Merkezi) – centre culturel et opéra, lui-même voué à disparaître au profit d’une nouvelle mosquée – avant d’être rejoint par d’autres contestataires silencieux, puis imité à travers le pays et même le monde au cours des jours qui suivent.

Ce geste, s’il ne traduit pas d’intention politique nette, s’inscrit dans la dynamique étudiée par Yves Citton dans son essai Renverser l’insoutenable. À cet égard, il convient de souligner l’importance de la visibilité en régime médiocratique (selon la terminologie d’Yves Citton) pour qualifier l’efficacité d’un geste ambigu par nature. En deçà du désir revendiqué par le danseur d’agir en anonyme, des tensions sont néanmoins à l’œuvre entre les artistes impliqués dans la lutte, qui rendent compte, face à la figure d’un pouvoir autoritaire, d’un paradoxe entre posture et imposture.

À l’origine, le mouvement #OccupyGezi

Le sit-in qui a mis le feu aux poudres n’avait d’autre ambition que de dénoncer la dégradation de l’espace public. Or, quand les quelques militants écologistes qui ont élu domicile dans ce petit parc séparant la place Taksim du quartier d’Harbiye ont été délogés manu militari le 28 mai 2013 et les jours suivants (les travaux avaient commencé le 27), des manifestations de plusieurs centaines de milliers de personnes s’ensuivent pendant une dizaine de jours à Istanbul, Ankara, Izmir et d’autres villes dans tout le pays, voire à l’étranger. Ce phénomène, étiqueté du mot-clé #OccupyGezi sur les réseaux sociaux, fait écho aux printemps arabes, aux mouvements Occupy Wall Street de 2011 et des Indignés en Espagne. Brutalement réprimées par les forces de police, ces manifestations font l’objet de traitements médiatiques contradictoires.

Aussitôt rapportées à l’international mais pas du tout évoquées dans les médias locaux, à l’exception notoire de quelques médias d’opposition, elles rencontrent une certaine écoute de la part du Président Abdullah Gül, qui déplore l’excès de violence de la police, avant d’être condamnées vigoureusement par le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan (devenu, depuis août 2014, Président à son tour). Il baptise les manifestants « capulçu », autrement dit « racaille ». En comparant les manifestants à des terroristes, en sollicitant ses propres partisans pour faire front face à leurs assauts (il affirme ainsi mobiliser un million d’électeurs pour descendre dans la rue en guise de soutien), Erdoğan compte rétablir non seulement l’ordre, mais aussi son image de chef d’État protecteur et paternaliste aux yeux de son vaste électorat traditionaliste. De fait, la foule des manifestants se compose de rejetons de la classe moyenne, diplômés, dont la moitié a moins de 30 ans.

Pendant deux semaines, le parc Gezi devient donc le bastion d’une résistance à la transformation de l’espace public, au sens propre comme au sens figuré : il s’agit de préserver la liberté de pensée et d’expression contre le musellement. S’il s’avère très vite que les revendications d’OccupyGezi (Direngezi, en turc), ne reproduisent ni celles du Printemps arabe ni la contestation anti-capitaliste dont elles semblent s’inspirer, elles traduisent la lassitude d’une frange de la population face à l’autoritarisme grandissant. D’emblée, l’humour et le détournement deviennent les instruments d’une rébellion intelligente non seulement par la maîtrise des échanges en ligne, mais surtout par une juste perception des effets d’amplification en jeu dans une société communicationnelle.

De fait, les manifestants s’approprient deux éléments caractéristiques de la mainmise du pouvoir : puisque CNNtürk a soigneusement évité de couvrir les événements de la nuit du 31 mai au 1er juin, en diffusant un documentaire sur les pingouins, le manchot devient un emblème de la résistance, au même titre que le terme çapulcu, décliné à l’envi dans les pancartes, les slogans et les photos de profil des usagers de Facebook et twitter qui revendiquent leur tendance « chapulleuse ». En outre, ils sont soutenus par bon nombre de professionnels de la publicité qui dédient leurs sites à l’événement et contribuent même à acheter, grâce à une levée de fonds bouclée en quelques jours, une pleine page dans le New York Times pour alerter l’opinion internationale.

Ainsi, les Chapulleurs bénéficient très vite de la bienveillance des pays occidentaux – opinion publique et gouvernements – et même du Maghreb où Erdoğan est en visite au cours des premiers jours de la révolte. S’il persiste à vouloir mettre fin au mouvement de façon autoritaire, faisant arrêter des centaines d’émeutiers, ainsi que des journalistes, cela signe aussi l’arrêt de la coupe des arbres. Le 15 juin, l’ensemble des manifestants est évacué. Le chef du gouvernement ayant interdit l’accès au parc et à toute manifestation sur la voie publique, il semble avoir repris le contrôle. C’est sans compter sur de nouvelles formes de résistance passive.

Le 17 juin 2013, à 18h…

« Duran adam » et l’usage des médias

Le 17 juin à 18h, Erdem Gündüz se poste sans préavis sur la place Taksim, entre la statue d’Atatürk et l’AKM, vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon noir, muni d’un sac à dos. Passant d’abord inaperçu, il est peu à peu approché par des badauds intrigués. Son sac est fouillé – probablement par des policiers en civil – mais comme il ne contient que de l’eau et des biscuits, nulle raison de l’interpeller. Une chaîne de télévision lui tend un micro, il ne répond pas. Aucune action ne peut donc être entreprise contre lui, puisqu’il se contente de stationner sans troubler l’ordre public. Il reste immobile et silencieux jusqu’à 2 heures du matin, rejoint entre-temps par des centaines de personnes, protégé par des chaînes humaines.

Le mouvement est cependant dispersé par la police à 2h ; Erdem Gündüz peut s’éclipser tandis que des dizaines d’autres personnes sont arrêtées. Or, en une nuit, le mot-clé #duranadam – « homme debout » en turc – est utilisé plusieurs dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, au point de susciter l’imitation du geste, dès le lendemain sur la place, où une jeune femme, les yeux bandés, fait mine de lire Kafka, puis ponctuellement dans différents lieux, partout au monde, en guise de soutien au mouvement. Guillaume Perrier, correspondant du Monde, estime qu’il a peut-être inventé une nouvelle manière de manifester.

Le génie de ce geste tient sans doute à une conjonction de plusieurs facteurs. D’abord, il est remarquable parce qu’accompli dans un lieu aussi chargé symboliquement que Taksim, où se situe le parc Gezi. Sur la place est érigée une statue d’Atatürk, mais aussi le centre culturel qui porte son nom, couvert d’une banderole à son effigie encadrée par deux drapeaux turcs, que contemple fixement le danseur, attirant ainsi le regard sur les valeurs incarnées par ces symboles républicains.

C’est bien sûr aussi la place où les émeutes ont commencé, mais également le centre névralgique de manifestations du 1er mai longtemps interdites suite à l’attaque des syndicats de gauche par les Loups gris d’extrême droite en 1977. Mais surtout, Erdem Gündüz dit avoir eu l’idée, alors que la place est redevenue calme, de se tenir exactement dans l’angle des caméras qui retransmettent aux chaînes turques l’image d’un lieu visiblement repassé sous contrôle. Le danseur, en jouant le grain de sable dans la mécanique, fait en sorte que son geste, aussi ténu soit-il, soit remarqué, capté par des objectifs, montré, relayé.

Rester debout

Cette démarche correspond tout à fait à la définition qu’Yves Citton donne du geste. Le chercheur estime en effet que l’idéal révolutionnaire des siècles passés ne s’applique plus aux sociétés contemporaines. Ce qu’il appelle « l’insoutenable » se caractérise par ce qui devient insupportable et inacceptable dans le fonctionnement capitaliste, qui suppose à la fois un asservissement physique à un système machinique et une grande concentration pour en éviter les inévitables dysfonctionnements. Pour enrayer un tel système, il suffit parfois d’une légère déviation. À cet égard, « duran adam » suscite l’exemplarité et la contagion.

Erdem Gündüz réalise un geste imprévu, très simple à reproduire et à comprendre, dont la typologie ne correspond pas au registre des actes d’insoumission (poing levé, marche, jet de projectiles, cris, pancartes…), dans un décor chargé de signification, et dont la représentation va devenir virale. En cela, il s’agit bien d’une création, d’une performance, en d’autres termes d’un happening. Il revêt dès lors le statut d’« hypergeste », « un geste qui réveille d’autres gestes ».

Même s’il se déroule toujours originellement au sein d’un espace particulier, le geste transcende donc cet espace grâce à sa force de propagation. Il est intenable, non seulement en ce qu’il ne tient dans aucun espace prédéterminé et tend à déborder toute frontière, mais surtout en tant qu’il conduit à reconfigurer l’espace même dans lequel il prend place :

Le geste n’est pas un simple déplacement spatial : il décide, libère, et propose une nouvelle modalité du « se mouvoir » […] Le geste de rébellion ne sait pas originellement quelle sera sa fin : il est moyen sans fin au sens où, en se propageant, il réveille d’autres gestes, et où c’est en gagnant de l’amplitude qu’il se détermine. […] Le geste se situe en effet à mi-chemin entre les fonctions réflexes, incorporées au plus profond de mes réactions motrices automatisées, et les processus de subjectivation qui questionnent mon identité et ma situation au sein du monde social.

Ainsi, Erdem Gündüz, qui s’est employé au cours de cette soirée de juin 2013 à ne rien faire et qui le revendique par la suite dans les médias internationaux (Spiegel, L’Express…) en répétant qu’il n’a lui-même aucune importance au regard de la violence et des manifestants morts pour la cause, il aura entretenu ce qu’Yves Citton appelle

une « insoumission sourde […], une [esquisse] de contre-conduite moléculaire à peine perceptible mais préparant le terrain à des renversements soudains de pouvoir ». En effet, « ce qui fait l’efficacité d’une contre-conduite est sa capacité à devenir geste, c’est-à-dire à transformer une pression individuelle infinitésimale en une pression médiatique potentiellement incontrôlable ».

En fait, par ce geste, et quel que soit finalement le déséquilibre dans le rapport de forces entre le pouvoir et la rue, le performeur a retourné la prise à son avantage, car il utilise le même canal que le chef de l’état dans la bataille des images, sans prêter le flanc à aucune déformation possible de son discours – ce qu’il prend bien soin de souligner par la suite en disant qu’il n’est pas politisé, qu’il préfère parler de danse, qu’il passe par la physicalité pour s’exprimer.

C’est précisément en « médiocratie » que la force du geste peut être entérinée. Désignant un régime pseudo-démocratique, la médiocratie s’inscrit selon Yves Citton sous le règne de la moyenne (moyenne des votes, moyenne des opinions, a fortiori médiocrité de la gouvernance), a contrario d’une démocratie qui donnerait vraiment les pleins pouvoirs au peuple ; ce néologisme détermine surtout des systèmes politiques régis par les médias, plus exactement le « système de circulation des images, des sons et des discours dans lequel nous baignons tous et que certains exploitent avec habileté ».

En somme, la performance d’Erdem Gündüz représente bien « un hypergeste […] au croisement d’une montée de pression et d’une médialité amplifiante » susceptible de conduire à un renversement grâce à la mobilisation générale. Le danseur se présente comme un humble rouage de cette mobilisation à grande échelle à laquelle il contribue, détournant l’attention de sa personne ; cependant, il s’est délibérément mis en scène.

Genèse du geste d’Erdem Gündüz

Plus étonnant, et de façon inexplicable, Erdem Gündüz n’a jamais avoué combien son travail est tributaire de celui d’une chorégraphe qu’il fréquente et connaît bien, Defne Erdur. Certes, pour singulier qu’il soit, l’acte de rester immobile n’est pas complètement nouveau dans l’imaginaire de la protestation en Turquie. Ariane Bonzon (journaliste de Slate), poste fin juin un tweet vers l’extrait d’un film de 1979 où l’acteur Cüneyt Arkin est à genoux, immobile face à la foule puis interpellé par la police.

Que la reproduction soit volontaire ou pas, c’est un signe supplémentaire de l’efficacité de ce geste sur les consciences. Quoi qu’il en soit, ce concept, appliqué par Erdem Gündüz, avait d’abord été expérimenté par Defne Erdur, qui avait prévu dès le printemps 2013 un cycle de performances mensuelles intitulé « in between prayers », consistant à « ne rien faire » dans différents lieux importants de l’espace public. Fin avril 2013, elle reste ainsi debout plusieurs heures devant le tribunal de Çağlayan, pour signifier d’une part l’importance d’une telle institution censée rendre la justice et d’autre part pour en éprouver les limites : au nom des principes démocratiques, n’es l’espace public à sa guise ?

Defne Erdur 4 heures debout devant le Palais de justice d’Istambul.

Le jour où les émeutes de Gezi éclatent, elle comptait s’immobiliser face au parc en émoi, ce qu’elle annonce justement à Erdem Gündüz croisé en route. Pendant quelques dizaines de minutes, elle a tenu parole, mais les affrontements l’ont obligée à interrompre sa démonstration pour fuir les jets de gaz lacrymogène, de sorte que sa représentation est alors passée inaperçue, noyée dans la foule.

Dans la presse, seul Guillaume Perrier mentionne le nom de la chorégraphe dans un article du Monde daté du 23 juin, expliquant qu’elle est à l’origine du procédé. Au préalable, il souligne toutefois qu’Erdem Gündüz a refusé de prendre le premier rôle dans ce mouvement. Si ce dernier en refuse la paternité, il peut avoir jugé inopportun de faire allusion au travail de Defne Erdur. En outre, puisqu’il a fait l’économie d’un discours sur ce geste et qu’il revendique une action solitaire – ce qui évite toute tentative de dissolution d’un éventuel collectif – il pourrait sembler malvenu de mettre en danger ses confrères, d’autant qu’il a lui-même très vite eu mauvaise presse dans les organes proches du pouvoir.

Pourtant, c’est bien lui qui devient une icône dans les médias du monde entier, est en lice pour le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit et reçoit le prix international des médias M100 à Potsdam en septembre. Il jouit donc d’une renommée mondiale qu’il n’a peut-être pas souhaitée, voire pas imaginée, mais c’est bien la rançon de son geste en régime médiocratique. En réalité, et malgré ses dénégations, il est porteur d’un geste qui ne peut pas rester anonyme, puisque le propre de la société des médias est d’en identifier les auteurs, à qui on prête une intention – et pas seulement un visage, un corps et un nom.

La loi du branding dans la lutte

Or, même s’il prétend le contraire, Erdem Gündüz, délibérément soumis aux lois du branding, en a recueilli les fruits : en se postant volontairement dans l’angle des caméras, il faisait nécessairement de son attitude une posture. Mais n’est-ce pas le prix à payer pour sortir de l’anonymat et espérer peser dans une lutte de pouvoir par définition déséquilibrée ? Quant à Defne Erdur, elle s’incline par la force des choses : il n’est pas question de faire dissension dans son propre camp au nom d’une quelconque propriété intellectuelle, qui contreviendrait au principe même de sa démarche. De fait, elle se trouve réduite au silence, moins par l’attitude d’Erdem Gündüz que par le fonctionnement même de la société médiatique qu’elle n’a pas exploitée aussi habilement que lui.

En fin de compte, Occupy Gezi a fait long feu et les artistes turcs se retrouvent à l’issue du mouvement dans une situation préoccupante, moins que jamais soutenus par le Ministère de la Culture, à peine quelques années après Istanbul 2010, Capitale européenne de la Culture. Aujourd’hui, le nombre accru de licenciements, d’arrestations et d’emprisonnement d’intellectuels et de journalistes menace considérablement les libertés publiques en Turquie, mais atteste aussi en creux de la puissance des créateurs, dont l’indépendance d’esprit s’avère dangereuse pour le pouvoir.

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