David Cameron et la revanche de la Big Society

David Cameron devant le 10 Downing Street en décembre 2010. olihawes/Flickr, CC BY-SA

Que retiendra-t-on de David Cameron ? À l’heure actuelle, il semble que la réponse se résume à deux choses : le Brexit et le programme d’austérité budgétaire mené depuis 2010. Pourtant il n’y a pas si longtemps, il incarnait encore, disait-on, la jeunesse, la modernité et l’espoir, à l’image de Tony Blair auquel il était comparé.

À l’origine, un audacieux programme de modernisation sociale

Lorsqu’il est élu à la tête du parti, en décembre 2005, Cameron peu soutenu par les députés sort vainqueur du scrutin grâce au soutien massif des adhérents. C’est d’ailleurs grâce à ce mandat qu’il construit un programme audacieux de modernisation sociale, visant à redonner du pouvoir aux individus en les responsabilisant et en les incitant à prendre en charge eux-mêmes leurs écoles, dispensaires ou leurs bibliothèques.

C’est ce programme qu’il vend aux eurosceptiques majoritaires de son parti qui finissent par le soutenir, à charge pour lui de répondre à leurs attentes. Sous l’influence du fameux discours prononcé en 2002 par l’actuelle première ministre, Theresa May – discours fondateur dans la construction du mythe modernisateur de Cameron – Cameron comprend qu’il faut se débarrasser de l’image de méchant parti (nasty party) miné par un Thatchérisme indifférent, inhumain. Il faut restaurer un conservatisme compassionnel, bienveillant, dans la pure tradition victorienne dite « One Nation » de l’ancien Premier ministre Benjamin Disraeli, mais également progressiste sur les questions sociétales et morales.

Mais si le message de la Big Society deviendra plus tard l’alibi honteux d’un désengagement massif de l’État dans les services publics, le slogan électoral intrigue alors les Britanniques qui attendent d’en savoir plus.

Une fois élu, Cameron étend son programme de modernisation jusqu’à son style de leadership qu’il inscrit dans la continuité du Blairisme. Le pays est entré dans une « ère post-bureaucratique », déclare-t-il dès mai 2009 et le dirigeant conservateur promet que son parti incarnera cet « esprit de glasnost » et engagera une « redistribution massive du pouvoir de ceux qui ont le pouvoir vers ceux qui ne l’ont pas, de l’élite politique vers l’homme et la femme de la rue ».

Une petite révolution participative

C’est ainsi que Cameron décide de placer la participation citoyenne au cœur de sa pratique gouvernementale. Dès 2010, il multiplie, comme aucun autre avant lui, l’usage du référendum (sur le mode de scrutin en 2011, l’indépendance de l’Écosse en 2014 et l’appartenance à l’Union européenne en 2016), dans un système pourtant peu adapté à ce dispositif et considéré comme le berceau de la démocratie parlementaire. Un système où les électeurs n’ont pas pour habitude d’être consultés directement et délèguent leur voix à leurs représentants.

Il offre la parole précisément à toute cette Big Society qui, face à l’extrême rigueur budgétaire, se sent abandonnée par l’État, livrée à elle-même, muselée par le système et avide de boucs-émissaires.

Chemin faisant, Cameron poursuit sa petite révolution participative jusqu’au cœur de son parti qu’il ouvre, au moment de la campagne de 2015, à des milliers de sympathisants mobilisés dans des réseaux officiels de supporters, sans doute dans l’espoir qu’ils participent à terme à l’élection du leader. À l’image de ce qui se passe au parti travailliste dont le leader Jeremy Corbyn sera précisément élu, en septembre 2015, par des centaines de milliers de sympathisants, qui pouvaient s’enregistrer en ligne pour la modique somme de 3 £.

Cameron expérimente, encore et toujours, en introduisant des primaires ouvertes pour la sélection des candidats dans certaines circonscriptions. Bilan : en le démocratisant, Cameron a aussi exposé son parti et son gouvernement au risque du populisme, en utilisant précisément les instruments démocratiques (référendum, primaires) qui peuvent facilement y être associés, a fortiori dans un pays culturellement imprégné de parlementarisme et plus méfiant envers ces dispositifs.

La montée de l’idéal participatif et ses dérives

À l’heure où la Grande-Bretagne s’apprête à quitter l’Union européenne, la révolution modernisatrice de Cameron est pourtant, ironiquement, l’illustration britannique d’un mouvement qui traverse le reste de l’Europe.

En France, en Italie, en Grèce, au Portugal, la vie politique est soumise à cette sacro-sainte injonction délibérative qui exhorte les partis politiques à multiplier les primaires ou les jurys-citoyens pour répondre au clivage entre les élites et la base. Et ce faisant, l’élite politique fournit aux citoyens les armes qu’ils pourront retourner contre elle.

Au-delà de la question européenne, il faut donc voir dans le verdict populaire une sentence dont Cameron n’est pas le seul responsable, mais le résultat d’un mouvement beaucoup plus ample qui voit désormais dans l’idéal participatif l’absolue panacée de nos démocraties occidentales.

Cameron en a peut-être pris conscience tout récemment : pour accélérer la prise de fonctions de Theresa May à la tête du parti et donc du gouvernement, il a court-circuité, grâce au retrait de l’autre candidate Andrea Leadsom, le vote des adhérents qui devaient se prononcer à la fin de l’été. Ce vote aurait été symbolique, mais tout de même essentiel pour asseoir la légitimité du nouveau premier ministre.

Ce rétropédalage montre que Cameron a peut-être fini par admettre les dérives de cette course vers toujours plus de démocratie directe, qu’il a lui-même démarrée. Mais dans le même temps, c’est Theresa May qui devra en subir les effets car l’intronisation prématurée de la nouvelle dirigeante, qui a été la seule candidate, risque d’affaiblir le mandat de celle qui n’aura finalement reçu l’aval ni des électeurs ni de sa base militante pour mettre en œuvre le changement historique le plus important de ces quarante dernières années.

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